La Grèce, « ennemi héréditaire » devenu refuge pour les exilés turcs

La Grèce, « ennemi héréditaire » devenu refuge pour les exilés turcs

#Réfugiés

À l’approche des élections en Turquie, le 24 juin prochain, l’exil des opposants au pouvoir s’amplifie. Gülenistes, journalistes, Kurdes… Nombre d’entre eux trouvent refuge en Grèce, cet « ennemi héréditaire » devenu terre d’asile

Installé en Grèce depuis trois mois, Umut, un journaliste turc qui a fui son pays, préfère garder l’anonymat tant que sa famille n’est pas en sécurité (MEE/Alexandros Kottis)
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15 juin 2018
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Friday 15 June 2018 14:29 UTC
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15 juin 2018

ATHÈNES – Dans une paisible banlieue du nord de la capitale grecque, Bekir nous accueille dans un appartement feutré où baigne une atmosphère sereine. À voir son sourire pudique, il est difficile d’imaginer la souffrance endurée par cet homme robuste. « Depuis la fin 2013 et la révélation d’un immense scandale de corruption qui a éclaboussé le pouvoir en place, les sympathisants de Fetullah Gülen, dont je fais partie, sont pourchassés à travers le pays », commence-t-il d’une voix douce.

Accusé d’être à l’origine de ces révélations qui ont ébranlé le gouvernement Erdoğan, dont plusieurs membres et proches ont été arrêtés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent, le prédicateur, pourtant longtemps allié d’Erdoğan, est devenu l’ennemi numéro un du président turc. Les organismes, institutions, écoles et associations ayant un quelconque lien avec l’imam turc, dont l’immense réseau est assimilé à un « État parallèle », sont tour à tour fermés.

« Même mon oncle nous a traités de terroristes, et mon cousin prônait l’exécution de tous les gülenistes sur la place publique… »

- Bekir, partisan de Fetullah Gülen

« 90 000 personnes ont perdu leur emploi au cours de cette période. Moi, je me suis retrouvé à vendre de l’huile, des savons… », confie cet ancien enseignant dont l’institut a été fermé en 2015. Le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, également imputé par le pouvoir à Fetullah Gülen, devient prétexte à une véritable purge dans de très nombreux secteurs de la société. Plus de 55 000 personnes ont depuis été incarcérées.

« Tout le monde savait que j’étais güleniste, ça n’avait jamais posé problème autour de moi », se lamente Bekir.

Après la tentative de putsch, même le téléphone sonne dans le vide. La famille se retrouve de plus en plus isolée, et finit par déménager. La méfiance devient quotidienne. « Même mon oncle nous a traités de terroristes, et mon cousin prônait l’exécution de tous les gülenistes sur la place publique… »

Encouragés par le discours belliqueux d’Erdoğan, ses partisans sont en effet devenus particulièrement agressifs. « Dans la société, nous sommes devenus des parias à éliminer », affirme Bekir.

Un élégant foulard sur la tête, sa femme, Beytur, prend le relais : « Cette période a viré au cauchemar quand je suis tombée enceinte ». Ancienne membre d’une ONG güleniste, elle a été obligée « d’éviter l’hôpital malgré la grossesse. J’avais peur qu’on nous arrête. Mais je me sentais de plus en plus mal… ».



Beytur et son fils de 7 ans, Bayader (MEE/Alexandros Kottis)

Fin 2017, Zulal, leur troisième enfant, naît prématurément. « À mon réveil après l’accouchement, alors que c’est interdit par la Constitution, des policiers présents dans la chambre d’hôpital m’ont forcée à signer un avis de détention que je n’avais pas la force de lire », poursuit Beytur.

« J’ai été brutalisée physiquement et psychologiquement, je n’ai jamais autant souffert de ma vie »

- Beytur, ancienne membre d’une ONG güleniste

Malgré la médiatisation de l’affaire sur les réseaux sociaux, la jeune femme n’échappe pas à un interrogatoire. Sa voix tremble : « J’ai été brutalisée physiquement et psychologiquement, je n’ai jamais autant souffert de ma vie ». Un rapide passage devant le tribunal, qui l’acquitte, et la décision est prise de quitter le pays.

