La guerre américano-saoudienne contre l'OPEP pour prolonger l'empire mourant du pétrole

La guerre américano-saoudienne contre l'OPEP pour prolonger l'empire mourant du pétrole

#Énergie
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08 mai 2015

Quiconque contrôle le prix du pétrole peut jouer à Dieu avec l'économie mondiale ; c'est pourquoi les Etats-Unis et l'Arabie saoudite cherchent à détruire l'OPEP et recréer un nouveau cartel pétrolier mondial

« Personne ne peut fixer le prix du pétrole, a déclaré plus tôt cette semaine le ministre saoudien du pétrole, Ali al-Naimi. « Cela dépend d’Allah. »

Voilà un commentaire intéressant, étant donnée l'insistance de l'Arabie saoudite à pousser la production à un niveau élevé depuis l'année dernière. Cette stratégie a contribué à saturer l'offre mondiale, ce qui a joué un rôle clé dans la baisse spectaculaire des cours du pétrole.

Bien que les Saoudiens aient récemment augmenté les prix officiels de vente en réponse à une recrudescence de la demande, al-Naimi a précisé qu'ils ne prévoient pas de freiner la production.

Ne vous méprenez pas : la surabondance de pétrole à l'échelle mondiale n'est pas simplement le résultat d'une dynamique d'offre et de demande axée sur le marché, mais une conséquence voulue d'une stratégie américano-saoudienne évolutive visant à utiliser le pétrole comme une arme.

Cela ne signifie pas que les Etats-Unis et l'Arabie saoudite sont entièrement d'accord sur la stratégie, ou même que celle-ci est développée et exécutée en coordination totale. C'est plutôt une convergence précaire d'intérêts mutuels qui a donné lieu à un arrangement stratégique entre les deux alliés.

Parmi les cibles de cette stratégie figurent leurs principaux rivaux géopolitiques, les militants luttant contre le changement climatique et les défenseurs des énergies renouvelables.

Jouer à Dieu avec le pétrole

L'idée de se servir du pétrole pour jouer à Dieu est loin d'être nouvelle, mais pour l'administration Obama, elle est née avec le boom du gaz de schiste américain.

A l'été 2013, Tom Donilon, alors conseiller d'Obama à la sécurité nationale, a expliqué dans Foreign Affairs que la flambée de la production énergétique nationale des Etats-Unis « permet à Washington de s'engager dans les affaires internationales depuis une position de force ».

Un exemple type, a-t-il révélé, est la stratégie des Etats-Unis consistant à faire pression sur l'Iran au sujet de son programme d'armement nucléaire (dont la communauté du renseignement a constamment affirmé la non-existence). Cela a impliqué « une diplomatie infatigable visant à persuader les nations concernées de mettre fin ou de réduire considérablement leur consommation de pétrole iranien, tout en soulignant auprès des fournisseurs l'importance de conserver un marché mondial du pétrole stable et bien approvisionné ».

Les sanctions doivent réduire la capacité de l'Iran à exporter du pétrole vers les marchés mondiaux, tout en garantissant qu'une « augmentation substantielle de la production de pétrole aux Etats-Unis et ailleurs » minimise le « fardeau sur le reste du monde » de l'impact sur les cours. « Cette même approche est utilisée aujourd'hui en Syrie et a été utilisée en Libye en 2011. »

Une guerre économique

L'empressement pour cette stratégie a commencé à imprégner les cercles de la politique étrangère américaine il y a quatre ans, sous l'influence de puissants lobbies néoconservateurs.

Mark Dubowitz, directeur exécutif de la Fondation pour la défense des démocraties (FDD), une organisation néoconservatrice, est un conseiller de longue date de l'administration Obama, du Congrès américain et du Sénat sur la politique de sanctions contre l'Iran.

En 2011, le rapport de la FDD rédigé par Dubowitz, qui a directement alimenté la politique de sanctions d'Obama, a explicitement recommandé au gouvernement américain de coopérer avec l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) en vue d'augmenter l'offre et de maintenir ainsi des cours du pétrole plus bas.

Le rapport, co-écrit avec Reuel Marc Gerecht, ancien spécialiste de l'Iran auprès de la CIA, a appelé à des politiques visant à « réduire le nombre d'acheteurs potentiels iraniens sans réduire la quantité de pétrole sur le marché ». Obama doit veiller à ce que « le prix et l'offre de produits pétroliers bruts auprès de fournisseurs non iraniens soit suffisants pour permettre aux acheteurs du secteur énergétique de réduire de manière significative leurs achats de brut iranien ».

Dubowitz et Gerecht ont conclu qu'« une augmentation de la production de l'Arabie saoudite, du Koweït et des Emirats arabes unis [pouvait] contribuer à compenser les hausses des cours ».

