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Tunisie : après les municipales, la bataille politique

Les résultats officiels des élections municipales donnent une victoire des listes indépendantes face aux deux grands partis, désavoués et contraints aujourd’hui à des tractations
À Tunis, un rapprochement est possible entre Nidaa Tounes (mené par Hafedh Caïd Essebsi, à gauche) et d’autres listes pour contrer Ennahdha (mené par Rached Ghannouchi, à droite) (AFP)

TUNIS – Un taux de participation de 35,7 % et une victoire des listes indépendantes devant les deux grands partis : les résultats des élections municipales du 6 mai étaient attendus, puisque les instituts de sondage avaient donné presque les mêmes estimations. 

Les indépendants arrivent en tête avec 2 367 élus. 

Ennahdha, le parti islamiste qui se qualifie désormais de « musulman démocrate », arrive en seconde position, avec 28,6 % des sièges soit 2 135 élus et le parti progressiste et majoritaire au gouvernement, Nidaa Tounes troisième avec 22,17 % des sièges, soit 1 595 élus. 

L’abstention reste importante avec un taux de 64,4 % selon les derniers chiffres de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE). 

Ouverture des urnes dans un bureau de vote en Tunisie dimanche 6 mai 2018 (AFP)

Si les partis politiques arrivent en seconde position, seule l’élection des maires au sein des conseils municipaux et les alliances politiques qui en découleront permettront une analyse sur le long terme de l’échec ou non des politiques dans ces élections.

Ce scrutin a donc été marqué par la victoire des listes indépendantes qui ont récolté près de 32,9 % des voix. 

Si quelques listes indépendantes ont obtenu une véritable majorité comme la liste de l’ancien député Fadhel Moussa à l’Ariana, dans le nord de Tunis (quinze sièges) ou encore à La Marsa, en banlieue-nord de Tunis avec La Marsa change (onze sièges), d’autres ont surtout pu gagner des sièges face aux grandes factions politiques et aux partis d’opposition sans toutefois s’assurer une majorité. Et il est pour l’instant difficile de savoir si leur existence est menacée par de futures alliances.

« Le vote des Tunisiens est très dispersé : presque 93 % des listes candidates ont eu au moins un siège »

- Sami Yassine Turki, consultant

« On a d’un côté de ‘’vrais’’ indépendants qui ont gagné un nombre conséquent de sièges comme à La Chebba [ville côtière du Sahel] où une liste a obtenu sept sièges sur 21, et de l’autre, de ‘’faux’’ indépendants, à l’image de ceux issus des formations politiques. Cela va donc vraiment se faire au cas par cas, et c’est là que l’on verra si les indépendants ont du pouvoir ou non », explique à Middle East Eye Sami Yassine Turki, consultant auprès de l’International Center for Innovative Local Governance. 

« On voit que le vote des Tunisiens est très dispersé : presque 93 % des listes candidates ont eu au moins un siège. C’est un point fort, dans le sens où cela montre une maturité politique – le Tunisien refuse de donner le pouvoir de façon hégémonique – mais en même temps, est-ce que cela sera assez pour que les indépendants jouent un vrai rôle de contre-pouvoir ? », s’interroge Selim Kharrat, président de l’ONG Al Bawsala, sollicité par MEE.

Les alliances politiques comme principal enjeu

Les premiers résultats montrent aussi la percée de deux partis de gauche, le Courant démocrate et le Front populaire, qui avaient déjà réussi de bons scores aux dernières législatives. Là encore, cette percée ne suffira pas à contrecarrer les deux grands partis. « Ils ont récolté à eux deux 10 % des voix mais leur pouvoir dépendra de leur alliance politique », poursuit-il.

Au-delà des nouvelles prérogatives des municipalités ou de la mise en application des programmes des candidats, le débat actuel porte sur les dynamiques politiques et les alliances qui vont se jouer après les résultats.

À LIRE  Tunisie : jusqu’où ira l’alliance Ennahdha-Nidaa Tounes ?

Pour certains experts, l’enjeu reste de savoir si les partis Nidaa Tounes et Ennahdha vont tenter de reproduire leur coalition nationale à l’échelle locale.

Sami Yassine Turki estime que le partage politique ne se fera peut-être pas entre Ennahdha et Nidaa Tounes, qui se disputent actuellement la mairie de Tunis. « On le voit bien dans le débat autour de la mairie de Tunis, les esprits s’échauffent. Nidaa Toutes semble être contre la présence d’une femme à la tête de la mairie, cela pourrait augurer d’autres divergences », déclare-t-il.

« La question est : est-ce que Nidaa et Ennahdha vont continuer cette alliance alors que tout risque d’être chamboulé dans un an avec les législatives et les présidentielles ? »

- Selim Kharrat, président de l’ONG Al Bawsala

Depuis que les premières estimations ont donné Ennahdha en tête dans la municipalité de Tunis – où le parti est dans les faits, arrivé en tête avec 21 sièges – le débat s’est focalisée autour de la tête de liste du parti, une ancienne députée, Souad Abderrahim.

