Égypte : la crise sanitaire venue du Nil

Égypte : la crise sanitaire venue du Nil

#Environnement

La propreté de l’eau ne fait pas partie de l’ordre du jour en Égypte ; toutefois, étant donnée l’ampleur des problèmes de santé rencontrés par les Égyptiens vivant près du Nil, peut-être le faudrait-il

La mauvaise qualité des services de collecte des ordures a entraîné une pollution endémique le long des rives du Nil (MEE/Andrew Bossone)
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02 novembre 2015
Last update: 
Monday 2 November 2015 13:07 UTC
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02 novembre 2015

Une odeur aigre rappelant celle d’œufs pourris agresse les sens à l’approche de l’entrée d’Assouan, ville du sud de l’Égypte autrement idyllique. Les eaux usées d’usines voisines déversées dans le Nil depuis un égout à ciel ouvert sont l’un des nombreux signes évidents que la seule source d’eau douce de l’Égypte est en train de devenir un dépôt toxique.

Dans le village d’Abu al-Reesh, province d’Assouan, les agriculteurs ont un mode de vie largement traditionnel et dépendent du Nil pour subvenir à leurs besoins. Taj Ismail, un agriculteur local, continue de puiser son eau de boisson avec un seau. Cette eau, affirme-t-il, a parfois une odeur étrange.



Taj Ismail, agriculteur à Assouan, conserve des rapports médicaux attestant des problèmes de santé qui touchent ses organes vitaux. Ismail estime que l’eau polluée en est la cause (MEE/Andrew Bossone)

Ismail conserve un dossier épais répertoriant ses problèmes de santé. Il prend un cocktail de médicaments pour un large éventail de maladies affectant ses reins, son foie et son estomac. Ismail, 50 ans, n’a pas d’antécédents connus de maladies dans sa famille.

« Mon père et mon grand-père ont travaillé jusqu’à un âge avancé, a-t-il affirmé. Mon père est mort à 75 ans suite à un accident électrique. »

Le voisin d’Ismail, Sayed Mahmoud Arou, agriculteur de 42 ans qui cultive des laitues, pense aussi qu’il y a un problème avec l’eau. Il se plaint de douleurs sur les côtés et n’a pas assez d’argent pour se soigner.



Sayed Mahmoud Arou, agriculteur à Assouan, se plaint de douleurs sur les côtés et n’a pas assez d’argent pour traiter ses problèmes médicaux, qu’il attribue à l’eau polluée (MEE/Andrew Bossone)

« Nous savons quand l’eau est propre et quand elle est sale, a-t-il soutenu. Elle est seulement devenue sale depuis l’arrivée de l’usine Coca-Cola. »

En dépit de la connexion faite par beaucoup d’habitants entre l’usine de boissons et l’état de l’eau locale, une représentante de Coca-Cola Egypt a indiqué à Middle East Eye que son usine a stoppé sa production en 2009 et qu’elle est désormais utilisée comme entrepôt. Celle-ci ne rejette plus de déchets industriels, a-t-elle affirmé.

« Quant aux eaux usées, elles sont acheminées en interne vers le centre public de traitement des eaux usées sous la supervision continue des organismes de santé et de protection de l’environnement », a écrit Ghada Makady, de Coca-Cola, dans un e-mail.

« En résumé, la canalisation [qui déverse des eaux usées dans le Nil] n’est pas à nous. »

Le fleuve « se nettoie »

En 2000, le South Centre for Rights, une ONG locale, a déposé une plainte au sujet de la pollution de la rivière et de la mauvaise qualité de l’eau potable. L’affaire a été résolue en décembre 2014.

Le ministère du Logement adopte désormais des procédures pour améliorer la situation, affirme Abdul Rahim Awadallah, du South Centre for Rights. L’ONG a également produit des campagnes portant sur la pollution à la télévision locale et dans les journaux, et a interviewé des employés d’usines et d’hôtels affirmant que leurs employeurs déversent des déchets dans l’eau pendant la nuit, lorsque les autorités ne sont pas dans les parages.

« Nous ne résoudrons pas [ce problème de pollution] tant que nous ne corrigeons pas l’ensemble du système égyptien », a indiqué Awadallah.

Le problème de la pollution de l’eau touche l’ensemble d’Assouan. Des ordures non ramassées flottent dans les canaux. Les hôpitaux sont reliés aux mêmes canalisations d’eaux usées que les habitations. Les camions privés qui collectent les déchets liquides des foyers non reliés au système de traitement des eaux usées de la ville déversent leurs effluents sur les terres agricoles en face du fleuve. À un endroit, les déchets d’un camion ont brûlé au milieu des câbles électriques alimentant des lampadaires.

De l’autre côté de la rue se trouvait une station de traitement de l’eau, où des restes de déchets étaient visibles. Elle traite environ 600 000 litres par jour d’eau potable puisée directement dans le Nil. Selon un employé de la station qui a préféré rester anonyme, le ministère de la Santé teste l’eau du fleuve et l’eau traitée environ une fois par semaine. Le ministère garantit toujours que l’eau est propre. Même si les tests étaient erronés, l’employé pense que le Nil serait capable de traiter lui-même la pollution.

« Le Nil se nettoie tous les 50 mètres », a-t-il indiqué vaguement, sans expliquer pourquoi il pensait que cela était le cas.