L’Arabie saoudite devrait jouer un rôle central dans cette stratégie. « Les décideurs américains ont été frustrés par le refus des Saoudiens d'accroître l'offre pour compenser les cours élevés du pétrole », a révélé le rapport, confirmant qu'Obama avait fait pression en ce sens pendant un certain temps.

Washington doit ainsi « obtenir l'appui des autres pays producteurs de l'OPEP [...], en particulier de l'Arabie saoudite », pour cette stratégie, y compris « une garantie privée (et si possible publique) d'un accroissement de la production de ces pays [...]. »

La convergence géopolitique américano-saoudienne

La missive de Tom Donilon à Foreign Affairs en 2013 a confirmé que la stratégie était bien en cours à ce moment-là et ciblait l'Iran, la Libye et la Syrie.

Donilon était lui-même proche de hauts responsables saoudiens, agissant souvent comme émissaire officieux des Etats-Unis et canal de communication secret avec le royaume au cours des deux années précédentes. Il se rendait même dans le pays pour transmettre des messages privés au défunt roi Abdallah.

En mars 2014, Peter Verlager, ancien conseiller du gouvernement américain et économiste de premier plan spécialiste du pétrole qui a dirigé le bureau des politiques énergétiques du Président Jimmy Carter, recommanda aux Etats-Unis de mettre le pétrole de leur réserve stratégique de pétrole (RSP) sur les marchés mondiaux pour soutenir une baisse des cours qui toucherait l'économie russe, celle-ci dépendant principalement des exportations de pétrole et de gaz.

« Une stratégie axée sur le pétrole devra être menée en tandem avec l'Arabie saoudite pour que les Saoudiens ne réduisent pas leur offre afin de soutenir les cours du pétrole, et il est fort à parier que le royaume s'alignera », a rapporté Quartz.

Le même mois, le département d'Etat d'Obama annonça une nouvelle stratégie visant à utiliser le boom du gaz de schiste national américain « comme une arme » afin de contrer l'influence russe sur l'Ukraine et l'Europe, véhiculée en grande partie par les exportations énergétiques. A la fin du mois de mars, Obama rencontra le roi Abdallah, et les observateurs se demandèrent si la nouvelle stratégie anti-Poutine avait été abordée ou non par le Président des Etats-Unis.

Selon un responsable de l'OPEP qui a participé à des réunions avec des responsables saoudiens à la fin de l'année 2014, les Saoudiens voulaient un prix du pétrole plus bas pour contrer leurs rivaux potentiels qui ont besoin de cours plus élevés pour maintenir leur rentabilité. Même si la baisse des cours réduisait les recettes d'exportation saoudiennes, cette manœuvre permettrait aux Saoudiens de conserver une plus grande part de marché.

La source de l'OPEP a aussi déclaré à Reuters que « les Saoudiens pourraient également considérer la faiblesse des cours comme une occasion d’accentuer la pression sur l'Iran et la Russie au sujet de leur soutien au Président syrien Bachar al-Assad, un ennemi juré de Riyad, dans la guerre civile syrienne ».

Les Etats-Unis espèrent également pouvoir surmonter les dommages collatéraux sur leur industrie gazière nationale. Selon Larry Elliot, rédacteur économique au Guardian, le secrétaire d'Etat américain John Kerry avait prétendument « trouvé un accord avec le roi Abdallah » le mois précédent, « en vertu duquel les Saoudiens vendraient leur brut en deçà du prix du marché en vigueur ».

En effet, lorsqu'on a demandé à Kerry si les discussions américaines avec Riyad avaient abordé la nécessité pour les Russes d'un prix du pétrole élevé pour équilibrer leur budget, l'intéressé n'a pas répondu par la négative. Il a souri, puis répondu qu'« ils [les Saoudiens] sont pleinement conscients de leur capacité à influer sur les cours mondiaux du pétrole ».

La destruction de l'OPEC

Casser la puissance de l'OPEP en inondant les marchés de pétrole mondiaux est un vieux rêve néoconservateur, et la stratégie pétrolière américano-saoudienne joue un rôle clé dans la transformation de ce rêve en une réalité imminente.

Selon la dernière mise à jour des perspectives économiques régionales du Fonds monétaire international (FMI), la baisse des cours « transformera l'excédent de longue date du compte courant des pays exportateurs de pétrole d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient en un déficit de 22 milliards de dollars en 2015, avec des recettes d'exportation qui devraient être inférieures d'environ 380 milliards de dollars aux prévisions faites avant la baisse des cours du pétrole ».

Pour les membres exportateurs de pétrole du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l'excédent budgétaire de 4,5 % du PIB en 2014 est appelé à s'effondrer et à se transformer en un déficit moyen de 8,5 % du PIB en 2015. En d'autres termes, ce sont non seulement l'Iran et la Russie, mais également la plupart des pays exportateurs de pétrole de la région qui ne sont pas en mesure d'équilibrer leur budget avec des cours du pétrole plus faibles avoisinant 60 dollars le baril.