Bekir enchaîne : « C’est effectivement en janvier 2018 qu’on a décidé de fuir. Pendant toute la période de l’accouchement, moi je me cachais, ce n’était plus possible. On a donc acheté un bateau gonflable. »

Direction l’Évros (Meriç, en turc), ce fleuve qui constitue une frontière naturelle entre les deux pays, et un point de passage privilégié pour de nombreux réfugiés, en dépit du mur construit sur un peu plus de 12 kilomètres par la Grèce pour tenter d’endiguer le flux.



Les autorités grecques ont recensé 2 700 traversées pour le seul mois d’avril 2018, contre 5 700 pour l’ensemble de l’année 2018. Avec les Syriens et les Irakiens, les Turcs constituent l’essentiel de ce contingent.

Terre d’accueil

En Grèce, la famille a déposé une demande d’asile. Elle n’aura la réponse qu’en décembre 2019. D’ici là, elle tente de reconstruire une vie dans la capitale hellène, où les deux garçons, de 7 et 9 ans, ont déjà été inscrits à l’école.

« Les gens ici sont très accueillants, chaleureux », souligne Bekir. « D’autres pays peuvent avoir de l’argent, des aides sociales, mais aucun ne peut apporter ce que nous a offert la Grèce. Ce pays nous a ouvert ses portes, et on veut rester. »

Un sentiment partagé par Umut, journaliste de 32 ans qui a lui aussi fui son pays et trouvé refuge à Athènes. « Ici, je me sens chez moi. Pour beaucoup, la Grèce n’est plus cet ennemi qu’on nous présentait en Turquie », raconte-t-il à son tour.

« Je savais que j’étais sur liste noire, car trop critique vis-à-vis du pouvoir, et qu’au-delà de mon travail, je devais me protéger, moi et ma famille »

- Umut, journaliste turc exilé en Grèce

Quatre-cent ans de domination ottomane et un traité de Lausanne redéfinissant les frontières entre les deux pays ont laissé de profondes séquelles dans les relations gréco-turques, que le conflit chypriote continue d’empoisonner. Malgré les tentatives répétées de médiation de l’ONU, la partie nord de l’île reste, depuis 1974, toujours occupée par la Turquie, et constitue un véritable obstacle dans l’apaisement diplomatique entre les deux pays.

Plus récemment, dans le cadre de la purge qui a suivi la tentative de coup d’État, Erdoğan et son gouvernement n’ont pas hésité à attiser les braises du nationalisme et à revitaliser la figure de l’ennemi grec, brandissant régulièrement la menace d’une intervention militaire en mer Égée.

« Au lendemain de la tentative du coup d’État, tous les médias [turcs] ont dû changer leur manière de traiter l’information. Le contrôle et la peur se sont installés, les journalistes ont progressivement dû reproduire le discours officiel », détaille Umut, qui préfère taire son nom ainsi que celui de son désormais ex-employeur.

« Durant les mois qui ont suivi, nous avons subi de telles pressions que nous avons été contraints d’arrêter nos publications ». Il cherche ses mots, puis reprend : « Je savais que j’étais sur liste noire, car trop critique vis-à-vis du pouvoir, et qu’au-delà de mon travail, je devais me protéger, moi et ma famille ».

Commence alors une vie cachée. « Par deux fois, j’ai failli me faire arrêter. Le pire aurait été que cela arrive devant mes enfants. » Père de deux garçons, Umut a donc choisi de quitter précipitamment son pays, seul, en août 2017.

« J’ai payé 6 000 euros pour arriver sur l’île de Kos, et j’ai rejoint la Belgique puis l’Allemagne, illégalement, » retrace-t-il.



Un réfugié est assis près de l’Évros dans la ville turque d’Edirne, à la frontière avec la Grèce et la Bulgarie, en attendant de traverser le fleuve, le 23 septembre 2015 (MEE/Will Horner)

Dans le nord de l’Europe, les choses ne se passent pas comme il l’imaginait, et Umut décide de rentrer en Grèce, où il est désormais installé depuis trois mois. Au point d’y envisager son avenir ? « La priorité, c’est de faire venir ma famille, ensuite nous verrons. Tant qu’ils ne sont pas en sécurité, je ne peux même pas témoigner avec mon vrai nom ! »

« Désigner des ennemis »

Côté grec, cet afflux et l’explosion des demandes d’asile de ressortissants turcs – lesquelles ont dépassé les 2 500 – inquiètent. Pour Sotiris Livas, professeur de droit international et avocat de plusieurs exilés turcs, « le gouvernement grec communique timidement, cherchant à éviter que le pays ne devienne le refuge des opposants d’Erdoğan » – et ne détériore ainsi encore un peu plus les relations diplomatiques.