Vue de la rive ouest du Nil, à Assouan. Le fleuve est un aspect dominant de la vie dans la ville du sud de l’Égypte depuis des milliers d’années, mais les habitants craignent que la pollution ne l’anéantisse (MEE/Andrew Bossone)

L’Égypte « championne » des maladies

Le voyageur grec Hérodote a qualifié la terre d’Égypte de « don du Nil ». Environ 2 500 ans plus tard, le Nil domine toujours le paysage égyptien, mais beaucoup de choses ont changé. Le Nil n’inonde plus les terres agricoles grâce à la construction du barrage d’Assouan en 1970, ce qui signifie également que les agriculteurs utilisent des engrais chimiques, puisque la vase est retenue au niveau du barrage.

L’agriculture demeure une activité importante : on estime le nombre d’agriculteurs à 10 millions, soit environ 11 à 14 % de la population. Ce qui rend la pollution du Nil d’autant plus inquiétante. Il s’agit à la fois d’une cause et d’un symptôme d’un des plus grands fléaux de l’Égypte : la mauvaise santé de ses citoyens, en particulier en termes de troubles et de maladies affectant les organes vitaux.

À environ 950 kilomètres en aval d’Assouan, la petite ville de Mansoura, située dans le Delta égyptien rural, semblerait être un endroit improbable pour un centre médical répondant aux normes internationales. Mais c’est précisément ce qu’a créé Mohamed Ghoneim, un médecin de renom, dans les années 80. Le Centre d’urologie et de néphrologie de l’université de Mansoura reçoit des patients de tout le pays et propose des soins gratuits aux patients habitant dans la région voisine lorsque cela est possible. Le centre, dont la liste d’attente pour une transplantation d’organe s’allonge, reçoit de plus en plus de patients chaque année, selon un médecin qui y travaille. Selon lui, les usines bordant le Nil qui ne respectent pas les protocoles environnementaux nuisent à ses patients.

« Il y a une augmentation de la pollution et une des conséquences de cela semble être une augmentation des cas de cancer de la vessie », explique Yasser Osman, professeur d’urologie et chirurgien spécialiste en transplantation rénale.

Plus spécifiquement, le type de cancer de la vessie qui se développe en Égypte est un cancer des cellules de transition, par opposition au cancer des cellules squameuses, ce qui indique une plus grande exposition aux polluants.

L’insuffisance rénale et la dialyse sont d’autres indicateurs ; toutefois, selon les chiffres de l’organisme de statistique officiel égyptien, le CAPMAS, le nombre de patients a en réalité baissé de 2009 à 2012, dernière année dont les données sont disponibles. Dans la mesure où les chiffres représentent uniquement les hôpitaux publics, ces derniers ne répertorient cependant qu’une fraction des cas de maladies. Beaucoup d’Égyptiens se tournent vers des cliniques privées, car « mieux vaut éviter les hôpitaux publics à moins que vous vouliez tomber malade », plaisante-t-on.

Néanmoins, l’eau n’est que l’une des nombreuses sources de pollution ; il est donc difficile d’affirmer avec certitude qu’il s’agit de la cause primaire des maladies affectant les organes. Beaucoup de fumeurs égyptiens sont déjà exposés au risque de cancer de la vessie. Les Égyptiens sont également sous la menace de problèmes de santé causés par l’hypertension, la consommation de sel, l’inactivité physique et l’obésité. Les taux élevés d’hépatite A, B et C sont liés à une insuffisance hépatique.

« L’Égypte est une championne des maladies non transmissibles pour toutes les mauvaises raisons », explique Henk Bekedam, de l’Organisation mondiale de la Santé. « Chacune de ces questions oppose des contraintes à tout organe de votre corps, en particulier les reins et, dans une moindre mesure, le foie. »

Les études réalisées sur le Nil en aval ont montré que le taux de métaux lourds rend l’eau impropre à la consommation. Si de semblables études environnementales n’ont pas été réalisées en amont du fleuve, ce n’est pas dû à une absence d’eau infectée.

Malgré toute la pression diplomatique exercée sur les pays en amont pour limiter les projets utilisant l’eau, le gouvernement égyptien a fait peu, voire rien, pour protéger le système hydraulique à l’intérieur de son territoire.

Nous avons un gros problème avec les déchets industriels », a indiqué Mamdouh Raslan, vice-président de la Holding Company for Water and Waste Water du gouvernement. « D’après la loi, toute usine est responsable du traitement de ses effluents. Ainsi, les déchets ne peuvent pas être déversés dans nos réseaux ou dans les canalisations sans traitement approprié. »

Le gouvernement ferme occasionnellement des usines lorsqu’elles sont reconnues coupables de déversement d’ordures ; toutefois, la surveillance manque de cohérence. Il est également difficile de convaincre les usines de traiter les déchets alors que le gouvernement a du mal à le faire lui-même. Raslan estime que 9 à 10 millions de mètres cubes d’eau par jour, soit environ 40 % du système hydraulique, ne sont pas traités. Les eaux usées vont dans le Nil et ses canaux, pour finir dans la Méditerranée. Certains agriculteurs utilisent les eaux usées pour irriguer.



Un employé de la station de traitement de l’eau d’Assouan teste la sûreté de l’eau de boisson (MEE/Andrew Bossone)

Raslan estime que la rénovation du système hydraulique égyptien coûterait environ 11,5 milliards de dollars afin de remplacer les anciennes canalisations (qui forment une autre source de métaux lourds), d’accroître le traitement de l’eau et de connecter les zones rurales au système.

Le gouvernement devrait également améliorer la surveillance des usines, retirer les ordures des canaux, et obliger les propriétaires à nettoyer les réservoirs d’eau installés sur leur toit et à remplacer les anciennes canalisations.

Tout cela est absolument essentiel pour s’assurer que le « don » reçu par l’Égypte ne soit pas perdu dans la nature.

 

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.