Le Portugal, ce pays qui n’arrive pas à attirer suffisamment de réfugiés

Le Portugal, ce pays qui n’arrive pas à attirer suffisamment de réfugiés

#Réfugiés

Le Portugal lutte pour attirer et retenir les réfugiés, car le manque de communauté et d’opportunités prennent le dessus sur la culture et le soutien généreux de l’État

Des Portugais se rassemblent à Lisbonne en faveur des réfugiés en 2015. Deux ans plus tard, quasiment aucun n’est arrivé (AFP)
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27 août 2017
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Sunday 27 August 2017 11:00 UTC
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27 août 2017

LISBONNE – Mohamad Abou Ras a un téléphone portable plein de questions. Cinq à six arrivent sur WhatsApp tous les jours de la part de migrants en Turquie et en Grèce, et d’autres se trouvant déjà dans des régions plus occidentales d’Europe.

« J’ai été accepté au Portugal – quelle est la situation là-bas ? » est une question fréquente. D’autres sont plus spécifiques – à propos des services de santé, du logement et des cours de portugais.

Abou Ras répond à toutes les interrogations, partageant sa propre expérience en tant que réfugié et renvoyant, dans la mesure du possible, les demandeurs vers des sources officielles. Après seulement huit mois dans le pays, cet homme de 27 ans est devenu un guide pour ceux qui cherchent à s’installer ici. « Je ne connaissais rien ! » reconnaît-il. « Je ne savais pas que le Portugal se situait dans l’Union européenne. Je connaissais seulement Cristiano Ronaldo. »

Malgré des bénévoles comme Abou Ras et une communauté désireuse d’aider, un État généreux offrant la sécurité, un climat agréable et une culture paisible, le Portugal a du mal à attirer les réfugiés en nombre, et encore plus à garder ceux qui arrivent.

Jusqu’à présent, le Portugal a accueilli environ la moitié des 2 951 demandeurs d’asile des camps en Grèce et en Italie qu’il est légalement tenu d’accepter dans le cadre du plan de relocalisation d’urgence de l’UE, la grande majorité provenant du Moyen-Orient.

Dans le même temps, plus de 40 % de ceux qui sont arrivés sont repartis dans les dix-huit mois, selon les chiffres de mai, cités dans les médias portugais.



Des Portugais brandissent une bannière indiquant « les frontières tuent » lors d’un rassemblement à Lisbonne en 2015 (AFP)

Bras ouverts, frontières ouvertes

Au moment où les membres de l’UE ferment leurs frontières ou accueillent à contrecœur leur « part » de migrants, le Portugal a adopté une attitude à l’opposée. Le Premier ministre, Antonio Costa, a déclaré en 2015 que son pays pourrait soutenir 10 000 réfugiés lorsqu’il lui avait été demandé d’en prendre 1 600 par le biais du plan de relogement d’urgence.

Bien qu’il n’y ait pas eu beaucoup de discussions depuis sur le chiffre de 10 000 réfugiés avancé, le pays s’est officiellement engagé à en accepter près de 4 600, bien plus que ses obligations.

Les familles et les églises portugaises offrent des logements, des vêtements et des échanges linguistiques. Les bébés syriens nés au Portugal sont célébrés dans les médias. La rhétorique de droite que l’on entend dans des pays tels que le Royaume-Uni, axée sur le « fardeau » des migrants, n’existe quasiment pas.

L’État offre un logement pendant dix-huit mois, une allocation mensuelle de 150 euros pour chaque migrant et un accès aux cours de langue pour intégrer les nouveaux arrivants dans la société portugaise.

Pourquoi le Portugal a-t-il du mal à remplir ses quotas ? Les raisons sont multiples.

Il n’y a pas de réseaux familiaux ou d’amis appuyant l’arrivée d’autres réfugiés

Cristina Santinho, institut universitaire de Lisbonne

Premièrement, il y a une absence de communautés ethniques établies. Le Portugal n’a tout simplement pas une histoire d’immigration comparable à celle de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne, en particulier des pays arabophones.

