L’armée israélienne tente d’éviter la CPI pour le massacre de Gaza et la directive Hannibal

L’armée israélienne tente d’éviter la CPI pour le massacre de Gaza et la directive Hannibal

#IsraëlPalestine
- Richard Silverstein's picture
23 février 2015

Après la vraisemblable capture du lieutenant Goldin, l'armée israélienne a invoqué la directive Hannibal. Le résultat est apparu clairement aux yeux horrifiés du monde entier

Le procureur général de l’armée  israélienne, le général de division Danny Efroni, a récemment annoncé qu'il pourrait ouvrir une enquête criminelle sur le massacre de civils à Gaza qui a suivi la capture du lieutenant Hadar Goldin lors de l'opération Bordure protectrice le 1er août 2014. Ce jour est désormais connu sous le nom de « vendredi noir », l’une des journées les plus meurtrières de toute la guerre. Selon le Centre palestinien pour les droits de l'homme et al-Mezan, Israël a tué 190 Gazaouis entre le 1er et le 2 août. Le journal Haaretz cite pour sa part le nombre, inexplicable, de quarante morts.

Cette « enquête » ne vise pas à établir la vérité sur ce qui est arrivé. Son objectif n'est certainement pas de tenir des commandants de l'armée pour responsables de ce chaos. Elle vise simplement à faire avorter toute saisine de la Cour pénale internationale (CPI), que l'Autorité palestinienne a récemment rejoint. Les protocoles de la CPI stipulent que celle-ci ne peut prendre en charge que les affaires où le pays dans lequel l'infraction a été commise ne peut pas, ou ne veut pas, poursuivre l'affaire lui-même. La stratégie de l'armée israélienne est d'annoncer une enquête qui se conclut rapidement et ne révèle aucune infraction. Ainsi, Israël croit (à tort, j'insiste) éviter toute chance d'un renvoi devant la CPI.

Après l’annonce de la disparition et de la vraisemblable capture du lieutenant Goldin, l'armée israélienne a invoqué la directive Hannibal. Bien que le sens et le contenu de cette directive, conçue en 1986, soient contestés, puisque cette dernière n'a jamais été rendue publique, son résultat est apparu clairement aux yeux horrifiés du monde entier.

L'armée israélienne a tapissé de bombes l'ensemble du quartier de Rafah d’où des militants du Hamas avaient surgi via un tunnel souterrain pour attaquer une unité de l'armée. Celle-ci, croyant que le lieutenant Goldin pourrait avoir besoin d'assistance médicale, a attaqué plus particulièrement tout ce qui bougeait aux alentours de l'hôpital le plus proche, y compris les ambulances et les autres membres du personnel de secours.

L'assaut de Rafah avait plusieurs objectifs : le premier consistait à tuer ceux qui avaient capturé le lieutenant Goldin ; le second était de punir collectivement le quartier d'où venaient les assaillants ; mais l'objectif capital pour les Israéliens était de tuer le lieutenant Goldin.

Cela peut sembler cynique, même diabolique pour certains. Mais les preuves accablantes et mes propres sources en Israël confirment que l'objectif premier de la directive Hannibal est, lorsqu'un soldat a été capturé par l'ennemi, de le tuer. En effet, c'est ainsi que l'un des trois concepteurs de la directive Hannibal, le général Yossi Peled, l'a décrite dans une rare interview à ce sujet :

« [… Peled] a nié qu'elle impliquait un ordre générique de tuer les soldats israéliens plutôt que de les laisser se faire capturer par les forces ennemies. Cet ordre autorise uniquement l'armée à risquer la vie d'un soldat capturé, non à la lui prendre. "Je ne larguerais pas une bombe d'une tonne sur le véhicule, mais je le frapperais avec un obus de char", selon les propos cités du général Peled. »

Quiconque tente de surmonter la contradiction entre les deux premières phrases de ce passage et la dernière ferait mieux d’abandonner tout espoir. Il est clair que les deux premières ne sont que tentative d’obscurcissement, alors que la dernière phrase va au cœur du problème.

Plusieurs raisons justifient, aux yeux des Israéliens, cette procédure macabre. Par le passé, l'Etat israélien s’était donné une mission sacrée : ne jamais abandonner un soldat. Il remuait ciel et terre pour récupérer un prisonnier jusqu’au moment où il apprenait sa mort. Et même après, il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour récupérer le corps.

