Pourquoi je refuse d'aller en Amérique

Pourquoi je refuse d'aller en Amérique

#DonaldTrump
Imran Awan's picture
01 février 2017

C'est dans des moments comme ceux que nous traversons en ce moment qu’en tant qu’individus, nous devons œuvrer ensemble pour envoyer un message clair à l'administration Trump

Plus tôt en janvier, j'ai été invité à assister à un événement prestigieux aux États-Unis pour parler de mes recherches sur l'islamophobie. Je dois admettre que, n’ayant jamais été aux États-Unis auparavant, j'étais à la fois excité et nerveux. J’ai finalement pris la décision d’y aller et j'ai commencé à préparer ma valise.

Ce que Trump ne semble pas comprendre, c'est l'énorme contribution apportée par les réfugiés à notre société

Cependant, suite à l’annonce de l'administration Trump d'interdire l'immigration en provenance de sept pays musulmans, j'ai dû revoir ma position.

J'ai été choqué pendant le week-end de voir ce qui se passait dans les aéroports à travers les États-Unis, ces familles forcées de rebrousser chemin suite aux nouvelles directives.

À Philadelphie, une famille syrienne de six personnes a été embarquée sur un vol de retour à Doha, le décret présidentiel signé par Trump refusant l’entrée des Syriens dans le pays.

Tard dans la nuit de samedi, j’ai téléphoné à des parents et amis actuellement aux États-Unis, lesquels m’ont confié être inquiets et craindre pour leur avenir.

Après avoir longuement réfléchi et pratiqué un examen de conscience, j'ai décidé d'annuler mon voyage.

Traduction : « J'ai été invité à donner une conférence aux États-Unis en février ! J'ai décidé de ne pas y aller pour protester contre le #DonaldTrump #MuslimBan #protestmuslimban »

En fin de compte, la raison pour laquelle je ne rendrai pas aux États-Unis est une déclaration de solidarité envers ces individus qui, parce qu'ils se trouvent être musulmans comme moi, seraient interdits d'entrée aux États-Unis.

Ce qu’on appelle l'interdiction de voyager pour les musulmans est une politique contre-productive qui rend le monde dans lequel nous vivons moins sûr.

On estime qu’environ un million d'Irano-Américains vivant aux États-Unis pourraient être touchés par ce décret.

Celui-ci a également un impact sur l'ensemble du monde académique et des répercussions sur les étudiants et les universitaires. De fait, une pétition en ligne initiée par des universitaires aux États-Unis compte actuellement parmi ses signataires plus de 12 000 sympathisants, plus de 7 000 membres du corps professoral et 40 lauréats du prix Nobel.

Ce matin, j'ai reçu un courriel des organisateurs de mon événement, qui ont parfaitement compris ma décision de ne pas accepter leur invitation, me prodiguant toutefois quelques conseils personnels.



Cher Dr. Awan,

Mes collègues m'ont parlé de votre décision d'éviter les conférences aux États-Unis en réponse aux récentes politiques en matière d'immigration. Nous avons bien sûr été attristés de ne pas pouvoir vous accueillir ici, bien que personne ne puisse être en désaccord avec votre raisonnement.

S'il vous plaît, prenez juste ceci en considération : pour combattre la mentalité qui a mené à ces décrets et à ces politiques, nous devrons rassembler les esprits les plus brillants que nous pouvons trouver. Le vôtre est l'un d'entre eux. Je pense que vous pouvez faire beaucoup plus de mal à ces politiques et à d'autres qui limitent les droits des personnes à travers le monde en nous rejoignant plutôt qu’en restant chez vous.

Si vous maintenez votre décision de rester à l'écart, je comprendrai, et ne doutez pas que d'autres prendront des décisions similaires. Merci pour votre excellent travail. Le monde a besoin de plus de personnes comme vous.

Où est le leadership britannique ?

La Première ministre britannique Theresa May aurait dû utiliser sa visite aux États-Unis la semaine dernière comme une occasion de jeter un pont entre les communautés musulmanes et Trump. Cela aurait pu donner au gouvernement britannique l’opportunité d’être acclamé pour son action décisive sur cette question.

L’annonce de l’interdiction quelques heures seulement après que May a quitté Washington offrait une excellente occasion à Londres d'envoyer un message fort et puissant à l'administration Trump, à un moment où des personnes sont victimes de discrimination à cause de leur foi.

Ce dont nous avions besoin était d’une réponse qui donnerait de l'espoir aux musulmans au Royaume-Uni et ailleurs, qui dirait : « Nous sommes unis avec vous ». Au lieu de cela, les réactions des dirigeants politiques au sein du gouvernement britannique contre cette politique draconienne se sont faites rares.

Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, a résumé ce que notre gouvernement aurait dû dire.

