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Tunisie : la crise du lait, dernier malaise d'une économie en crise

Les briques de lait se font rares sur les étagères des magasins. Prix subventionné, contrebande et faiblesse chronique de l'État expliquent le mal qui ronge ce fleuron de l'agriculture tunisienne
Le gouvernement tunisien estime à 6 % la baisse du cheptel (AFP)

TUNIS - « Deux paquets de lait maximum ». L'inscription est affichée à l'entrée du supermarché Monoprix de Bab Souika, quartier populaire de Tunis. Les clients s'adaptent : un couple se sépare dans la queue de la caisse pour acheter quatre paquets au lieu de deux...

Moins grave que la pénurie de médicaments, la diminution visible des stocks de lait dans les magasins interpelle toutefois sur la gestion étatique du secteur, qui représente tout de même 11 % de la valeur de la production agricole et 7 % de la valeur des industries alimentaires. Le stock de lait tunisien est de 21 millions de litres, contre environ 50 millions de litres les années précédentes à la même période.

Centre commercial à Tunis (Reuters)

Selon les informations de Middle East Eye, le gouvernement va prochainement décider d'importer le précieux liquide pour faire face à la pénurie. L'an dernier, la Tunisie avait exporté dix-huit millions de litres. Que s'est-il passé ?

« Produire du lait ne permet plus aux éleveurs de vivre car le prix subventionné imposé par l'État est trop bas », explique Faouzi Zayabi, vice-président du SYNAGRI, syndicat minoritaire agricole. « Il est devenu plus rentable pour un producteur de vendre son cheptel et d'utiliser les fonds pour se lancer dans des activités plus rémunératrices comme la culture d'oliviers. »

« Produire du lait ne permet plus aux éleveurs de vivre car le prix subventionné imposé par l'État est trop bas »

- Faouzi Zayabi, vice-président du SYNAGRI, syndicat agricole

Le gouvernement réglemente assez strictement la filière : il fixe le montant que les collecteurs de lait doivent payer aux producteurs et le prix d'achat final pour le consommateur. Depuis janvier 2015, le litre de lait demi-écrémé UHT n'a pas varié pour le consommateur : 1,120 dinar (0,36 euro).

Un prix inchangé qui a favorisé une alliance, pourtant peu évidente tant leurs objectifs diffèrent, entre les industriels, les collecteurs et les producteurs.

Le 19 avril, la Chambre nationale syndicale des industries du lait et dérivés, la Chambre nationale des syndicats des centres de collectes du lait - qui dépendent tous deux du syndicat patronal majoritaire, l'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat (UTICA) – et l'Union tunisienne de l'agriculture et de la pêche (UTAP) s'étaient dits prêts à arrêter unilatéralement la distribution.

Douche froide

Une menace sérieuse alors que se profilait en mai le mois de Ramadan, durant lequel le verre de lait ouvre la rupture du jeûne. En avril et en juin, des réunions ont eu lieu avec les ministères de l'Agriculture, de l'Industrie et du Commerce.

Les professionnels se montraient alors optimistes au point qu'à l'UTICA, des dirigeants annonçaient ouvertement l'augmentation du prix d'achat d'environ 200 millimes de dinars (environ 6 centimes d'euros), premier par vers une libéralisation totale du marché.

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Mais le 6 juillet, quand le gouvernement a finalement décidé de ne pas toucher au prix de 1,120 dinar, ce fut la douche froide. Les autorités ont néanmoins consenti à des revalorisations.

Depuis le 7 juillet, les éleveurs perçoivent, de la part des collecteurs, 890 millimes de dinar (28 centimes d'euro) par litre vendu. Les intermédiaires ont vu leur prime de collecte augmentée de 25 millimes (0,8 centime d'euro) par litre et les industriels touchent une aide de 36 millimes (1,1 centime d'euro).

« Nous sommes déçus, nous pensions que le gouvernement avait enfin décidé d'adopter une vision stratégique à long terme pour la filière. Cette décision n'est satisfaisante ni pour les industriels, ni pour les éleveurs », a réagi pour MEE Boubaker Mehri, président de la Chambre nationale syndicale des industries du lait et dérivés.

Le lait tunisien est le moins cher de la région : en Égypte, le litre coûte 0,56 euro ; au Maroc, 0,60 euro et en Libye, 0,48 euro

Les professionnels ne s'interdisent pas de mettre à exécution leur menace d'arrêt de distribution du lait même si, pour le moment, ils tentent de convaincre les autorités d'accélérer la libéralisation des prix de vente. Le lait tunisien est le moins cher de la région : en Égypte, le litre coûte 0,56 euro ; au Maroc, 0,60 euro et en Libye, 0,48 euro.

Pour les acteurs de la filière, l'annonce du 6 juillet est doublement contre-productive. Les efforts financiers consentis par l'État ne sont pas suffisants : l'UTAP et le SYNAGRI estiment que le prix de vente du litre de lait doit se situer autour d'un dinar pour que l'éleveur puisse vivre de son travail.

La crise du dinar tunisien

Ensuite, ces subventions proviennent de la Caisse générale de compensation (CGC) pour ce qui est des aides aux éleveurs et aux industriels, et du budget de l'État pour la prime aux collecteurs.

Or, du fait de la dégradation constante de l'économie (chute du dinar de 12 % par rapport à l'euro depuis juillet 2017, avoir net en devises de la Banque centrale en baisse de 11 % depuis un an), les acteurs savent que l'État ne sera jamais en mesure de les indemniser durablement et au niveau demandé.

