Le bio en Tunisie, un secteur au fort potentiel qui peine à décoller

Le bio en Tunisie, un secteur au fort potentiel qui peine à décoller

#Environnement

Alors que les agriculteurs et producteurs biologiques se multiplient en Tunisie, le manque de visibilité du « bio », d’engagement écologique citoyen et de politiques nationales adaptées freinent le développement du secteur

Vue depuis la ferme de Mohamed Nasri Ben Ali, agriculteur du Kef (MEE/Amine Boufaied)
Lilia Blaise et Sana Sbouai's picture
16 décembre 2015
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Wednesday 16 December 2015 13:07 UTC
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16 décembre 2015

Abords de TUNIS – Sur les collines de Zaghouan, à 40 kilomètres de Tunis, le domaine de Sidi Mrayah se dresse au milieu des champs d’oliviers et des ruches. En 2010, Malek Lakhoua est encore un jeune médecin lorsqu’il décide de reprendre la ferme familiale pour la reconvertir à l’agriculture biologique. « Je me suis rendu compte que beaucoup de fausses couches étaient liées à une mauvaise alimentation et aux pesticides, donc mes motivations pour la ferme étaient avant tout de promouvoir une alimentation saine et de terroir », explique le jeune homme à Middle East Eye.

Il commence à récolter de la cire via une trentaine de ruches installées sur son terrain, puis c’est son huile d’olive classée parmi les meilleures au monde, selon la compétition internationale Flos Olei, qui rend son affaire florissante.

Pour Malek, ce retour à des pratiques traditionnelles allait de soi dans une zone rurale où le respect pour le « naturel » était déjà présent, avec par exemple très peu de champs traités aux pesticides et des traditions ancestrales de médicine naturelle. « Ici, les femmes ont pendant longtemps produit elles-mêmes des huiles médicales. Tout le monde connaît par exemple l’endouh, le premier jus qui sort de l’olive pressée à la pierre, et qui est doté de nombreuses vertus médicinales. »  

L’objectif de Malek était également social, en particulier dans le contexte de crise économique qui a fait suite aux soulèvements populaires de 2011 : « Mon but était aussi de créer de l’emploi, car le biologique s’adapte à une réalité sociale où l’on peut préserver la tradition agricole tout en arrivant à une certaine autosuffisance avec ce que l’on produit. »

Malek a enfin profité de la richesse de Zaghouan en eau de source pour ajouter à son projet une dimension « écoresponsable » : l’économie de l’eau. Il utilise pour ce faire une technologie allemande, le Zim plant, qui permet de contrôler à distance via un circuit électronique le régime d’irrigation des oliviers.  

Ainsi, entre innovation technologique et retour au terroir, Malek arrive à rentrer dans ses frais avec sa micro entreprise, dont le chiffre d’affaires tourne autour de 40 000 dinars [environ 19 000 euros] par an.

Le bio, une tradition tunisienne depuis plusieurs siècles

Malek n’est pas le seul agriculteur à avoir adopté cette attitude « eco friendly » en Tunisie. Parmi tant d’autres, un jeune agro-entrepreneur, Amine Draoui, a eu quant à lui l’idée de faire une « eco farm » à Mornag, en périphérie de Tunis, où il mêle vie de la ferme et pratiques écoresponsables au quotidien.

La multiplication de ce type d’initiatives est emblématique de la transition biologique amorcée dans les années 80 par la politique agricole de la Tunisie – transition qui s’est accélérée au cours des années 2000, durant lesquelles le pays est passé de 8 000 hectares de terres agricoles biologiques au début de la décennie à 175 000 en 2010. Le ministère de l’Agriculture a estimé en 2013 à près de 222 000 hectares la surface de terres agricoles biologiques en Tunisie. (Ces chiffres ne font toutefois pas la différence entre les parcelles de forêts par exemple, qui sont « naturellement » bio, et les champs certifiés bio et non traités ; ils ne tiennent pas compte non plus des terres en cours de conversion au bio et celles déjà converties). En 1999, une loi a organisé le secteur, fixant les procédures de contrôle et de certification dans l’agriculture biologique.

L’exemple le plus célèbre de cette transition est celui des moulins Mahjoub, une entreprise familiale produisant de l’huile d’olive dans la région de Tebourba. Les plantations Mahjoub ont obtenu la certification biologique en 2005 et fournissent aujourd’hui l’enseigne internationale Le Pain quotidien.