Israël a payé un lourd tribut dans ce processus. Par exemple, pour libérer Gilad Shalit, Israël a libéré mille prisonniers palestiniens. En outre, la société israélienne a été confrontée au dilemme atroce de vivre au quotidien avec les pancartes et les manifestations cherchant à garder la mémoire du captif présente dans l'esprit du public. Cela était épuisant et déprimant. Une société ne peut absorber autant sans finir par s'enfoncer dans le désespoir.

Hannibal a modifié les termes des procédures adoptées sur le champ de bataille. Désormais, plutôt que de contenir les tirs pour tenter de sauver la vie des soldats capturés, l'armée israélienne répondrait massivement sans égard pour leur vie. Une telle stratégie priverait les preneurs d'otages de leur trophée en le tuant, et maximiserait les chances pour l'armée d'éliminer ceux qui ont initié l'attaque. L'objectif était de montrer à l'ennemi que ceux qui envisageraient une telle attaque seraient anéantis.

Les généraux et les journalistes israéliens ont soigneusement tenté de masquer l'affaire du soldat Goldin et la directive Hannibal en tant que telle. L'article de Gili Cohen dans le journal Haaretz en est la parfaite illustration :

« La directive clarifie les procédures à utiliser immédiatement après l'enlèvement possible d'un soldat. Elle prévoit de concentrer les efforts sur le sauvetage du soldat enlevé, même s'il faut risquer sa vie ou celle d'autres soldats. »

Cette interprétation soutient, presque littéralement, que l'armée israélienne veut sauver le captif en le tuant. Je ne vois pas beaucoup d'autres façons de l'interpréter.

Là-dessus vient s'ajouter le général de division Efroni. Quelques faits importants doivent être notés concernant sa déclaration. Il n'a pas dit que l'armée israélienne allait lancer une enquête. Il a dit qu'elle pourrait le faire. Vraisemblablement, la décision sera influencée par l'effet de son annonce sur l'audience visée : la communauté internationale sera-t-elle amadouée ? L'ensemble du processus est un exercice de limitation des dégâts. Le but est de conclure à l'innocence de l'armée israélienne.

Bien que le général Efroni soit le procureur de l'armée israélienne, son véritable rôle n'est pas de poursuivre. Au contraire, son rôle est de défendre. Un procureur ne mentirait pas, comme il semble le faire dans l'article d'Haaretz. Seul un avocat le ferait.

Quant aux poursuites réelles, il a déclaré que les seules affaires qu'il instruisait concernent trois soldats pour pillage. En d'autres termes, sa mission principale, en fait son unique mission, est d'éloigner les commandants de l'armée israélienne du banc des accusés de La Haye. Pour ce faire, le général Efroni a prétendu la chose suivante :

« [...] Lorsqu’un soldat est enlevé, la directive ne constitue pas un feu vert pour violer le droit international ou pour répondre de manière disproportionnée. »

Si tel était le cas, alors comment expliquer l'assaut de taille lancé sur Rafah et le grand nombre de victimes civiles ? Est-ce arrivé accidentellement ?

Il poursuit avec cette déclaration, espérant apparemment que le monde y croira :

« [...] Il me semble important de préciser que, contrairement à certains rapports, la directive ne permet pas de recourir à des balles réelles pour causer la mort du soldat kidnappé », a déclaré le général Efroni. « Non moins important : quand un soldat est enlevé, cette directive ne permet pas de violer le droit international, ni de transgresser l'obligation d'agir proportionnellement et d'attaquer [uniquement] des cibles militaires. »

Dans une mise en accusation morale écrite au vitriol pendant la guerre, Zvi Barel d'Haaretz contredit le général Efroni :

« [...] L'armée [...] a inventé la directive Hannibal. Un produit perverti, satanique que, dans le langage courant, on pourrait décrire ainsi : ‘’le monde peut aller en enfer et la personne enlevée également, tant que nous ne sommes pas couverts de honte’’ ». 

« [...] la directive Hannibal ne vise aucunement à sauver [le soldat], et [est dépourvue] d’éthique ou de valeur [morale] élémentaire. Si un individu est capturé, nous avons l'obligation de tout faire pour le libérer [...] de la captivité, pas de la vie elle-même [...] ».

