D’après un rapport du Pentagone, l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie prévoyaient l’émergence de l’EI

D’après un rapport du Pentagone, l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie prévoyaient l’émergence de l’EI

#ÉtatIslamique
- Nafeez Ahmed's picture
29 mai 2015

Un rapport des services de renseignement américains révèle que le soutien occidental aux rebelles en Syrie a contribué à l’émergence de l’« État islamique » et l’a encouragée – ce que ne nie pas le Pentagone

Un rapport du Pentagone récemment déclassifié confirme de manière surprenante que la stratégie américaine en Syrie a directement contribué à l’essor de l’État islamique (EI, ou Daech).

Le document secret de l’US Defence Intelligence Agency (DIA, agence américaine de renseignement de la défense), obtenu par le cabinet juridique Judicial Watch de Washington DC, révèle que l’émergence d’un « État islamique » s’étendant à travers l’Irak et la Syrie avait été prévue par le Pentagone, il y a déjà trois ans.

Selon ce rapport interne, qui a été distribué dans la communauté américaine du renseignement, l’apparition de Daech était perçue comme une conséquence probable des efforts de l’Occident visant à déstabiliser le régime de Bachar el-Assad en Syrie.

Malgré cela, les gouvernements occidentaux ont continué à coordonner le soutien financier, militaire et logistique aux groupes rebelles en Syrie, composés en grande partie de militants islamistes, à travers leurs alliés, notamment l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis, la Jordanie et la Turquie.

Une insurrection confessionnelle

Rédigé en août 2012, le rapport indique que « les salafistes, les Frères musulmans et AQI [al-Qaïda en Irak] » figurent parmi les « principales forces de l’insurrection en Syrie ».

Le document précise aussitôt après que ces forces sont soutenues par une coalition dirigée par les Occidentaux : « L’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition. »

D’un bout à l’autre, le document ne laisse entendre aucune distinction entre les rebelles « modérés » de l’Armée syrienne libre (FSA) et les groupes militants islamistes, ni entre l’insurrection et l’opposition.

Le document montre plutôt que les forces d’opposition engagées dans la lutte contre le régime d’Assad consistaient en une combinaison de forces islamistes ayant certains points communs. Mettant en exergue al-Qaïda en Irak, le document affirme que ce groupe terroriste « a soutenu l’opposition syrienne depuis le début », persuadé que Bachar el-Assad « visait les sunnites ».

Le rapport décrit en outre l’insurrection comme un « soulèvement confessionnel » dont le caractère de plus en plus sectaire attire des « volontaires » de toute la région, qui viennent « soutenir les sunnites de Syrie ».

Au moment même où était rédigé le rapport de la DIA, la BBC, Associated Press et d’autres organes de presse avaient annoncé une augmentation des incidents impliquant des atrocités d’ordre confessionnel contre des civils chiites perpétrées par les rebelles de la FSA, démontrant ainsi la pénétration croissante de la FSA par des groupes islamistes sectaires.

Dans un récent billet, le professeur Juan Cole, spécialiste du Moyen-Orient, nie néanmoins que le document affirme que les États-Unis « ont créé » des groupes sectaires en Syrie. Or, ceci passe à côté de l’essentiel : le fait que le document soutienne que, malgré la conscience de l’« orientation sectaire » croissante d’une insurrection menée principalement par al-Qaïda, les États-Unis et leurs alliés ont néanmoins continué à l’appuyer.

Le soutien occidental à al-Qaïda

Plus tôt cette année-là, des responsables de la CIA avaient supervisé la livraison d’armes financées par la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar aux rebelles soi-disant « modérés » dans le sud de la Turquie. La CIA « aidaient les alliés à décider quels combattants de l’opposition syrienne » recevraient les armes.

Dès l’année suivante, IHS Jane, un cabinet de conseil spécialisé dans les questions de défense, concluait sur la base des estimations des services de renseignement occidentaux que près de la moitié de l’ensemble des rebelles syriens étaient des djihadistes islamistes, qui partageaient les points de vue d’al-Qaïda tout en se concentrant sur le conflit syrien.

Juan Cole se moque de l’idée selon laquelle les États-Unis « soutiennent des groupes liés à al-Qaïda » – et que le document de la DIA pourrait l’admettre.

Pourtant, c’est exactement ce que faisaient les alliés de l’Occident (les États du Golfe et la Turquie), sous la surveillance étroite de la CIA et du MI6.

En 2014, un haut responsable qatari a révélé que le Qatar et l’Arabie saoudite avaient pendant des années fourni une aide économique et militaire principalement à la branche syrienne d’al-Qaïda, Jabhat al-Nosra, ainsi qu’au précurseur du groupe EI, l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL).