« Le secteur a besoin d'une orientation claire, que l'accent soit mis sur l'appareil de production et non sur les aides financières ponctuelles. Depuis trois ans, nous faisons face à une sécheresse qui nous oblige à avoir recours aux importations d'aliments pour bétails, ce qui est difficile avec la faiblesse du dinar. Le temps de la réflexion est arrivé », explique à MEE Kamel Rjaibi, directeur général du Groupement interprofessionnel des viandes rouges et du lait (GIVLAIT).

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Le groupement pousse notamment à une refonte du secteur qui compte trop de petites unités de productions : 82,8 % des éleveurs ne possèdent qu'entre une et cinq vaches laitières. Difficile pour ces microfermes d'investir dans le renouvellement des troupeaux, qui permettrait un meilleur brassage génétique et donc un meilleur taux de protéine du lait.

Une génisse à l'importation coûte environ 8 000 dinars (2 550 euros), une somme considérable même si le gouvernement promet une aide. À court terme, les observateurs craignent que le lait vendu soit coupé à l'eau malgré les contrôles, par crainte d'une pénurie accrue, baissant ainsi la qualité du produit final.

Le ministère de l'Agriculture estime à 6 % la baisse du cheptel, alors qu'entre 2003 et 2014, il n'avait diminué que de 0,3 % (AFP)

Ce qui inquiète davantage, à moyen et long terme, c'est l'appauvrissement du cheptel. Les annonces gouvernementales ne devraient pas arrêter l'hémorragie des quelque 420 000 vaches laitières vers les pays voisins, notamment l'Algérie.

Le ministère de l'Agriculture estime à 6 % la baisse du cheptel, alors qu'entre 2003 et 2014, il n'avait diminué que de 0,3 %. En avril, l'UTICA et l'UTAP avaient signé un communiqué commun exhortant « les autorités agricoles et sécuritaires à mettre fin rapidement à la recrudescence de l'évasion des troupeaux de vaches laitières vers des pays voisins de la manière la plus ferme ».

« Exode » du cheptel en Algérie

« Je suis convaincu que la baisse du cheptel se situe davantage autour de 12 à 15 %. Cette crise du lait va durer au minimum deux, trois ans. Sur les 1,120 dinar que coûte le litre de lait, 335 millimes [11 centimes d'euros] sont subventionnés par l'État, c'est une catastrophe. Comment voulez-vous qu'il n'y ait pas de contrebande ? L'Algérie offre des primes par tête de bétail aux éleveurs, il n'y a pas de raison qu'ils ne continuent pas à acheter nos vaches, surtout si nos producteurs ne gagnent pas leur vie », met en garde pour MEE, Abdelhamid Sakly, ancien responsable à GIVLAIT, reconverti dans le conseil.

Sauf que libéraliser le prix du lait, c'est risquer le mécontentement des consommateurs. Le gouvernement veut absolument éviter un retour des manifestations contre la cherté de la vie, comme en janvier, qui avaient fait un mort et rendu le pouvoir passablement impopulaire.

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Entre les doléances de plus de cinq millions d'électeurs-consommateurs de lait et 112 000 éleveurs, le Premier ministre, Youssef Chahed, a tranché. Une décision qui va à l'encontre des recommandations de l'Institut tunisien des études stratégique (ITES), sous la tutelle de la présidence de la République.

Dans un rapport de mai 2017, il préconisait un désengagement de la Caisse générale de compensation dans le secteur du lait, qui représente 4 % de la charge de compensation, en trois ans maximum, à raison d'une augmentation de 30 millimes (1 centime) par an du prix du litre de lait à la consommation, en contrepartie de mesures ciblées pour les familles les plus nécessiteuses.

La décision du gouvernement de ne pas augmenter le prix à la consommation relève d'une stratégie pour acheter la « paix sociale »

Pour Radhouane Erguez, chef du département socio-économique dans le think tank de politique publique Joussour, il est évident que la décision du gouvernement de ne pas augmenter le prix à la consommation relève d'une stratégie pour acheter la « paix sociale » plutôt que d'un raisonnement économique rationnel : « Le problème des subventions, c'est qu'elles favorisent les malversations et entravent la productivité. Or le secteur agricole dans son ensemble souffre de ces maux. »

Mais, selon lui, supprimer les subventions pour une aide ciblée n'est pas réaliste.

Risque social

Une piste à suivre serait la libéralisation du prix du lait à la consommation et le maintien des aides de la CGC aux éleveurs. En parallèle, une politique d'augmentation de la productivité et de rationalisation du circuit de distribution pourrait assainir la filière.

Au prix d'une contestation sociale ? Abdelhamid Sakly assure que libéralisation ne rime pas forcément avec augmentation. Selon une de ses études menée en 2014, le rendement de la vache laitière de race pure en Tunisie est de 4 837 litres par an, contre 8 400 litres en France.

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« Nous n'atteindrons jamais ce rendement car le climat et le sol ne sont pas les mêmes. Mais cela indique que nous pouvons améliorer la productivité et donc ne pas forcément augmenter les prix », assure l'expert qui concède cependant que cela prendra du temps. En attendant, « c'est au client de payer pour ne pas faire mourir la filière », affirme Boubaker Mehri.

À un an et demi d'élections législatives et présidentielles qui s'annoncent tendues, le gouvernement semble vouloir ne pas prendre le risque.