« [...] La directive Hannibal est en totale contradiction avec cette approche. Elle doit être rejetée immédiatement. »

Un autre rapport, du site d’information israélien NRG, décrit comment la directive Hannibal a été mise en œuvre lors de l'incident impliquant le lieutenant Goldin :

« Les forces de la brigade Givati ont constaté qu'un enlèvement avait eu lieu et [...] ont activé la directive Hannibal, conformément à laquelle l’armée israélienne tire en direction des ravisseurs. »

« Par la suite, ils ont commencé une campagne de tirs nourris dans cette direction, qui semblent avoir frappé tous les combattants [à la fois la cellule du Hamas et les soldats de l'armée israélienne ayant été capturés]. »

« [...] Suite à l'activation de la directive Hannibal, trois soldats de l’armée israélienne ont été tués [...] ».

En d'autres termes, l'attaque du Hamas contre l'unité de l'armée israélienne n'a pas tué les soldats. C’est la réponse de l'armée israélienne qui l'a fait.

Ecrivant dans Haaretz, Uri Misgav insiste davantage sur les implications morales et politiques de la directive Hannibal :

« Avant même les événements de Rafah, la preuve sur le terrain était claire : Hannibal visait à éliminer le capteur et le captif ; à les tuer. La chance de libérer quelqu'un [...] est restée lettre morte. »

« Les tirs, les bombardements aériens et barrages d'artillerie sont faits pour tuer. En d'autres termes, l'arrêt de mort du captif est signé au moment même où la directive est invoquée. Il est quasiment considéré comme faisant partie de la cellule qui l'a capturé [...]. Dans la pratique, il devient un terroriste, un Hamasnik. Après sa mort, il sera possible de le louer, de faire son éloge et de le sanctifier (comme pour Goldin). Mais d'abord, vous devez vous assurer de sa mort. »

« [...] Ce n'est pas du Hannibalisme, mais du cannibalisme. Une armée prête à tuer les siens. »

Il faut également bien comprendre que l'affaire Goldin n'est pas la seule fois où l'armée a tué délibérément l’un des siens. En fait, ce n'était même pas un cas isolé lors de l'opération Bordure protectrice. La mort du sergent Guy Levy a également été causée par des tirs de l'armée israélienne après sa capture par le Hamas.

La directive Hannibal a aussi conduit au décès d'un soldat pendant l'opération Plomb durci en 2009. Voici ce qu'en disait NRG à l'époque :

« Pendant la guerre [Plomb durci] la directive Hannibal a été invoquée une fois. Un soldat israélien a été blessé par balle par un combattant du Hamas lors de la fouille d'une maison dans l'un des quartiers de bande de Gaza [...]. Selon les témoignages des soldats qui étaient présents au moment de l'incident, la maison a ensuite été bombardée pour empêcher le soldat blessé d'être capturé par le Hamas. »

« [...] Ce témoignage montre que [le bombardement de la maison] ne laissait aucune chance de libérer le soldat vivant. »

La directive Hannibal a également été invoquée lors de l'incident qui a déclenché la guerre du Liban de 2006, lorsque le Hezbollah a attaqué une patrouille israélienne à la frontière et capturé deux soldats. Même si les soldats ont probablement été tués pendant ou peu de temps après la fusillade, l'armée israélienne ne le savait pas. En conséquence, elle a ouvert le feu massivement sur les assaillants du Hezbollah qui battaient en retraite afin de s'assurer que ni eux ni leurs captifs ne survivraient. Un responsable israélien a déclaré à l'époque :

« Si nous les avions trouvés, nous les aurions frappés, même si cela signifiait tuer nos soldats », déclarait un haut responsable israélien.

Hannibal est une doctrine militaire immorale et extrêmement cynique. Elle a été élaborée en secret et mise en œuvre tout aussi secrètement. Même aujourd'hui, la plupart des médias israéliens qui en parlent ne font que jeter de la poudre aux yeux. Cela empêche une société démocratique et informée de débattre des politiques que ses dirigeants militaires et politiques devraient suivre.

Outre l’horreur que représente l'assassinat délibéré des siens, Hannibal est également synonyme de punition collective massive des populations civiles ennemies, ce qui constitue la définition même d'un crime de guerre. L'attaque israélienne sur Rafah était l'équivalent du bombardement allié de Dresde. C'était un acte de vengeance sauvage ; un crime qui exige l'arbitrage de la CPI.
 

- Richard Silverstein est l’auteur du blog « Tikum Olam » qui révèle les excès de la politique de sécurité nationale israélienne. Son travail a été publié dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006 A Time to speak out (Verso) et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir Israël and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye (AFP).

Traduction de l’anglais (original).