La recrudescence des tempêtes de sable menace le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord

La recrudescence des tempêtes de sable menace le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord

#Environnement
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28 août 2017

Une coopération régionale est nécessaire pour atténuer les effets nocifs et coûteux des tempêtes de sable

Les yeux sont endoloris, la respiration est difficile et la vie extérieure s’arrête. Même la nourriture semble chargée de poussière.

Les tempêtes de poussière et de sable font partie des aspects les plus durables – et désagréables – de la vie au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, causant non seulement de graves problèmes de santé, mais aussi des pertes s’élevant à plusieurs millions de dollars pour les économies de la région.

Début juillet, une importante conférence internationale sur les tempêtes de poussière et de sable, parrainée par l’ONU et l’Iran, a eu lieu à Téhéran.



Une tempête de sable enveloppe le quartier de Minicity, dans le nord-est de Téhéran, en juin 2014 (AFP)

Les délégués ont appris qu’ils devront s’attendre à plus de tempêtes au cours des prochaines années.

« Au Moyen-Orient, il y a eu une augmentation significative de la fréquence et de l’intensité des tempêtes de sable et de poussière au cours de la dernière quinzaine d’années », a déclaré Enric Terradellas, analyste à l’Organisation météorologique mondiale.

Le Dr Wadid Erian, professeur de sciences des sols à l’université du Caire qui a pris la parole à la conférence de Téhéran, a mis en garde contre l’impact écologique de ces tempêtes.

« Les tempêtes de sable accélèrent le processus de désertification des terres et provoquent une grave pollution de l’environnement, détruisant de manière significative l’écosystème et le milieu de vie », a-t-il déclaré.

À LIRE : La disparition du lac d’Ourmia à l’origine de troubles en Iran

Les tempêtes sont des phénomènes très complexes, gouvernés par des facteurs à la fois anthropiques et naturels. Comme pour les systèmes météorologiques et les changements de climat, les tempêtes ne respectent pas les frontières, se produisant en hiver et au printemps dans certains pays et pendant les mois chauds d’été dans d’autres.

Les barrages contribuent au problème

La cause exacte de cette recrudescence des tempêtes n’est pas établie avec certitude. La ruée pour construire des barrages dans toute la région et détourner les ressources en eau pour l’agriculture est considérée comme l’un des principaux facteurs.

L’humidité agit comme une colle pour le sol ; lorsque celui-ci se dessèche, les tempêtes de poussière sont attisées par les vents.

« Nous avons observé une augmentation constante de l’intensité des tempêtes de poussière au cours des quatre dernières années »

– Masoumeh Ebtekar, ministre iranienne de l’Environnement

La construction par la Turquie du gigantesque barrage Atatürk en amont de l’Euphrate et du barrage d’Ilısu sur le Tigre est décriée dans la mesure où ceux-ci contribuent à réduire les débits d’eau des deux grands fleuves de la région et provoquent un assèchement des terres plus au sud en Irak.

L’Irak et l’Iran se sont tous deux adonnés à leurs propres programmes généralisés de construction de barrages et de détournement fluvial au cours des dernières années.

Les marécages de la région ont également été drainés. Au début des années 1990, Saddam Hussein a drainé les marais du sud de l’Irak, principalement dans le but d’isoler ses ennemis politiques. Le résultat a été désastreux, ceci ayant provoqué une désertification et une recrudescence des tempêtes de poussière ; selon les prévisions de l’ONU, au cours des dix prochaines années, l’Irak pourrait connaître jusqu’à 300 « épisodes de poussière » par an.

En septembre 2015, une tempête de sable géante a couvert une grande partie du Moyen-Orient, occasionnant la fermeture d’aéroports, de multiples accidents de la route et une montée en flèche des admissions hospitalières. La visibilité était tellement limitée que les combats et les bombardements en Syrie et en Irak se sont arrêtés temporairement.



Un garçon syrien déplacé qui a fui le groupe EI à Raqqa se trouve près d’une clôture au cours d’une tempête de sable dans un camp temporaire dans le village d’Aïn Issa, dans le nord de la Syrie (AFP)

En mars, un événement similaire s’est produit, transformant le jour en nuit dans certaines parties de la péninsule arabique.

