Le dernier souffle de la Casbah d’Alger

Le dernier souffle de la Casbah d’Alger

#Culture

Maisons en ruines, artisans en voie d’extinction, rénovations abandonnées... chronique d’une disparition annoncée que rien – et surtout pas l’État – ne semble pouvoir enrayer

Depuis les terrasses, le désastre causé par les nouvelles constructions en parpaing est bien visible (MEE/Adlène Meddi)
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10 août 2015
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Monday 10 August 2015 13:47 UTC
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10 août 2015

Là, comme un décor de théâtre oublié, des maisons dont des pans entiers se sont effondrés tiennent à bout de force des arcades mauresques suspendues dans le vide. Ici, des plaques de tôle tentent de voiler des dépotoirs que les odeurs ne parviennent pas à dissimuler. « Les constructions du XVIIe siècle se sont écroulées. Celles du XVIIIe commencent à s’effriter. À ce rythme, dans 30 ans, il ne restera plus rien de la Casbah », déplore L’hadi Bendebka, guide algérois et avocat spécialisé dans l’immobilier, qui assiste, impuissant, au délitement de la médina d’Alger.

Un décor en ruines

Car ni les classements internationaux, ni l’État n’ont pu empêcher le temps, le climat, les séismes et les hommes de fragiliser ce site unique, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1992, habité depuis au moins le VIe siècle avant J-C par les Phéniciens, et dont les contours correspondent aujourd’hui aux remparts de l’époque ottomane. De la cité modèle qui influença l’urbanisme en Méditerranée occidentale et en Afrique sub-saharienne, il ne reste aujourd’hui que des photos sépias que les anciens de la Casbah placardent sur les murs de leur atelier ou les devantures de leur boutique comme la preuve ultime d’une grandeur passée qui ne reviendra jamais.



Depuis 2012, l’État a attribué plus de 800 millions de dollars à la réhabilitation de la Casbah d’Alger. Sans résultat (MEE/Adlène Meddi)

Celles de Khaled Mahiout s’exposent au milieu des coupures de presse en l’honneur de son père, des pochoirs en bois et des photos de famille. Il y a sept ans, l’État a décidé de restaurer la douirette (maison traditionnelle) de cet ébéniste décorateur. « Malheureusement, faute de trouver les artisans compétents, l’État a arrêté les travaux », raconte-t-il à MEE en nous faisant visiter le chantier. « Les ouvriers ont laissé sur place les gravats que j’essaie de jeter au fur et à mesure. Et je ne peux même pas reprendre la restauration à mon compte car l’État exige des artisans une expérience et des fonds dont aucun Algérien ne dispose. »

Pourtant, il y a urgence : depuis que la maison mitoyenne voisine a été rasée en 1982, les murs de la sienne sont en train de pivoter. Mais pour ce fils de la Casbah, il y a plus grave que la perspective de ne jamais voir sa maison rénovée. Il y a ses voisins : de « nouveaux » résidents, étrangers aux règles de la citadinité. Pire. Étrangers aux règles de la Casbah.

« Ils ont enlevé les portes et les balustrades, ils ont bouché les puits et ont construit sur les terrasses ! », s’emporte-t-il. « Je ne peux pas vivre avec ces gens-là. » Un peu plus bas dans la rue, une odeur d’excréments et d’égouts vous prend à la gorge. « Pour ne pas avoir à descendre en ville pour chercher de l’eau quand arrivait l’été et que les fontaines s’asséchaient, les habitants de la Casbah avaient construit, sous les maisons, des djoubs, des réservoirs pour récupérer les eaux pluviales », explique L’hadi Bendebka. « Quand les nouveaux résidents sont arrivés, ils ont fabriqué des toilettes à chaque étage et ont connecté les canalisations aux djoubs. Et comme les eaux usées ne sont pas évacuées, elles stagnent sous la maison. D’où cette odeur terrible… »



Dans les ruelles escarpées de la Casbah, impossible d’envoyer les camions ramasser les poubelles. L’entreprise publique de nettoyage a donc recours aux ânes, comme autrefois (MEE/Adlène Meddi)

La vue depuis les terrasses ne trompe pas. Partout, du parpaing, du ciment, des tuiles, que ne peuvent supporter, sur le long-terme, les constructions organiques traditionnelles de la Casbah, faites de terre, de bois et de pierre, sans fondation. Selon l’Office de gestion et d’exploitation des biens culturels, un organisme public algérien, 400 parcelles vides (17 % du parc immobilier de la Casbah) et près de 1 200 bâtisses en ruine « menacent la solidité de l’ensemble du tissu urbain ».

Des plans de sauvegarde initiés par l’État, il y en a eu, pourtant.

Le dernier, appelé « plan permanent de sauvegarde et de mise en valeur de la Casbah d’Alger », doté de presque 900 millions de dollars, remonte à 2012. Pour faciliter les opérations de restauration, l’État avait voulu racheter leurs biens aux propriétaires en mettant à leur disposition des logements temporaires. « Sauf qu’il est pratiquement impossible de trouver les véritables propriétaires, de nombreuses maisons étant occupées par des gens qui n’ont pas de titre de propriété », souligne L’hadi Bendebka. « Et même si on sait à quelle famille appartient une maison, les propriétaires, souvent les enfants, sont trop nombreux pour s’entendre. »