Car elles se sont dégradées depuis le refus d’Athènes d’extrader huit militaires suspectés d’avoir participé au putsch manqué et qui ont fui le soir même de la tentative de coup d’État. Deux d’entre eux ont déjà vu leur demande d’asile aboutir.

« Il faut aussi comprendre cette pression en faveur du renvoi des opposants en Turquie dans un contexte pré-électoral car, à l’approche des élections, il est toujours bon de désigner des ennemis »

- Sotiris Livas, professeur de droit international

Si le gouvernement grec se défend d’intervenir dans les processus judiciaires, il est accusé « d’abriter les putschistes » et de « protéger les terroristes », selon les termes de hauts-dignitaires turcs.

« Il faut aussi comprendre cette pression en faveur du renvoi des opposants en Turquie dans un contexte pré-électoral », explique Sotiris Livas, car « à l’approche des élections, il est toujours bon de désigner des ennemis ». 

Depuis longtemps, les Kurdes en font partie. Youssouf Özdemir le sait bien. Il est arrivé en Grèce en 1983, à l’âge de 26 ans, fuyant la Turquie pour échapper à la junte militaire ayant pris le pouvoir trois ans plus tôt, et dont la dissolution des organisations kurdes et l’arrestation de leurs dirigeants constituaient l’un des principaux objectifs.

« C’est pire aujourd’hui. Il n’y a plus d’État, de lois, de Constitution. Erdoğan rêve d’être sultan et quiconque s’oppose à lui… COUIC ! », se désole-t-il, mimant une décapitation. « Il veut éliminer tout le monde, mais s’il commet autant de crimes, c’est parce qu’il a peur. Il tente de garder le pouvoir par la terreur. »



Youssouf Özdemir joue un rôle important au sein de la communauté kurde d’Athènes (MEE/Alexandros Kottis)

Interdit de territoire dans son propre pays, cet activiste et écrivain joue, depuis Athènes, un rôle important pour la communauté kurde en exil, il tente notamment de la mobiliser à l’approche des élections et apporte son aide aux derniers arrivés.

« À cause de la situation économique et des perspectives d’avenir limitées en Grèce, certains cherchent à fuir vers l’Europe de l’Ouest. Mais pour ceux qui restent ici, c’est important qu’ils s’intègrent. En dehors de la religion, Turcs et Grecs ont la même façon de vivre. Les cultures sont si proches », constate-t-il.

« En dehors de la religion, Turcs et Grecs ont la même façon de vivre. Les cultures sont si proches » 

- Youssouf Özdemir, Kurde exilé en Turquie

Cette proximité explique d’ailleurs « pourquoi autant de Turcs déposent une demande de visa ici », analyse Cengiz Aktar, professeur à l’Université d’Athènes. Les plus aisés utilisent le programme Visa d’Or, qui permet d’obtenir un visa de résidence en contrepartie d’un investissement dans l’immobilier. Près de 250 familles turques en auraient déjà bénéficié, quand d’autres s’établissent progressivement.

Agent immobilier à la tête de LP Home, Lydia Papandreou a logé une quinzaine de familles turques ces dernières années. Avant le virage autoritaire pris par Erdoğan, elle n’avait « jamais eu de clients turcs. L’un des facteurs importants réside souvent dans l’éducation des enfants », explique-t-elle. Le refus d’un enseignement islamo-conservateur conduit ainsi toujours plus de familles à s’installer en Grèce, quand bien même les pères continuent de travailler en Turquie.



Manifestation à Kastanies, dans le nord de la Grèce, contre le mur de l’Évros destiné à arrêter le flux de migrants depuis la Turquie, deux jours après la noyade d’au moins 45 réfugiés, le 24 janvier 2016 (AFP)

« Depuis deux siècles, l’Anatolie ne cesse d’exporter ses citoyens, détaille Cengiz Aktar. « Aujourd’hui, c’est au tour des ‘’Turcs blancs’’, l’élite du pays qui détenait le pouvoir mais qui ne se sent plus chez elle et cherche un avenir ailleurs ».

En outre, poursuit le politologue, « il faut avoir conscience qu’un tiers des Grecs a des racines anatoliennes. En ce sens, la Grèce n’est pas uniquement une porte d’entrée en Europe, elle est aussi un territoire hospitalier ». Mais pas forcément choisi. « Notre cœur sera toujours en Turquie », livre Bekir.