« Le nombre de réfugiés et de demandeurs d’asile est encore extrêmement faible par rapport à d’autres pays », relève Cristina Santinho, chercheuse spécialisée dans les réfugiés et les droits de l’homme à l’Institut universitaire de Lisbonne (ISCTE-IUL), où elle anime également un cours d’intégration pour les nouveaux arrivants.

« Il n’existe pas de réseaux familiaux ni de réseaux d’amis appuyant l’arrivée d’autres réfugiés. »

Deuxièmement, le généreux package d’accueil de l’État est entravé par une mauvaise gestion et une mosaïque de systèmes concurrents, ce qui signifie que les promesses sont en partie mal tenues.

Troisièmement, il y a le travail. Bien que l’économie portugaise se redresse depuis la crise financière, elle repose lourdement sur les emplois dans les services et le tourisme, qui nécessitent de bonnes compétences linguistiques. La plupart des arrivants ne parlent ni l’anglais ni le portugais.

Et enfin, il y a l’emplacement : certains réfugiés se trouvent placés non pas dans les villes animées de Porto et de Lisbonne, mais dans les zones rurales où l’isolement culturel et les chocs linguistiques sont plus prononcés.



« Je ne savais pas que le Portugal se situait dans l’Union européenne » : Mohamad Abou Ras regarde une peinture murale illustrant des événements de l’histoire portugaise (MEE/Kim-Jenna Jurriaans)

Les réfugiés interviennent

Ces problèmes, Abou Ras veut aider les migrants à les surmonter par le biais d’une association qu’il a récemment créée avec une poignée d’autres demandeurs d’asile, appelés « Familles de réfugiés ». Mais cela reste une tâche difficile.

Une partie du casse-tête consiste à mieux rapprocher les nouveaux arrivants des différentes institutions qui offrent un soutien, estime-t-il.

L’idée est simple : lorsque les nouveaux arrivants ont besoin d’aide pour demander leur numéro de sécurité sociale, ou ont du mal à décrypter le réseau de bus, quelqu’un avec de l’expérience donne un coup de main –comme un bureau d’aide aux expatriés, mais pour des demandeurs d’asile.

« Nous sommes des réfugiés et nous savons ce dont les réfugiés ont besoin », assure Abou Ras. « Nous pouvons aider. »

Ils espèrent également que « Familles de réfugiés » puisse éventuellement s’associer à des événements culturels et à des projets d’emploi avec les principales institutions responsables des réfugiés sur place.

Ces institutions reconnaissent le besoin d’interlocuteurs qui établissent des ponts comme ceux-ci.

« C’est en fait devenu une sorte de blague récurrente avec nos collègues d’autres organisations, que les réfugiés sont plus en contact les uns avec les autres que ne le sont leurs travailleurs sociaux et leurs responsables de dossiers », raconte Luis Bernardo, un chargé de projet auprès du Conseil portugais des réfugiés, connu sous l’acronyme CPR en portugais.

En tant que partenaire opérationnel du HCR au Portugal, l’agence des Nations unies pour les réfugiés, il fournit un logement et une aide juridique aux nouveaux arrivants, entre autres services.

Les réfugiés sont plus en contact les uns avec les autres que leurs travailleurs sociaux

– Luis Bernardo, Conseil portugais des réfugiés

« Parler aux clients devient drôle parce qu’ils en savent plus que nous sur les opérations d’autres organisations. »

Bien que la réponse sans réserve du Portugal à la crise des réfugiés démontre une véritable solidarité, estime-t-il, il a aussi pour effet de créer un système de patchwork. « Ce n’est pas un jugement de ma part, c’était une décision politique et je dois la respecter, mais l’État s’est entièrement appuyé sur les organisations de la société civile pour fournir des capacités. »

Dans la pratique, cela signifie que les demandeurs d’asile sont placés à leur arrivée avec différentes organisations de soutien et peuvent également avoir accès à différents services.

Temps écoulé

Les al-Hasan al-Khedeir, une famille de sept personnes d’Alep, vivent aujourd’hui à Marvila, une zone cossue près de l’aéroport de Lisbonne. En Syrie, Yusef (44 ans) travaillait comme comptable dans une usine. Son épouse, Mona, vendait des vêtements.

Lorsqu’Alep est devenu invivable, ils se sont rendus en Turquie, ont trouvé un travail stable là-bas, et pendant plus de trois ans, ont construit une nouvelle vie parmi leur famille et leurs amis.

