L’amour retrouvé de la Turquie pour tout ce qui est ottoman

L’amour retrouvé de la Turquie pour tout ce qui est ottoman

#PolitiqueTurque
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29 septembre 2017

Le président turc et d’autres hauts responsables de l’AKP semblent être de grands fans des récents feuilletons qui glorifient l’Empire ottoman. Simple coïncidence ou calcul politique avisé ?

Après l’abolition du califat ottoman le 3 mars 1924 et la proclamation par Mustafa Kemal Atatürk d’une république laïque en Turquie, le pays a vu en l’Europe occidentale un modèle politique à imiter.

Au cours de ses années de formation, la nouvelle république turque a connu une période d’assimilation forcée à la laïcité et de censure de l’identité et de la culture islamiques innées de la Turquie. Le régime kémaliste a ainsi interdit le hijab et l’appel public à la prière, fermé les écoles religieuses et retiré l’arabe du programme scolaire.

Les relations historiques de la Turquie avec l’Europe pendant l’ère ottomane font de son identité musulmane une évidence que personne ne veut voir

Cette répression autoritaire contre tout ce qui était ouvertement islamique a duré des décennies, et plusieurs coups d’État militaires ont eu lieu lorsque la « sécurité » et l’« unité » de la république laïque ont été menacées. Les vestiges historiques de l’Empire ottoman étaient généralement effacés de la vie publique, les échelons supérieurs du pouvoir kémaliste y voyant un chapitre régressif du passé turc.

Le désir de la Turquie de se faire accepter au sein de l’Union européenne était destiné à être problématique. Il s’agit après tout d’un pays à majorité musulmane avec une population de 80 millions d’habitants, l’une des armées permanentes les plus puissantes du monde et des normes sociales religieuses qui ne sont pas tout à fait du goût de l’Europe laïque et libérale.

Lorsqu’ils s’opposent aux efforts déployés par la Turquie pour rejoindre le bloc, les pays membres de l’UE accusent souvent le pays de violations des droits de l’homme et de censure des libertés. Peut-être est-il politiquement incorrect de le dire, mais les relations historiques de la Turquie avec l’Europe pendant l’ère ottomane font de son identité musulmane une évidence que personne ne veut voir.

Pour l’instant, la Turquie, sous le leadership du président charismatique Recep Tayyip Erdoğan et de l’AKP (Parti pour la justice et le développement), se tourne vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord pour exercer une influence politique et assurer sa prospérité économique.

Le renouveau de l’histoire ottomane

Lorsqu’Erdoğan, un dirigeant musulman en apparence impénitent, est apparu 70 ans après le déclin progressif du kémalisme, il était inévitable que certains le considèrent, ainsi que l’AKP, comme des Ottomans des temps modernes.

Ce type de comparaison est généralement fait par des journalistes occidentaux et des laïcs turcs qui associent le « sultan Erdoğan » à l’Empire ottoman. Pourtant, ni la rhétorique politique d’Erdoğan et de l’AKP, ni leurs politiques ne ressemblent à celles des Ottomans.

Il est difficile de juger si ce renouveau d’intérêt pour le patrimoine ottoman s’inscrit dans le cadre d’une politique passive d’« islamisation » initiée par l’AKP ou d’une célébration sincère de l’histoire de la Turquie

Malgré cela, la nostalgie ottomane est en plein essor en Turquie. Au cours de mes deux dernières visites à Istanbul depuis 2015, j’ai constaté que l’histoire ottomane était perçue de façon positive par la majorité – du personnel de l’hôtel aux chauffeurs de taxi en passant par les commerçants et les étudiants universitaires –, et même parmi les fervents détracteurs d’Erdoğan et de l’AKP.

Même s’il est incorrect de comparer Erdoğan aux sultans ottomans, même au sens figuré, on ne peut nier que l’AKP a joué un rôle clé dans le renouveau d’intérêt pour l’histoire ottomane en Turquie. Entre la commémoration de batailles historiques telles que Gallipoli et le déploiement de gardes en habit ottoman pour accueillir les dirigeants mondiaux, Atatürk doit se retourner dans sa tombe devant la rhétorique d’Erdoğan et les politiques sociales de l’AKP.

Erdoğan et l’AKP ont préconisé plusieurs politiques sociales autrefois promues par les Ottomans, appelant notamment les jeunes musulmans de Turquie à se marier jeunes et encourageant les couples mariés à avoir plus d’enfants. Le soutien constant du gouvernement pour les Palestiniens, les Syriens et les Rohingyas rappelle également la manière dont la Turquie ottomane intervenait pour aider les musulmans opprimés.

Mais il y a un autre signe du renouveau de l’intérêt des autorités pour l’histoire ottomane : leurs louanges de récentes émissions de télévision mettant en scène le passé ottoman de la Turquie. En voici les principaux exemples :

Diriliş Ertuğrul (« Résurrection : Ertugrul »)

Diffusé pour la première fois en 2013, Diriliş Ertuğrul raconte l’histoire d’Ertuğrul Gazi – le père d’Osman Ier, fondateur de l’Empire ottoman, il y a environ 800 ans – qui lutte pour trouver une patrie permanente pour sa tribu, les Kayı, tout en combattant les Templiers, les Mongols, des gouverneurs et généraux seldjoukides perfides et des espions internes.