Le succès des moulins Mahjoub, dont l’un des gérants, Majid Mahjoub, a été surnommé le « Shakespeare de l’huile d’olive », est révélateur d’un élément important de la conquête du bio en Tunisie : l’exportation. En effet, le besoin de faire du bio n’est pas né d’une demande locale, mais plutôt d’une opportunité commerciale.

« Dans les années 2000, il y a eu une demande croissante dans le monde, en Europe surtout, de produits bio. C’était une bonne opportunité pour la Tunisie, qui possède des cultures pouvant facilement se convertir à l’agriculture biologique, surtout des oliviers et des palmiers dattiers. Une politique nationale a donc été envisagée pour organiser ce secteur en vue essentiellement d’augmenter les exportations de produits tunisiens », explique à MEE Houcem Nabli, ingénieur de formation et sous-directeur de la communication au ministère de l’Agriculture.

L’exportation de produits biologiques tunisiens a ainsi considérablement augmenté en dix ans, passant d’environ 5 000 tonnes en 2002 à 21 064 tonnes en 2013. Elle s’est développée en grande partie avec les fruits (dattes, grenades, abricots, amandes et pistaches). L’huile d’olive continue de dominer le marché, la Tunisie étant le premier exportateur mondial en 2015 d’huile d’olive.

Toutefois, si l’exportation fonctionne bien, en raison notamment de l’équivalence de la certification biologique AB entre l’Union européenne et la Tunisie, le développement du marché local reste à un niveau très bas.



Champ de blé à Gaafour, près du Kef (MEE/Amine Boufaied)

Un marché local qui tourne encore au ralenti

Bien que la conscience de la nécessité d’une consommation bio et saine commence à se développer en Tunisie, le marché bio peine à se développer localement. Si les producteurs qui souhaitent exporter sont confrontés à la difficulté de mobiliser des moyens logistiques importants et de produire plus, lorsqu’ils souhaitent vendre localement, ils doivent surmonter un autre type d’obstacle : se faire connaître, alors que le bio manque fortement de visibilité en Tunisie, la communication se faisant essentiellement sur les réseaux sociaux.

L’autre difficulté à laquelle est confronté le marché local du bio concerne la commercialisation à grande échelle. Dans les supermarchés de Tunis, on peut trouver des produits certifiés « bio », mais ils sont issus de marques étrangères et importées. Le coût du produit est alors doublé. Les produits du terroir tunisien, eux, sont vendus en boutique. Les savons au lait d’ânesse de Malek ou encore son huile d’olive sont disponibles dans certains magasins de Tunis, en banlieue Nord et dans la Médina.

Yosra Chebi, agronome de formation, a réfléchi pendant dix ans avant de se décider à lancer son propre projet de commercialisation de produits bio et naturels. Peu de temps après la révolution, elle lance le premier concept store bio, Vi, qui a maintenant pignon sur rue en Tunisie. Fruits et légumes, légumineux, cosmétiques, les rayonnages du magasin proposent de tout. Son emplacement, la Marsa, une banlieue huppée de Tunis, a été choisi pour des raisons stratégiques.

« J'ai d'abord voulu viser une clientèle d'expatriés, familiers du concept bio, au contraire des Tunisiens qui ne connaissent pas forcement la différence entre produits bio et produits naturels. » En effet, les Tunisiens ne distinguent encore pas bien entre un produit ayant obtenu la certification « bio » et un produit « naturel » qu'ils achèteraient au marché mais qui aurait peut-être été obtenu à l’aide de pesticides.

C’est également le style de consommation qui diffère entre ces deux types de clientèle. Alors que les expatriés ont une approche préventive en matière de santé et se soucient de l'impact sur l'environnement, la clientèle tunisienne est plutôt à la recherche de produits à vertus curatives et diététiques. Chez les Tunisiens, c’est en fait plus l’aspect terroir qui l’emporte que le souci environnemental.

Certains ont su tirer de cet intérêt pour le terroir de nouveaux concepts, comme Naoufel Haddad, ingénieur agronome qui a créé le Souk de la COOP où chaque semaine, les agriculteurs viennent dans la capitale vendre leurs produits à un prix moins élevé qu’en supermarché. « L’idée, c’était de cibler la clientèle de la classe moyenne qui est la plus touchée par la crise et la cherté de la vie. Nous voulions aussi promouvoir la culture du bio et la traçabilité des produits, dont les gens n’ont pas conscience lorsqu’ils achètent en grande surface », explique-t-il à MEE.