En raison de sa richesse colossale, l'Arabie saoudite est la seule puissance de l'OPEP capable de résister à la réduction soutenue des recettes liée à la chute mondiale des cours du pétrole.

La stratégie de l'arme pétrolière est en train d’anéantir la capacité de l'OPEP à contrôler, tel un cartel, les cours mondiaux du pétrole, tout en consolidant ce levier au sein de l'alliance américano-saoudienne. Cette stratégie permet également de réduire à néant les bénéfices des pays exportateurs de pétrole régionaux.

Dans le court terme, l'industrie américaine du gaz de schiste et les recettes d'exportation saoudiennes seront également affectées par la baisse des cours. Mais à plus long terme, la destruction de l'OPEP ouvre la voie à une domination de la part de marché du pétrole et du gaz à l'échelle mondiale par les Américains et les Saoudiens.

Ce processus pourrait compromettre fondamentalement la domination de l'OPEP sur les marchés mondiaux du pétrole et donner ainsi aux entreprises américaines et occidentales des possibilités sans précédent de s'y engouffrer.

La stratégie pétrolière américano-saoudienne contribue également à accélérer la fracture géopolitique de la région. La baisse des recettes de l'Etat, provoquant des réductions des subventions nationales pour le pétrole et les denrées alimentaires, ravive les revendications internes qui alimentent l'agitation politique et les troubles au niveau national.

Cela alimente à son tour la balkanisation du Moyen-Orient selon des critères ethniques et sectaires, un résultat qui est justement adapté aux scénarios longtemps explorés par les planificateurs de la défense de l'US Army.

Prolonger la dépendance au pétrole

L'effondrement des cours du pétrole a également contribué à repousser la menace potentielle la plus importante, à savoir celle de la transition vers une fin de la dépendance aux combustibles fossiles.

Sur ce front, la pression monte sous deux angles. Premièrement, le prix des sources d'énergie renouvelables est de plus en plus compétitif face à celui des combustibles fossiles. Deuxièmement, on appelle de plus en plus souvent à un abandon des combustibles fossiles afin de faire face aux risques climatiques. Ces deux éléments avaient été stimulés par le prix du baril de pétrole à plus de 100 dollars.

L'effondrement du prix du pétrole à moins de 100 dollars le baril a donné à l'industrie des combustibles fossiles une bouffée d'air inattendue. Pourtant, il a également alimenté le mythe commode selon lequel l'ère du pétrole à moindre coût pourrait continuer plus ou moins indéfiniment.

En réalité, l'effondrement des cours masque le pic de pétrole conventionnel atteint en 2005, depuis lequel la production de pétrole brut a plafonné et le pétrole et le gaz non conventionnels ont de plus en plus comblé le manque. Malgré un prix de marché plus faible, les coûts de production ont augmenté de façon astronomique, tandis que la quantité de pétrole produit a observé une baisse spectaculaire.

Depuis 2000, cela a induit une hausse de 180 % des investissements de l'industrie pétrolière, ce qui a généré une augmentation dérisoire de l'offre mondiale de pétrole, de l'ordre de seulement 14 %, sachant que deux tiers de ces ressources pétrolières sont non conventionnelles.

Par conséquent, la production accélérée de l'Arabie saoudite visant à maintenir des prix faibles ne peut pas durer longtemps. En 2012, un rapport de Citigroup a prévu qu'une part de plus en plus importante de la production saoudienne de pétrole servirait à répondre à la croissance rapide de la demande nationale d'électricité, ce qui forcerait l'Arabie saoudite à réduire toujours plus ses exportations.

D'ici 2030, soit en l'espace d’à peine quinze ans, les exportations du royaume tomberaient à zéro, et l'Arabie saoudite deviendrait ainsi un pays importateur net. Le rapport a ainsi montré que la capacité de l'Arabie saoudite à maintenir son niveau élevé d'exportations sur les marchés mondiaux est susceptible de s'épuiser dans les années à venir.

Le contrôle du pétrole soutient l'hégémonie américaine. Mais la mort de l'empire pétrolier est inévitable.

La stratégie de l'arme pétrolière des Américains et des Saoudiens, qui cherchent à jouer à Dieu dans les affaires mondiales, est un ultime effort pour garder en vie un système de domination géopolitique reposant sur les combustibles fossiles qui est condamné à disparaître.

 

- Nafeez Ahmed est journaliste d’investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu’il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation Project Censored dans la catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l’intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independent, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l’enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Ali al-Naimi, ministre saoudien du Pétrole (AFP).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.