Au cours des dernières années, l’Iran a été particulièrement touché par les tempêtes de sable et de poussière.

« Nous avons observé une augmentation constante de l’intensité des tempêtes de poussière au cours des quatre dernières années », a expliqué Masoumeh Ebtekar, vice-présidente et ministre iranienne de l’Environnement.

En mai dernier, seize villages du sud-est du pays auraient été enfouis par une succession de tempêtes de sable qui ont détruit les terres et tué le bétail.

Plus tôt cette année, la province du Khouzistan, dans le sud-ouest du pays, une région politiquement sensible proche de la frontière avec l’Irak avec une population majoritairement arabe, a été le théâtre de manifestations face la pollution atmosphérique causée à la fois par les tempêtes de sable et de poussière et par l’industrie pétrochimique locale.

À un moment, les systèmes d’alimentation en électricité et en eau de la ville d’Ahvaz, décrite par l’Organisation mondiale de la santé comme l’une des villes les plus polluées au monde, ont été coupés en raison des tempêtes.

Les États voisins de la région ont utilisé de précieuses ressources en eau sans prendre de précautions. L’Arabie saoudite s’est lancée dans une ruée vers l’autosuffisance pour de nombreux produits agricoles, utilisant des quantités importantes d’eau et asséchant davantage les terres.

En raison notamment des sanctions internationales, l’Iran a drainé l’eau de certains marécages et lacs afin de soutenir l’autosuffisance alimentaire. Le lac d’Ourmia, dans le nord-ouest du pays, autrefois l’un des plus grands lacs salés au monde, a perdu au moins 80 % de son volume d’eau au cours des dernières années.

Bien que des travaux de restauration aient été réalisés, des bateaux sont toujours échoués loin de l’eau. Les vents charrient du sel et d’autres substances provenant du lit du lac desséché qui retombent sur les terres environnantes, les rendant infertiles.

Pas de solutions rapides

Le Dr Kaveh Madani étudie les tempêtes de poussière dans le cadre de ses travaux à l’Imperial College de Londres. Il a expliqué qu’il y a cinq ans, les tempêtes de poussière et de sable étaient rares dans son Iran natal.

Selon Madani, même si l’Iran n’a pas fait preuve de prudence avec ses ressources en eau, le pays a davantage été une victime qu’un facteur des tempêtes de poussière.

« L’un des gros problèmes est que dans l’ensemble de la région, l’environnement a un faible degré de priorité : les gens veulent des solutions rapides, mais on ne peut pas tout simplement régler des problèmes complexes tels que les tempêtes de poussière et de sable à grands coups de dollars – il doit y avoir une approche multiple, notamment des politiques de gestion de l’eau et des terres correctement mises en œuvre », a-t-il soutenu.

« La poussière peut également transporter des substances telles que des pesticides, des herbicides, des métaux lourds et des matières radioactives utilisées par les armées »

– Andrew Goudie, professeur à l’université d’Oxford

Les déserts et les régions arides, qui couvrent environ 40 % de la surface terrestre, sont la source des tempêtes de sable et de poussière.

Jusqu’à 50 % des poussières désertiques du monde entier proviennent du Sahara. Charriées par les vents, elles peuvent parcourir de longues distances, non seulement vers les régions voisines, dont le Moyen-Orient, mais aussi jusqu’au continent américain ; le sable du Sahara atteint également le mont Everest et Hong Kong.

Andrew Goudie, professeur à l’université d’Oxford, a étudié en profondeur les causes et les impacts des tempêtes de poussière au Moyen-Orient, en particulier sur le plan sanitaire.

Les tempêtes de poussière et de sable peuvent être bénéfiques en transportant des nutriments vers les océans et les terres. La poussière du Sahara nourrit les vastes forêts tropicales d’Amérique du Sud.



La forêt amazonienne au Brésil (Jon Rawlinson/Flickr/CC)

« Mais la poussière et le sable, qu’ils viennent du Sahara ou qu’ils soient portés par les vents depuis le désert d’Arabie, peuvent amasser et transporter des substances biologiques qui peuvent être des bactéries, des spores de pollen, des champignons et des virus », a expliqué Goudie.