Quant aux habitants qui ont été déplacés dans les nouvelles cités-dortoirs en banlieue d’Alger, la plupart sont… revenus dans la Casbah. « Ils ont vite compris qu’il leur manquait l’essentiel, la vie de quartier », reconnaît Khaled Mahiout. Conséquence de ces mouvements de population et des velléités de restauration de l’État : la Casbah est devenue une incroyable manne d’argent pour les associations de défense du patrimoine et une énorme bulle de spéculation immobilière. « Les gens disent : ‘’Je te vends cher parce que l’État va restaurer gratuitement, témoigne un habitant. Résultat, on frôle les 6 000 dinars algériens (60 dollars) le mètre carré. »

Une situation qui fait bondir l’architecte urbaniste Halim Faïdi, contacté par MEE. « Au lieu de se demander ce qu’on veut faire de la Casbah dans 25 ans – une cité touristique ou un quartier d’Alger – on met en place des plans budgétivores. Sous prétexte qu’elle appartient au patrimoine mondial, on pense que c’est l’État qui doit s’en occuper. Or les autorités n’ont ni la vision, ni le talent, ni les compétences pour traiter ce dossier. »

Pour l’urbaniste, la solution est pourtant « simple ». « Il faut remettre la Casbah au secteur privé, comme cela a été fait à Sidi Bou Saïd en Tunisie ou à Marrakech au Maroc. Sinon, dans 10 ans, elle n’existera plus ». Puisque les gens qui y habitent n’ont pas les moyens d’acheter leur maison, cela permettrait de « régénérer la cité, surpeuplée, des deux tiers de ses habitants ». Alors que la Casbah comptait 3 000 habitants avant l’arrivée des Français, elle en contient aujourd’hui, selon les estimations, entre 50 000 et 60 000.

L’abandon des artisans

Dans sa cave éclairée au néon où il ne voit jamais la lumière du jour, Saïd, 54 ans, un des plus anciens dinandiers de la Casbah, fils craché des années Boumediene et héritier de l’idéologie socialiste, ne voit quant à lui le salut qu’en l’État. « C’est à lui de me donner un local assez grand pour que je puisse former des apprentis », affirme-t-il à MEE. « Si aujourd’hui je n’arrive pas à travailler, c’est parce que l’État n’a rien fait pour préserver les importateurs de cuivre. La matière première est très difficile à trouver ! Pour que les touristes viennent dans la Casbah, il faut qu’ils puissent y trouver des souvenirs ! » 



Saïd, un des plus anciens dinandiers de la Casbah (MEE/Adlène Meddi)

Un peu plus bas, dans ce qu’on appelle la Basse-Casbah, partie de la citadelle détruite par les Français qui y ont construit un quartier haussmannien, Halim dénonce lui aussi la politique du gouvernement vis-à-vis des commerçants. Sa petite boutique de kalb elouz (pâtisserie à la semoule trempée dans le miel), où entrent plus d’abeilles que de clients, est un musée aux couleurs de l’USMA, l’un des deux clubs de foot algérois. Sur la porte est scotché un portrait en noir et blanc plastifié d’Ali Lapointe, héros de La Bataille d’Alger, le célèbre film de Gillo Pontecorvo, entouré d’Hassiba Ben Bouali et Petit Omar, figures emblématiques de la résistance algérienne. Ces demi-dieux omniprésents que la Casbah refuse d’oublier rôdent à chaque coin de rue.

« Moi, j’ouvre pour le prestige. Je ne gagne pas d’argent », déclare Halim en désignant ses gâteaux vendus 45 dinars (environ 0,20 dollars). « Mais l’État me réclame des impôts. En revanche, le marchand qui s’est installé sur mon pas de porte et qui vend des pétards alors que la loi en interdit normalement l’importation, on ne lui demande rien parce que le gouvernement n’ose rien exiger du commerce informel pour maintenir la paix sociale. »

Sous la flamme de son petit fer à souder et la lumière des néons, Jamaa Boudjemaa secoue la tête. « Ils ne nous ont pas aidés », lance-t-il pour désigner l’invisible magma de décideurs algériens. « Pourtant, la vie de la Casbah, c’est l’artisanat. Moi, je n’ai plus les moyens d’acheter de l’or, alors je répare les bijoux », raconte-t-il en saisissant une petite chaîne entre ses doigts d’ancien boxeur. Ce que je gagne me sert à acheter du pain et du lait. » Mais Jamaa ne renonce pas. Entre les ventilateurs et de vieilles photos qui attestent de sa présence depuis de nombreuses années, il montre fièrement les affiches des films Le Patriote et Le Gladiateur, où le visage des acteurs a été remplacé par le sien. Tout un symbole.



L’artisan bijoutier Jamaa Boudjemaa ne peut plus acheter d’or, alors il se contente de réparer les bijoux de ses clients (MEE/Adlène Meddi)

Au milieu de ces murs blanchis à la chaux et des rues aux pavés polis par le temps, là où les hommes sont partis, les souvenirs résistent. « Enfant, je passais ici avec mon père quand on allait voir les matchs de foot », se souvient Mohamed Rezala, éditeur de guide touristique. « On s’y arrêtait pour acheter des oublis [gaufres] ou un créponné [sorbet algérien au citron]. » L’hadi Bendebka évoque les effluves du Ramadan prisonnières des ruelles étroites, celles de la chorba (soupe) ou des boureks (rouleau de pâte feuilletée fourré). C'est toute l’âme d’Alger, dont le saint patron, le marabout Sidi Abderrahmane, repose dans le mausolée quelques rues plus bas. Rien qui ne suffise à arrêter la destruction de la Casbah, mais une façon de dire tout haut qu’elle ne se fait pas dans l’indifférence.