Traduction : « À ceux qui fuient la persécution, la terreur et la guerre, les Canadiens vous accueilleront, peu importe votre foi. La diversité est notre force #WelcomeToCanada »

Et au milieu de tout ce chaos et de cette confusion, Donald Trump a simplement affirmé : « Vous le voyez aux aéroports. Vous le voyez partout. Ça marche très bien et nous allons avoir une interdiction très, très stricte. »

Bizarrement, le vice-président de Trump, Mike Pence, avait en 2015 décrit l'interdiction de voyager faite aux musulmans comme étant à la fois offensante et inconstitutionnelle.

Traduction : « Les appels pour interdire aux musulmans d'entrer aux États-Unis sont offensants et inconstitutionnels. »

Et dimanche, Trump a de nouveau utilisé Twitter pour justifier l'interdiction de voyage ciblant les musulmans. En ses termes :

Traduction : « Les chrétiens du Moyen-Orient ont été exécutés en grand nombre. Nous ne pouvons pas permettre à cette horreur de continuer ! »

Cependant, une étude récente a montré que 46 Américains musulmans avaient été associés à des actes d’extrémisme violent en 2016, une baisse de 40 % par rapport à 2015.

Fait intéressant, seule une petite portion de ces individus – 9 sur 46 – avait de la famille dans les sept pays que l'administration Trump a interdits.

Chaque fois que nous pointons un doigt accusateur vers les réfugiés, nous faisons le travail de combattants tels que l'État islamique qui veulent promouvoir une culture du « eux contre nous ».

La panique morale aide les extrémistes

Viennent ensuite les réfugiés. Dans le cadre de ses actions, l'administration Trump a complètement suspendu le programme d’accueil des réfugiés syriens des États-Unis, qui avaient déjà accepté 12 486 d’entre eux.

Ce que Trump ne semble pas comprendre, c'est l'énorme contribution apportée par les réfugiés à notre société. Ce sont des gens qui ont tout perdu, leurs maisons, leurs biens, leurs parents, leurs proches. Le traumatisme et l'impact psychologique auxquels ils ont dû faire face sont d’une infinie tristesse.

Ce sont des gens qui ont des rêves et des aspirations – ce ne sont pas des terroristes

Ce sont des gens qui ont des rêves et des aspirations – ce ne sont pas des terroristes.

En effet, lorsque nous voyons des images d'enfants comme Aylan Kurdi, emporté par les flots et retrouvé noyé au côté de sa mère au large des côtes turques alors qu’il essayait de faire de ce rêve une réalité, nous devons poser des questions difficiles au sujet de l'administration Trump.

De la même manière, nous devrions cesser d’accuser la religion et les musulmans de tous les maux que des groupes comme l’EI perpétuent.

En tant que musulman né en Grande-Bretagne, ma foi indique clairement que tuer une personne est la même chose que tuer l'humanité entière. Cette panique morale joue en faveur des extrémistes comme l’EI et ignore les faits sur les réfugiés.



Un officier de police turc emporte le corps d'Aylan Kurdi à Bodrum, en Turquie, en septembre 2015 (AFP)

Si nous permettons à de tels incidents de dicter les politiques en matière d'immigration, nous allons certainement à l’encontre des principes démocratiques de liberté de mouvement sans crainte de persécution.

Nous nous trouvons à un moment de l’histoire où nous serons jugés par nos actions et non pas par ce qui nous sépare. L'interdiction de Trump à l’encontre des musulmans a été annoncée la veille de la journée de la mémoire de l'Holocauste, faisant écho à un autre chapitre sombre de l'histoire américaine, lorsque des réfugiés juifs furent refoulés par le gouvernement américain.

Hélas, cette interdiction servira de catalyseur à des groupes tels que l’EI, qui l'utiliseront comme un outil de propagande pour alimenter leur récit du « eux contre nous ».

C'est dans des moments comme ceux-ci que, en tant qu’individus, nous devons réagir et œuvrer ensemble pour envoyer un message clair à l'administration Trump, affirmant haut et fort : « Nous sommes unis comme une seule communauté. Que la paix et l’espoir l’emportent sur la haine et l'intolérance ».

Je n'ai pas l'intention de me rendre aux États-Unis tant que Donald Trump restera au pouvoir : je reverrai ma position si une nouvelle administration qui respecte la diversité et les droits de la personne est élue.

 

- Le Dr. Imran Awan est professeur associé de criminologie et expert des questions liées à l’islamophobie, la haine sur internet, la sécurité et la lutte contre le terrorisme. Il est l’auteur de plusieurs articles académiques et ouvrages dans ce domaine et a supervisé la rédaction du livre Cyberspace: Hate Crimes go Viral (publié par Ashgate en 2016). Vous pouvez le suivre sur Twitter : @DrImranAwan.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un enfant manifeste contre le « muslim ban » à l'aéroport international de San Francisco le 29 janvier 2017 (AFP)

Traduit de l’anglais (original) par Monique Gire.