« La poussière peut également transporter des substances telles que des pesticides, des herbicides, des métaux lourds et des matières radioactives utilisées par les armées. »

De graves problèmes de santé peuvent se développer à mesure que les populations respirent ces substances. Les particules fines peuvent entrer directement dans la circulation sanguine.

Goudie souligne des niveaux élevés d’asthme dans le sud-ouest de l’Iran et dans le Golfe, où l’on rapporte que 24 % des Saoudiens sont asthmatiques. L’incidence de l’asthme et d’autres affections respiratoires est également élevée aux Émirats arabes unis et au Koweït, qui se trouve à la confluence de divers vents.

L’inhalation de poussière peut également causer des problèmes cardiovasculaires et d’autres problèmes de santé ; Goudie a indiqué que des preuves laissaient entendre qu’une proportion importante de cancers du poumon dans la « ceinture de poussière » du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord peut être causée par l’exposition aux poussières désertiques.

« L’un des problèmes est qu’il n’y a pas suffisamment de recherches et de données solides dans la région », a ajouté Goudie.

« Le Koweït, l’Iran, la Jordanie et Oman font du bon travail, mais pas les autres. Ensuite, bien sûr, les conflits créent non seulement leur propre poussière à travers les bombardements et les tirs, mais rendent également quasiment impossible la collecte de données ou la prise de mesures appropriées pour redresser la situation. »

Un besoin de coopération

Les tempêtes de poussière causent également des dégâts économiques à grande échelle ; selon les calculs de l’ONU, les tempêtes représentent des pertes annuelles d’environ 13 milliards de dollars de produit intérieur brut dans toute la région. Non seulement l’agriculture en pâtit, mais lorsque les aéroports de Dubaï, d’Abou Dabi ou de Doha sont fermés en raison d’une mauvaise visibilité – même si ce n’est que pour quelques heures –, plusieurs millions de dollars de revenus sont également perdus.

Malheureusement, alors que les inimitiés grandissent et que les conflits se poursuivent dans de nombreuses zones, la coopération est un facteur gravement absent dans une grande partie de la région

Lorsque les tempêtes de poussière ont balayé le sud-ouest de l’Iran plus tôt au cours de l’année, la production de pétrole a été réduite de plusieurs milliers de barils par jour, a-t-on rapporté.

Les tempêtes de poussière et de sable peuvent également affecter la production d’énergies alternatives : la poussière recouvrant les panneaux solaires peut gravement entraver la production d’énergie.

On ne sait pas exactement comment le changement climatique influencera le comportement des tempêtes de poussière ; en revanche, au vu de la hausse des températures prévue dans une grande partie de la région, il est probable que les terres dans de nombreuses régions deviennent plus arides et plus susceptibles d’être transportées dans l’atmosphère.



De jeunes Palestiniennes sont assises sur un banc de Gaza alors qu’une tempête de sable s’abat sur la ville, en septembre 2015 (AFP)

Dans certaines régions, les agriculteurs sont progressivement persuadés de planter des cultures et de la végétation plus à même de résister à la sécheresse et de préserver l’intégrité des surfaces terrestres. Une prise de conscience croissante de la nécessité de réduire l’utilisation de l’eau est évidente dans certains pays.

Les systèmes de surveillance qui alertent les personnes des tempêtes de poussières et de sable se sont considérablement améliorés avec l’ouverture à Barcelone (Espagne) d’un nouveau centre de supercalcul qui effectue un suivi des tempêtes au Moyen-Orient.

Une action commune est à l’étude entre certains États ; l’Irak et l’Iran ont récemment signé un accord pour mettre en place un centre commun de surveillance des poussières.

Selon l’ONU, une approche intégrée avec une coopération aux niveaux régional et sous-régional est essentielle.

Malheureusement, alors que les inimitiés grandissent et que les conflits se poursuivent dans de nombreuses zones, la coopération est un facteur gravement absent dans une grande partie de la région.

 

Kieran Cooke, ancien correspondant à l’étranger pour la BBC et le Financial Times, collabore toujours avec la BBC et de nombreux autres journaux internationaux et radios.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des vents violents transportant du sable s’abattent sur les Émirats arabes unis, en 2015 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.