Les témoignages de procureurs et de témoins recueillis dans des documents judiciaires ont montré que, dans la même période, l’agence de renseignement turque (MIT) livrait des armes par camion à al-Qaïda et aux zones rebelles contrôlées par l’EIIL en Syrie.

Les services de renseignement américains avaient connaissance du soutien qu’apportaient l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie à al-Qaïda et à l’EIIL. Fin 2012, des évaluations classifiées du renseignement américain mises à la disposition du Président Obama et de hauts responsables ont montré que la plupart des armes saoudiennes et qataries ont été remises à des « djihadistes islamiques extrémistes et non aux groupes d’opposition les plus laïques ».

Et malgré les déclarations officielles prétendant que les États-Unis étaient en mesure de certifier que le soutien était apporté aux « modérés » et non aux extrémistes, l’an dernier le Département d’État américain a été incapable d’identifier ne serait-ce qu’un seul groupe rebelle « modéré » ayant bénéficié du soutien occidental.

Les groupes rebelles laïques ayant échoué « à s’assurer des livraisons régulières d’armes », a rapporté le New York Times, « les islamistes ont pu combler le vide et gagner des partisans ». Les zones tenues par les rebelles à travers la Syrie ont donc été « parsemées de tribunaux islamiques où travaillent des avocats et des religieux » désireux d’« insuffler le droit islamique dans un futur gouvernement syrien ».

Cette stratégie a permis aux militants islamistes de s’approprier la révolution syrienne initiée par le peuple et d’anéantir toute perspective d’un gouvernement ouvert et démocratiquement élu.

Qui voulait d’une « principauté salafiste » ?

Début 2013, al-Qaïda avait pris le contrôle des champs pétroliers du gouvernement syrien à Hassaké et à Deir Ezzor, aujourd’hui capitale de facto du groupe EI.

Le document rédigé en août 2012 par la DIA révèle que le Pentagone prévoyait ce résultat et l’avait encouragé. Notant que « les forces de l’opposition tentent de contrôler les régions de l’est (Hassaké et Deir Ezzor) », le document fait remarquer que « les pays occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent ces efforts ».

Le rapport indique explicitement que la conquête d’Hassaké et de Deir Ezzor par les rebelles pourrait engendrer une entité politique islamiste dans l’est de la Syrie :

« Si la situation se dénoue, il serait possible d’établir une principauté salafiste proclamée ou non dans l’est de la Syrie (Hassaké et Deir Ezzor), ce qui est exactement ce que souhaitent les puissances soutenant [les rebelles] afin d’isoler le régime syrien, qui est considéré comme la profondeur stratégique de l’expansion chiite (Irak et Iran) ».

Ce passage extraordinaire confirme qu’il y a trois ans déjà, le Pentagone prévoyait l’ascension d’une « principauté salafiste », conséquence directe de sa stratégie en Syrie – mais aussi que les « puissances soutenant » les rebelles « voulaient » ce résultat « pour isoler le régime syrien » et pour affaiblir l’influence chiite via l’Irak et l’Iran.

Qui étaient ces « puissances » ? Selon Juan Cole, ce sont « ces puissances (comme la Turquie et les monarchies du Golfe) qui soutiennent l’opposition. » Il ajoute : « Il n’est pas dit que les États-Unis ou ‘’l’Occident’’ voulait qu’une telle chose se produise. »

Il s’agit d’une lecture sélective et erronée. Cole ignore que toutes les phrases du rapport mentionnant la Turquie et les États du Golfe comme « soutiens » commencent par « l’Occident » :

« L’Occident, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent l’opposition. »

Et trois paragraphes avant la mention d’une « principauté salafiste » : « Les pays occidentaux, les pays du Golfe et la Turquie soutiennent ces efforts. »

Il est manifeste que le choix de ces mots dans le rapport DIA signifie que « l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie » n’agissaient pas de manière isolée, mais comme une seule coalition sous la direction de l’Occident.

De même, Robert Barsocchini suppose que ces « soutiens » peuvent faire référence à al-Qaïda en Irak (AQI). Cependant, la communauté américaine du renseignement ne qualifie pas AQI ou tout autre réseau terroriste non étatique de « puissance ».

L’utilisation du pluriel montre bien qu’on se réfère à un groupe de puissances qui soutiennent les rebelles, pas seulement à une entité comme AQI.

Robert Barsocchini, comme Juan Cole, suggère également que les gouvernements occidentaux n’admettraient pas vouloir d’une « principauté salafiste », même de manière confidentielle. C’est faux. Des fichiers déclassifiés depuis la Seconde Guerre mondiale prouvent que les gouvernements occidentaux admettent fréquemment et de manière confidentielle cultiver l’extrémisme islamiste pour des raisons géopolitiques.