La boutique Elixir à Tunis a elle aussi fait le choix d’une distribution de proximité, vendant les produits bio de petits agriculteurs du Grand Tunis dans son local et sur le marché. Si le concept, associant artisans et agriculteurs en contact direct avec la clientèle, semble marcher, des problèmes de logistique viennent toujours s’interposer.

C’est le cas par exemple pour l’ASSOC, à Chenini, dans le gouvernorat méridional de Gabès. Les produits de cette coopérative, qui a opté depuis plusieurs années pour une agriculture biologique, restent essentiellement voués à l’exportation. Mais les bailleurs de fonds étrangers cherchent à soutenir le marché local : « Nous venons de signer un accord soutenu par l’Union européenne sur les produits de terroir au service de l’emploi et du développement local, pour une valeur de 530 000 euros. Nous avons reçu aussi un camion et une voiture afin de pouvoir transporter nos produits vers la capitale », indique le secrétaire général de l’association, Sami Badrouchi.

Mohamed Nasri Ben Ali, agriculteur du Kef, au nord-ouest du pays, aimerait lui aussi pouvoir vendre davantage en Tunisie, mais la difficulté demeure le manque de moyens pour répondre aux exigences de production des grandes surfaces, qui demandent des stocks importants alors que les agriculteurs bio ne peuvent souvent produire qu’en petite quantité. Il réfléchit alors à une autre option : « J’essaye de m’orienter vers l’écotourisme afin de mieux promouvoir le bio en Tunisie », déclare-t-il à MEE.

Un manque de politique nationale

En dépit de ces initiatives personnelles, le secteur du bio en Tunisie souffre du manque de politique nationale visant à développer efficacement le marché local et ainsi aider les petites fermes traditionnelles à satisfaire aux exigences des certifications biologiques et à aller plus loin que le simple « produit naturel ».

La transformation est un autre axe de développement économique qui manque de valorisation et de planification au niveau national. Selon Sami Badrouchi, membre de l’ASSOC, c’est ce qui empêche d’exploiter au mieux les ressources bio de Gabès : « S’il y avait davantage d’usines de transformation en Tunisie, les dattes par exemple pourraient aussi servir dans les pâtes pâtissières, les grenades qui ne sont pas ‘’vendables’’ car trop mûres pourraient être transformées en jus, etc. »

En 2010, quelques mois avant la révolution, le magazine Jeune Afrique consacrait un dossier spécial à la « révolution verte » tunisienne, indiquant que le pays voulait booster ses exportations bio et que le dictateur Zine el-Abidine Ben Ali avait même demandé à ce que « l’agrobio » soit à l’ordre du jour de chaque conseil des ministres.

Or, cinq ans plus tard, la filière semble souffrir des mêmes problèmes qu’avant la révolution, une exportation certes en hausse en raison de la forte demande des pays de l’Union européenne mais un déficit structurel empêchant de développer un véritable marché local en Tunisie.

« Il y a pourtant un vrai terrain local à développer, car beaucoup de jeunes veulent revenir au travail traditionnel de la terre et avoir leur propre entreprise, notamment à Gafsa, au centre de la Tunisie [où le taux de chômage, particulièrement chez les jeunes, est élevé] » explique à MEE Latifa Khiari, membre de l’association Saveurs de mon pays.

Lors de la COP21 qui s’est tenue en France du 30 novembre au 11 décembre 2015, la députée tunisienne Olfa Soukri a pris position sur la question, affirmant que le gouvernement tunisien avait en avril 2015 mis en place cinq priorités pour le développement agricole en Tunisie. La stratégie des autorités en matière d’agriculture biologique viserait d’ici à 2020 à augmenter la plus-value des produits qui en sont issus en tenant compte de l’environnement et des questions de santé, avec l’intégration de nouvelles filières comme l’héliciculture et l’aquaculture. Une politique nationale plus que nécessaire aujourd’hui en Tunisie, afin que le secteur bio ne bénéficie pas qu’à un petit nombre d’agriculteurs et de producteurs.