Le producteur et réalisateur de la série, le conservateur Mehmet Bozdağ, est un cinéaste célèbre en Turquie dont la proximité avec l’AKP n’est pas un secret. Lors de sa diffusion sur TRT, le diffuseur national turc, Diriliş Ertuğrul a été un succès public et critique.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que les Croisés et leurs agents collaient parfaitement au discours officiel d’Erdoğan sur le complot de coup d’État

Mais ce programme a été encore plus populaire – si l’on peut considérer les réseaux sociaux comme un indicateur – auprès des téléspectateurs non-turcs qui l’ont regardé sur Netflix. Certains ont même parlé d’un « Game of Thrones turc ».

Ertuğrul, joué par l’idole turque Engin Altan Düzyatan, est un fidèle serviteur du sultan seldjoukide Alaeddin Keykubad et a pour mission de protéger et étendre l’empire seldjoukide. Dans le même temps, il nourrit depuis longtemps l’ambition d’établir sa propre principauté qui prendra le contrôle du bastion seldjoukide. Sur sa route, Ertuğrul est guidé par des érudits religieux, des mystiques soufis, sa mère Hayme et son épouse seldjoukide Halime.

La série illustre des thèmes forts – l’établissement d’un État expansionniste qui gouvernera par la justice et les concepts islamiques de l’unité, du djihad, du martyre, de la patience et de l’espoir – associés à une pure haine des Croisés et de leurs espions « au sein » de la tribu.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me dire que les Croisés et leurs agents collaient parfaitement au discours officiel d’Erdoğan sur le complot de coup d’État – selon lequel celui-ci a été orchestré par l’Occident et mené à bien par les gülenistes, les partisans du prédicateur Fethullah Gülen, un ancien allié d’Erdoğan qui réside aujourd’hui aux États-Unis.

Selon les rumeurs, une quatrième saison devrait sortir plus tard cette année.

Payitaht: Abdülhamid (« Le dernier empereur »)

Payitaht: Abdülhamid, diffusé pour la première fois sur TRT plus tôt cette année, suit les dernières années du règne du sultan Abdülhamid II au début du XXe siècle, qui ont été marquées par des rébellions séparatistes, des complots de coup d’État des Jeunes-Turcs et des menaces extérieures venant des puissances européennes, tout cela orchestré, selon la série, par Theodor Herzl, le fondateur du sionisme.

Payitaht: Abdülhamid a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux auprès des membres de la communauté juive, qui ont accusé la série de colporter l’antisémitisme

Abdülhamid, incarné par l’acteur turc Bülent İnal, était largement considéré comme le dernier grand calife ottoman, qui a assuré à lui seul la survie de l’empire pendant 40 années de plus.

Considéré par ses contemporains européens comme un monarchiste régressif qui a empêché la modernisation de l’empire, Abdülhamid a en réalité instauré des réformes éducatives, militaires et économiques majeures. Ainsi, l’empire a dépassé d’un demi-siècle sa date de péremption prévue, jusqu’à son éviction en 1909.

Erdoğan, à l’instar de nombreux membres des segments conservateurs de la société turque, a salué le programme, tout comme le prince Abdülhamid Kayıhan Osmanoğlu, arrière-petit-fils du sultan Abdülhamid, qui a donné des conseils pour sa réalisation.



Le sultan Abdülhamid II, photographié lors d’une de ses rares apparitions publiques en 1908 (Wikicommons)

Néanmoins, Payitaht: Abdülhamid a provoqué un tollé sur les réseaux sociaux auprès des membres de la communauté juive, qui ont accusé la série de colporter l’antisémitisme. Les lobbyistes sont parvenus à empêcher Netflix de la diffuser, tandis que les membres de la Foundation for Defense of Democracies ont affirmé que Payitaht: Abdülhamid faisait la promotion d’une « vision du monde antidémocratique, antisémite et conspiratrice ».

Muhteşem Yüzyıl (« Le siècle magnifique »)

Muhteşem Yüzyıl raconte la vie de Soliman le Magnifique – l’un des plus grands sultans ottomans, qui a mené l’empire à son zénith au XVIe siècle.

Le programme contraste fortement avec Diriliş Ertuğrul et Payitaht: Abdülhamid en se concentrant principalement sur les femmes de l’entourage du sultan, dont ses épouses jalouses, ses concubines rivales et sa mère aux commandes, qui cherchent toutes à gagner en influence dans le palais.

Erdoğan a également pesé dans les critiques, jugeant le feuilleton « irrespectueux » envers une figure historique vénérée

L’histoire relate l’ascension au pouvoir d’Hürrem, l’ancienne esclave chrétienne orthodoxe originaire de Crimée qui est devenue l’épouse de Soliman et l’une des femmes les plus puissantes de l’histoire ottomane.