« Nous n’avions pas pour projet de venir en Europe », témoigne Mona devant un thé et des pâtisseries faites maison dans le salon de la famille à Lisbonne.

Mais leur second fils, Lawrence, 15 ans, avait un problème oculaire qui exigeait une opération spéciale, et on leur a conseillé de chercher un traitement au Portugal. Ils ont demandé un statut médical spécial et ont été autorisés à venir.

Un an plus tard, Lawrence doit encore être vu par un spécialiste – son rendez-vous est en octobre – et la famille arrive à la fin de ses droits à un logement gratuit et à un soutien financier.



Le temps est écoulé pour Mona al-Hasan al-Khedeir et sa famille (MEE/Kim-Jenna Jurriaans)

Yusef et Mona ont eu du mal à trouver du travail, ce qui signifie qu’ils s’appuieront rapidement sur la sécurité sociale et les logements sociaux – encore une autre bureaucratie à maîtriser dans une langue qu’ils ne parlent pas.

« Nous avons trouvé un volontaire pour nous enseigner le portugais, mais il vivait loin », précise Yusef. Pour économiser de l’argent, la famille y allait à pied.

« Nous marchions pendant une heure et demi pour avoir un cours de portugais d’une heure. Et nous marchions une heure et demi pour rentrer. Et parfois, le professeur ne se présentait pas, alors nous marchions trois heures pour rien. »

Nous marchions pendant une heure et demi pour avoir un cours de portugais d’une heure. Et nous marchions une heure et demi pour rentrer

– Yusef al-Hasan al-Khedeir

Pendant ce temps-là, leurs enfants en âge d’aller à l’école restaient s’amuser à la maison, isolés par la barrière de la langue et l’absence de communauté. Ils iront à l’école pour la première fois cet automne.

« Nous parlons maintenant la langue de la nourriture », explique Mona, qui a lancé une petite entreprise de restauration pour compléter ses revenus, en préparant de la nourriture syrienne pour une poignée de personnes qu’elle connaît dans la plus grande communauté de soutien aux réfugiés à Lisbonne.

Yusef, qui a eu deux crises cardiaques depuis son arrivée au Portugal, a commencé à importer des produits syriens – café, bonbons, fruits et tabac – et à les vendre à des restaurants moyen-orientaux via une page Facebook qu’il a créée.

« Nous faisons ce que nous pouvons », témoigne-t-il.

Pendant ce temps, la sœur de Mona, qui a été relocalisée en Suède au moment où les al-Hasan al-Khedeir sont arrivés au Portugal, a trouvé un travail stable là-bas, a acheté une voiture et vient juste de partir pour ses premières vacances.

Est-ce qu’ils regrettent d’être venus ici ? « Oui », répond Mona. Mais maintenant qu’ils sont là, ils vont essayer de faire en sorte que ça marche. « Nous n’avons pas d’autre choix. »

À l’appui de l’intégration

Des expériences comme la leur ne sont pas rares, Bernardo le sait. C’est notamment pour cela que certains des idéaux les plus élevés derrière l’ouverture du Portugal aux réfugiés – l’idée qu’ils pourraient corriger le déclin démographique du Portugal et donner un coup de fouet aux régions rurales endormies – sont trop simplistes, selon lui.

« Le problème n’est pas tant que [ces idées] n’ont pas de sens. C’est qu’elles négligent et sous-estiment les problèmes structurels auxquels nous devons vraiment faire face », explique-t-il. « Le pays fournit-il les structures nécessaires pour une intégration à court terme ? »

Moins de deux ans après avoir accepté les premiers demandeurs d’asile syriens, des organisations comme le CPR tirent les leçons de leur expérience. Et face aux nombreux départs volontaires, ils réévaluent leur action.

Placer des familles individuelles dans les coins reculés du Portugal où il existe des services limités, par exemple, ne les a pas aidés à s’intégrer ou à créer un sentiment d’appartenance à ce pays.

Bernardo et Santinho reconnaissent qu’il existe une grave pénurie de compétences dans la médiation culturelle et la communication interculturelle qui doit être résolue avec les futurs arrivants.



