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Plombiers ou chauffeurs : les Saoudiens se mettent au travail manuel

Dans un contexte où l’essence n’est plus moins chère que l’eau et où le gouvernement a réduit les subventions, de plus en plus de Saoudiens se voient obligés d’accepter des emplois vus il y a peu comme dégradants
Bader al-Ajmi, Saoudien de 38 ans, au travail dans son un camion-restaurant (AFP)
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RYAD – Avec ses hamburgers, ses frites et son fromage fondu, le One Way Burger ressemble à n’importe quel camion-restaurant à la mode dans la capitale saoudienne. Sauf que le cuisinier qui s’affaire derrière le grill chaud et grésillant est saoudien.

Le pays pétrolier était autrefois un État providence où les cols bleus comme les cuisiniers, les techniciens de surface comme les employés de stations-service étaient en majeure partie des travailleurs étrangers.

Mais les Saoudiens sont de plus en plus nombreux à accepter de tels emplois de « statut inférieur », dans un contexte où l’essence n’est plus moins chère que l’eau et où le gouvernement a réduit les subventions, tente de relancer une croissance léthargique et s’attaque au chômage élevé.

« Les Saoudiens sont-ils prêts à travailler comme éboueurs ? »

- Abdulhadi al-Saadi, chroniqueur à la Saudi Gazette

« Quand j’ai lancé ce camion-restaurant il y a deux ans, beaucoup de gens m’ont dit : ‘’Quoi ? Tu vas vendre des burgers et des sandwiches dans la rue ? Vous venez d’une grande famille et d’une grande tribu’’ », se souvient Bader al-Ajmi, 38 ans, propriétaire du One Way Burger.

Depuis qu’il a démarré son affaire, posséder un camion-restaurant est devenu un travail tendance et respectable, même si être derrière les fourneaux ne l’est apparemment pas encore.

Pourtant, de nombreux Saoudiens, qui dépendent depuis longtemps de l’État providence, se tournent vers le travail manuel en cette période d’austérité.

Un Saoudien passe devant une pompe à essence dans une station-service le 28 décembre 2015 dans la ville de Djeddah (AFP)

Pour la première fois, une nouvelle génération de nationaux travaille comme vendeurs de thé ou mécaniciens automobiles. Des propriétaires de voitures deviennent chauffeurs Uber.

« Les Saoudiens sont-ils prêts à travailler comme éboueurs ? » La question a été posée par le chroniqueur Abdulhadi al-Saadi dans le quotidien Saudi Gazette, qui incite les citoyens à ne rejeter aucune tâche.

En décembre, les habitants de la région orientale d’al-Ahsa ont célébré une poignée de jeunes Saoudiens ayant accepté un travail longtemps jugé déshonorant : employé de station-service.

« Il n’y a pas de honte à faire ce travail », a estimé un client dans une vidéo. « Le prophète Mohammed a été berger. »

Nouvelle donne économique

« Les Saoudiens s’orientent vers des emplois historiquement réservés aux étrangers », confirme Graham Griffiths, analyste principal à la société de conseil Control Risks.

Selon lui, « la stigmatisation sociale qui entoure certains types de travail manuel ou de service a été forte, mais la nécessité économique pousse beaucoup de gens à accepter de tels emplois, quel que soit leur statut social ».

« Il n’y a pas de honte à faire ce travail. Le prophète Mohammed a été berger »

- Client d’une station-service

« Près des deux tiers des Saoudiens sont employés par le gouvernement, et la masse salariale et les allocations du secteur public représentent environ la moitié de toutes les dépenses publiques », souligne cet analyste.

Pour l’économiste saoudien Abdallah al-Maghlouth, la nouvelle situation économique poussera davantage de Saoudiens à devenir plombiers, charpentiers et tailleurs, emplois qui étaient acceptables il y a des décennies, avant le boom pétrolier.

Un employé philippin dans un café de Riyad (MEE/Islam Alzeny)

Pendant ce temps, le gouvernement s’emploie à remplacer les étrangers par des travailleurs saoudiens – une politique appelée « saoudisation » – et impose des taxes aux expatriés, provoquant un exode massif de ces derniers, qui occupent 70 % des emplois.

Les statistiques officielles montrent que près de 800 000 travailleurs étrangers ont quitté le royaume depuis début 2017, créant ce que les chefs d’entreprises appellent une « crise de l’embauche ». En revanche, pas de statistiques sur le nombre de Saoudiens étant passés à un travail manuel.

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Le gérant d’un restaurant indien se dit incapable d’obtenir des permis de travail pour ses chefs venant d’Asie du Sud-Est, ce qui l’empêche de se développer.

L’exode a fait chuter le marché de l’immobilier locatif et des centres commerciaux présentent des vitrines vides dans un contexte de faible demande.

Des employés « dormant pendant les heures de travail »

Certaines entreprises appliquant la « saoudisation » se plaignent de l’attitude de certains employés saoudiens.

« Beaucoup de gens étaient contre mon travail […] Maintenant, ils disent ‘’Si tu as un emploi, dis-le-moi’’ »

- Bader al-Ajmi, propriétaire du One Way Burger

Le directeur d’une usine de fabrication de réfrigérateurs qui a embauché des dizaines d’assembleurs et de techniciens saoudiens a déclaré que certains d’entre eux avaient été surpris « dormant dans leur voiture pendant les heures de travail ».

De nombreuses entreprises contournent cette politique en payant aux travailleurs saoudiens de petits salaires pour rester chez eux, créant ainsi de faux emplois.

Un ouvrier de la construction afghan à Riyad ; peu de Saoudiens sont employés dans ce secteur (Islam Alzeny/MEE)

La politique controversée a pour effet de réduire le chômage parmi les nationaux. Son taux chez les Saoudiens a atteint près de 13 % au premier trimestre. Mais le défi, soulignent les spécialistes, n’est pas seulement de créer plus d’emplois pour les Saoudiens, il s’agit aussi de les convaincre de les occuper.

Retournant des morceaux de viande sur le grill, Bader al-Ajmi se souvient avoir tout fait à ses débuts. De la préparation des légumes à la manipulation de friteuse.

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Depuis, il a embauché deux Saoudiens et deux Indiens, mais peine à faire travailler les Saoudiens de nuit.

Un camion de cafés et de desserts éclairé au néon garé à côté du sien appartient aussi à un Saoudien, mais les travailleurs sont tous philippins.

Ajmi affirme que son succès, qui montre la naissance dans le pays d’un réseau de petites entreprises, l’a incité récemment à acheter un autre camion-restaurant. « Beaucoup de gens étaient contre mon travail […] Maintenant, ils disent ‘’Si tu as un emploi, dis-le-moi’’. »

par Anuj Chopra