Le parti Nidaa Tounes qui a gagné dix-sept sièges, a pris des positions contre la présidence d’une femme à la mairie de Tunis. Foued Bouslama, l’un des membres du parti, a fait une sortie remarquée dans les médias en disant que la maire ne pouvait pas être une femme, puisqu’elle ne pourrait pas assumer les obligations religieuses qui sont celles d’un homme dans certains évènements auxquels la municipalité doit participer. 

Le conseiller politique de Nidaa Tounes, Borhen Bsaies a quant à lui argumenté que la présidence de cette mairie était convoitée par Nidaa Tounes, uniquement pour des raisons politiques, et non pour des raisons de genre. 

« La question est : est-ce que Nidaa et Ennahdha vont continuer cette alliance alors que tout risque d’être chamboulé dans un an avec les législatives et les présidentielles, au cours desquelles les Tunisiens risquent de reproduire les mêmes comportements de vote vu que la situation économique ne va pas s’améliorer… », analyse Selim Kharrat. 

Le gouvernement, gagnant de ces élections ? 

Les résultats de ces municipales montrent aussi que si les deux grands partis sont restés dans le paysage politique avec leur électorat, ils n’ont pas su dégager une majorité. 

À Monastir et à Sousse, deux villes importantes du Sahel tunisien et de tradition bourguibiste (héritières de Bourguiba, ancien leader de la Tunisie), Ennahdha et Nidaa Tounes sont arrivés ex aequo. « Ce qui montre la capacité d’Ennahdha à s’ancrer un peu partout. Aucune région aujourd’hui en Tunisie n’est vraiment homogène », relève Sami Yassine Turki. 

Ce constat est également visible sur la carte interactive élaborée par l’association Les Cahiers de la liberté grâce au crowdsourcing  : Ennahdha assure sa présence traditionnelle dans le sud tunisien mais a réussi à rassembler au nord et au centre. 

Souad Abderrahim, la candidate du parti islamiste Ennahdha, est arrivée en tête des municipales dans la capitale tunisienne et est bien placée pour devenir la future maire de Tunis (AFP)

« Ce qui reste intéressant dans ces élections, c’est qu’il n’y a pas de réelle logique géographique dans les résultats, contrairement aux législatives de 2014. De nombreux Tunisiens ont voté avant tout pour des gens qu’ils connaissent, quelle que soit l’appartenance partisane », ajoute Selim Kharrat.

Autre donnée importante, si Nidaa Tounes est arrivé en troisième position, « il n’est pas pour autant le perdant de ces élections, dans la mesure où aucun parti n’a réussi à drainer ses électeurs », estime le chercheur en sciences politiques Sahbi Khalfaoui, contacté par MEE

« Le débat public se fera désormais sur les insuffisances des partis plus que sur les dysfonctionnements du gouvernement »

- Sahbi Khalfaoui, chercheur en sciences politiques

« Nidaa reste la seconde force politique en termes de conseillers municipaux. Je crois même que Nidaa a gagné, parce qu'aucune force politique ne s'est dégagée pour récupérer ses électeurs, ce parti reste donc la seule alternative crédible à Ennahdha. Ennahdha et Nidaa restent incontournables. Leurs défaites relatives seront désormais débattues en interne et les dynamiques partisanes définiront les nouveaux équilibres. »

On le voit dans l’échec des nouvelles formations politiques de ces élections : Al Irada, le parti de l’ex-président Moncef Marzouki et Machrou Tounes de l’ancien de Nidaa Tounes, Mohsen Marzouk, ont récolté très peu de voix. 

Le gouvernement de Youssef Chahed, sur la sellette depuis plusieurs mois en raison de son bras de fer avec la centrale syndicale l’UGTT, sortirait indemne de ces élections, selon Sahbi Khalfaoui, chercheur en sciences politiques (AFP)

De ces élections, le gouvernement de Youssef Chahed, sur la sellette depuis plusieurs mois en raison de son bras de fer avec la centrale syndicale l’UGTT, en sort aussi indemne, selon le chercheur. 

« Le gouvernement est le plus grand gagnant de ces élections. Le débat public se fera désormais sur les insuffisances des partis plus que sur les dysfonctionnements du gouvernement », atteste-t-il. 

Les élections des maires et les constitutions des conseils municipaux doivent avoir lieu dans les 21 jours qui suivent la proclamation des résultats officiels, courant juin. 

Mais en coulisses, les tractations ont déjà commencé. On parle de la possibilité d’un rapprochement de Nidaa Tounes avec d’autres listes sur la municipalité de Tunis, pour contrer Ennahdha par exemple.