Yusef et Mona al-Hasan al-Khedeir et leurs enfants (MEE/Kim-Jenna Jurriaans)

Quitter le Portugal

Mahmoud Zamzom, 29 ans, est l’un d’entre eux. Témoignant via Skype depuis un centre de demandeurs d’asile à Berlin, ce natif de Homs et sa famille de trois personnes ont quitté le Portugal après y avoir été déplacés dans le cadre du plan d’urgence.

De retour en Grèce, Zamzom avait déjà jeté son dévolu sur l’Allemagne, mais quand sa famille a été acceptée par le Portugal, il voulait au moins vérifier, raconte-t-il. Comme d’autres avant lui, il avait entendu des histoires mitigées via le réseau mondial de réfugiés, WhatsApp. « Mais je voulais le constater de mes propres yeux. »

Dès son arrivée, la famille a été placée dans un petit village près de Porto. La maison manquait de chauffage et ils se sentaient isolés.

Il a demandé à l’organisation responsable de leur dossier s’ils pouvaient être placés à Lisbonne ou dans une ville plus grande, mais on lui a répondu que ce serait leur maison pour la prochaine année et demie. Cinq jours après leur arrivée, ils partaient en Allemagne.

Aujourd’hui, sa demande d’asile en Allemagne a été rejetée et, en vertu du règlement Dublin de l’UE, couvrant la responsabilité des réfugiés, sa famille devra retourner au Portugal. Zamzom a prévu de contester la décision.

« Nous avons de la famille ici, et je sais que je peux facilement trouver un travail », explique-t-il à propos de Berlin.

Ce n’est qu’un exemple des raisons pour lesquelles le règlement Dublin ne fonctionne tout simplement pas, selon Bernardo.

Vous aurez un très grand nombre de personnes contraintes de revenir au Portugal alors qu’elles ne veulent vraiment pas être là

– Luis Bernardo, Conseil portugais des réfugiés

« Dans un avenir prévisible, ce que vous obtiendrez, c’est un très grand nombre de personnes contraintes de revenir au Portugal alors qu’elles ne veulent vraiment pas être là », affirme-t-il.

« Cela pèse lourd pour les travailleurs comme moi et mes collègues parce que nous voulons soutenir les gens. Et ce que nous voyons, c’est que nous ne donnerons jamais aux gens ce dont ils ont besoin, c’est-à-dire leur famille et leurs amis. »

Cependant, ces courts séjours ne sont pas un phénomène nouveau, souligne Santinho. Traditionnellement, les réfugiés ont toujours considéré le Portugal davantage comme un endroit pour respirer et voyager.

« Le Portugal est un pays pauvre où on ne peut s’attendre à trouver un emploi facilement. Ce n’est pas un pays attrayant pour un séjour à long terme. »

Mais il est important de se rappeler, insiste-t-elle, que de nombreux problèmes rencontrés par les réfugiés sont semblables à ceux contre lesquels luttent les Portugais défavorisés.



Abou Ras regarde un tramway dans le quartier d’Alfama à Lisbonne (MEE/Kim-Jenna Jurriaans)

Faire que ça marche

Abou Ras, quant à lui, est déterminé à faire que ça marche ici – pour lui-même et pour les autres.

Il travaille sur un site web pour son association et sur la mise en place d’événements réguliers axés sur la cuisine à Lisbonne, pour rassembler les Syriens et les habitants. Les bénéfices seront destinés aux chefs et leurs familles. Mona sera l’un d’entre eux.

C’est un peu de baume pour apaiser les douleurs d’un système qui s’adapte aux nouvelles demandes en période d’urgence, mais dans une communauté aussi petite que la population de réfugiés du Moyen-Orient, cela pourrait faire la différence.

À l’automne, Abou Ras débutera les cours dans l’une des universités de Lisbonne, en gestion des ressources humaines, une initiative qui, il l’espère, l’aidera à trouver un travail.

Les cours seront tous en portugais et il étudie beaucoup.

« Le Portugal est toujours le meilleur endroit pour les réfugiés », assure-t-il, alors qu’il regarde un tramway dans le quartier mauresque d’Alfama à Lisbonne.

« Les gens ici sont gentils, ils veulent aider – ailleurs, ils nous détestent. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.