Muhteşem Yüzyıl, qui a été diffusé sur TRT, a peut-être été un succès en Turquie, mais l’organisme turc de réglementation de la radiodiffusion, le RTUK, a déclaré avoir reçu plus de 70 000 plaintes en raison de sa représentation de la vie sexuelle du sultan, de son penchant pour le jeu ainsi que d’autres excès de la famille royale. Erdoğan a également pesé dans les critiques, jugeant le feuilleton « irrespectueux » envers une figure historique vénérée.

Muhteşem Yüzyıl n’a rien à voir avec Diriliş Ertuğrul et Payitaht: Abdülhamid, mais illustre tout de même la gloire de l’Empire ottoman et de Soliman en tant que grand calife de l’islam.

Les principaux réalisateurs et producteurs à l’origine de Muhteşem Yüzyıl sont largement considérés comme des laïcs. Leur inclusion de concepts islamiques et d’une méfiance historique envers les Européens dans un feuilleton qui a été décrit comme le Sex and The City turc s’est avérée surprenante – et très révélatrice de l’état d’esprit du public en Turquie.

L’ottomanisme va-t-il façonner l’avenir de la Turquie ?

Bien que ces programmes ne soient pas des productions gouvernementales, deux ont été produits par TRT et ont été encensés par Erdoğan et des figures politiques de haut rang de l’AKP.

Il est difficile de juger si ce renouveau d’intérêt pour le patrimoine ottoman s’inscrit dans le cadre d’une politique passive d’« islamisation » initiée par l’AKP ou d’une célébration sincère de l’histoire de la Turquie. Mais si le gouvernement permet que l’on rappelle constamment aux masses leur gloire et leurs accomplissements historiques, beaucoup pourraient alors aspirer à ce que cela se répète.

Si le gouvernement permet que l’on rappelle constamment aux masses leur gloire et leurs accomplissements historiques, beaucoup pourraient alors aspirer à ce que cela se répète

Cela se produit tout le temps dans le monde occidental. Aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, les médias traditionnels rappellent fréquemment aux masses la « grandeur » de leurs ancêtres coloniaux qui ont façonné le monde moderne, renforçant ainsi le sentiment d’importance mondiale perçu par la population et l’esprit interventionniste.

Les thèmes de conquêtes militaires, de l’unité islamique et du concept de djihad en tant que mécanisme de libération de terres occupées sont ancrés dans des séries télévisées comme Diriliş Ertuğrul et Payitaht: Abdülhamid.

Cela ne peut que nous mener à deux choses : le désir subconscient de retrouver cette gloire et la comparaison consciente entre les célèbres sultans ottomans du passé et les dirigeants contemporains de la Turquie.

Cela peut également se manifester dans une attitude plus réceptive et favorable du public turc à l’égard de l’interventionnisme militaire dans la région, voire de l’élargissement des frontières.



Un partisan de l’AKP porte un t-shirt représentant le président Recep Tayyip Erdoğan lors d’une cérémonie de commémoration de la conquête d’Istanbul par les Turcs ottomans en mai 2015 (AFP)

Cependant, il est important de noter que si certains lisent le renouveau culturel de l’ottomanisme comme un phénomène au cours duquel la Turquie adopte un caractère plus islamique et démontre ses aspirations à devenir un califat expansionniste, d’autres y voient simplement une célébration par la Turquie de son héritage. Des groupes laïcs ont par exemple exploité l’état d’esprit actuel pour faire pression en faveur de leurs objectifs, à l’instar des nationalistes turcs qui cherchent à promouvoir l’ottomanisme pour justifier le panturquisme.

Quelle que soit la lecture que l’on en fait, la nostalgie ottomane actuelle pourrait également donner lieu à une acceptation et un soutien généralisés pour l’implication de la Turquie dans les affaires politiques et économiques des anciens territoires turciques ottomans sur la base du panturquisme, par opposition au Moyen-Orient sur la base du principe politique du « panislamisme ».

En tant qu’admirateur de l’histoire ottomane, je perçois la résurgence actuelle de l’ottomanisme comme un changement positif et rafraîchissant pour le peuple turc par rapport aux jours sombres de la tyrannie kémaliste.

Cela dit, il serait regrettable qu’un tel héritage soit réprimé par les laïcs ou manipulé par des « islamistes » opportunistes alors qu’il existe une foule d’enseignements que la Turquie peut tirer de ses ancêtres ottomans pour progresser en tant que puissance émergente dans la région.

 

- Dilly Hussain est le rédacteur en chef adjoint du nouveau site d’information britannique musulman 5Pillars. Il écrit aussi pour le Huffington Post, Al Jazeera English, Foreign Policy Journal et Ceasefire Magazine. Il apparaît régulièrement sur Islam Channel, Russia Today et la BBC TV et radio pour discuter des questions politiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, de la politique étrangère britannique, de l’islamophobie et de la guerre contre le terrorisme. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @dillyhussain88

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : image extraite du feuilleton turc Diriliş Ertuğrul (YouTube).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.