En résumé, le rapport du Pentagone est parfaitement clair sur le fait que l’Occident, les pays du Golfe et la Turquie ont soutenu l’opposition syrienne pour atteindre un objectif commun : l’émergence d’une entité politique « salafiste » dans l’est de la Syrie qui contribuerait à « isoler » Bachar el-Assad.

L’anticipation de l’EIIL

Le document du Pentagone avertissait que si une telle entité islamiste venait à apparaître à l’est de la Syrie, elle pourrait avoir des « conséquences désastreuses » pour l’Irak, créant « l’environnement parfait qui permettrait à AQI de revenir dans ses anciens fiefs de Mossoul et Ramadi » et un « nouvel élan » pour l’unification du djihad « entre les sunnites d’Irak et de Syrie ».

Plus frappant encore, le rapport mettait en garde :

« L'EIIL pourrait également déclarer un État islamique en s’unissant avec d’autres organisations terroristes en Irak et en Syrie, ce qui constituera une grave menace pour l’unité de l’Irak et la protection de son territoire. »

Ainsi, en 2012, les renseignements américains savaient que la victoire d’al-Qaïda à Hassaké et Deir Ezzor serait susceptible de faciliter l’installation d’une entité islamiste salafiste, que c’était exactement ce que souhaitaient ses propres alliés – au minimum –, et que ce résultat créerait « l’environnement parfait » pour qu’« AQI » et l’« EIIL » se développent et « proclament [même] un État islamique » en Irak et en Syrie, susceptible de diviser l’Irak.

Subventionner l’EIIL

Alors qu’a fait le Pentagone en réaction à ces informations ?

Il a renforcé cette stratégie.

Même en supposant la validité de la censure unilatérale de Cole qui retire « l’Occident » des « puissances » soutenant les rebelles, les implications demeurent inchangées : en 2012, le Pentagone savait que ses propres alliés, qui fournissaient des armes aux rebelles avec l’approbation de la CIA, souhaitaient l’émergence d’une structure politique islamiste salafiste dans l’est de la Syrie.

Malgré cela, et en dépit de mises à jour continues des renseignements prouvant que leurs alliés ne finançaient pas les « modérés » – apportant à la place leur appui à leurs terroristes islamistes préférés – les agents de renseignement américains et européens sur le terrain ont tout simplement continué sur la même voie.

Al-Qaïda et les rebelles de l’EIIL avaient à peine conquis les champs de pétrole de la Syrie orientale à Hassaké et Deir Ezzor en avril 2013 qu’ils ont reçu un soutien financier occidental direct : l’Union européenne a voté l’assouplissement de l’embargo imposé à la Syrie pour permettre au pétrole d’être vendu aux entreprises européennes sur les marchés internationaux, les transactions étant approuvées par les superviseurs politiques de la FSA, la Coalition nationale syrienne.

« La conclusion logique de cette folie est que l’Europe financera al-Qaïda », a déclaré Joshua Landis, un spécialiste de la Syrie à l’université d’Oklahoma.

Sans surprise, ces rebelles inspirés par al-Qaïda et l’EIIL et soutenus par la coalition dirigée par les Occidentaux avaient un programme théocratique autoritaire, bien différent de celui des « nombreux militants civils, manifestants et travailleurs humanitaires qui avaient espéré que le soulèvement donnerait naissance à une Syrie démocratique et civile. »

En septembre 2014, l’ambassadrice de l’UE en Irak, Jana Hybášková, s’est plainte à la Commission des Affaires étrangères que « plusieurs États membres de l’UE ont acheté du pétrole auprès de l’État islamique [EI, anciennement EIIL], une organisation terroriste qui a brutalement conquis de grandes parties de l’Irak et de la Syrie ».

Ainsi, de début 2013 à fin 2014, l’Occident a financé la « principauté salafiste » dirigée par les djihadistes dans l’est de la Syrie par des importations de pétrole, pleinement conscient que cette entité posait une « grave menace » risquant de galvaniser l’essor d’un État islamique à travers l’Irak et la Syrie.

Le Pentagone ne peut pas prétendre qu’il ignorait les conséquences de sa stratégie. En fait, il ne le prétend pas.

Lorsque Brad Hoff, journaliste et ex-marine américain, a demandé à plusieurs reprises de dissiper les affirmations selon lesquelles l’Occident s’était rangé du côté de l’EI ou de l’EIIL à un moment donné en Syrie, la réponse officielle du DIA a été : « Pas de commentaire. »

 

Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independant, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des manifestants brandissent des pancartes lors d’une conférence de presse devant le siège de l’administration fédérale d’Oakland pour protester contre les campagnes militaires américaines, le 17 février, Oakland, Californie (AFP).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.