Les familles de combattants tunisiens s’expriment sur la radicalisation

Les familles de combattants tunisiens s’expriment sur la radicalisation

#Tunisie

Témoignages des familles et amis de jeunes combattants qui ont rejoint le groupe Etat islamique

Photo d’Amr Jendoubi en Syrie sur le téléphone portable d’Omar Jendoubi, son frère jumeau (MEE / Eric Reidy)
- Eric Reidy's picture
13 mai 2015
Last update: 
Tuesday 13 October 2015 14:52 UTC
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13 octobre 2015

TUNIS – Sur la photo, le visage d’Amr Jendoubi apparaît mince et juvénile. Il a une petite barbe vaporeuse, à peine visible dans l’image pixélisée du téléphone portable. Il se tient les bras levés. Son index gauche pointe vers le ciel et, dans sa main droite, se trouve un AK-47.

Derrière lui, quelqu’un dans la foule brandit le drapeau noir du groupe Etat islamique (EI). Son salut n’est pas un geste anodin, mais un signe de la main habituellement utilisé par les combattants du groupe EI pour signifier leur croyance en l’unicité de Dieu et leur rejet de ce qu’ils considèrent comme des interprétations hérétiques de l’islam.

A l’arrière-plan, le soleil brille, les arbres sont verts et couverts de feuilles. Amr Jendoubi a un large sourire. Mais cette photo est l’une des dernières jamais prise du jeune homme. Il a été tué à l’âge de 20 ans dans une frappe aérienne de la coalition menée par les Etats-Unis, le 5 février 2015.

Lors d’un après-midi étouffant à Tunis, nous rencontrons Omar Jendoubi, le frère jumeau d’Amr, dans un café-fast-food climatisé à proximité du parlement tunisien.

Il raconte qu’il était en train de réviser pour le baccalauréat (le système éducatif tunisien repose sur le système français) mais admet volontiers qu’il ne prend pas ses études trop au sérieux.



Omar Jendoubi ; son frère jumeau, Amr, est parti se battre en Syrie et a été tué lors une frappe aérienne de la coalition en février (MEE/Eric Reidy)

Les cheveux d’Omar sont coupés courts sur les côtés et le dessus est mis en plis avec du gel dans un style inspiré par les stars du football européen. Il porte un t-shirt avec un col en V et un short en jean bleu. Le café-fast-food est plein de jeunes hommes portant des vêtements similaires et de filles aux cheveux lissés et au maquillage soigné.

« Avant, il avait l’habitude de discuter avec des filles sur Internet. C’était une personne normale », confie Omar à propos de son frère jumeau. Cependant, après la révolution tunisienne en 2011, Amr a été pris dans la vague de religiosité qui a balayé le pays après des années de répression religieuse sous la direction du président déchu Zine el-Abidine Ben Ali.

Avec un groupe d’amis du quartier, Amr a commencé à prier et à aller régulièrement à la mosquée. Assez rapidement, il a cessé ses autres activités, relate Omar.

A cette époque, la mosquée de leur quartier n’était pas sous le contrôle du ministère des Affaires religieuses, qui, conformément à la loi tunisienne, est responsable de la nomination des imams.

« La mosquée n’a pas été sous [leur] contrôle pendant quatre ans », rapporte Omar. « L’imam passait son temps à encourager les gens à aller en Syrie. »

Amr évoquait à la maison ce qu’il apprenait à la mosquée et essayait de convaincre Omar d’adopter ses croyances et son mode de vie. « Il m’a parlé du Coran et a essayé de me convaincre de penser comme lui », se rappelle Omar, ajoutant qu’il n’était pas en mesure de contrer les arguments de son frère parce qu’il n’en savait pas assez sur la religion.



La mosquée el-Fatah dans le centre de Tunis, l’une des plus grandes et plus influentes mosquées de Tunisie, n’était plus sous le contrôle du ministère des Affaires religieuses tunisien et a joué un rôle dans la radicalisation (MEE/Eric Reidy)

Omar est allé quelques fois à la mosquée avec son frère, mais cela n’avait pas autant d’attrait que pour Amr, qui était plus réservé, moins extraverti, selon lui.

« J’aime le football plus que tout autre chose », indique Omar, en essayant d’expliquer pourquoi la vie religieuse n’était pas faite pour lui.

D’après Omar, son frère et lui avaient commencé à s’éloigner après le collège et n’étaient plus très proches lorsqu’Amr est devenu plus religieux. La famille se doutait vaguement qu’Amr avait l’intention de se rendre en Syrie.

En janvier 2014, Amr est parti pour la Syrie avec un groupe d’autres jeunes de son quartier. Sa famille avait auparavant alerté les policiers, qui avaient essayé de confisquer son passeport, mais Amr avait menti en prétendant l’avoir perdu. Il est alors parti en douce et a illégalement franchi la frontière avec la Libye, où ses contacts dans le groupe EI ont apposé un cachet sur son passeport comme s’il avait légalement traversé la frontière.

Après le départ d’Amr, ses parents sont tombés malades, en état de choc et en dépression, confie Omar. « J’ai perdu 25 kilos, » ajoute-t-il.

Accepter le fait qu’Amr a été tué en Syrie a pris beaucoup de temps. « C’est un choc relativement progressif », souligne Omar. « Il était déjà absent. »

De Libye, Omar explique qu’Amr est allé ensuite en Turquie avant de passer en Syrie. « Il y est allé pour des raisons religieuses », précise Omar. « Sur le plan économique, nous ne manquons de rien. »

Amr est l’un des quelque 3 000 jeunes Tunisiens qui ont quitté le pays suite à la révolution de 2011 pour combattre en Syrie et en Irak. La tendance a laissé perplexe les observateurs, qui s’interrogent sur les raisons qui poussent les jeunes de ce pays, souvent qualifié de « seule réussite du Printemps arabe », à affluer vers les champs de bataille étrangers pour combattre dans les rangs du groupe EI.

Ce phénomène a occupé le devant de la scène en mars, lorsque deux Tunisiens armés, soupçonnés de s’être formés auprès du groupe Etat islamique en Libye, sont rentrés au pays et ont mené une attaque brutale contre le musée national du Bardo. Vingt-deux personnes, des touristes européens pour la plupart, ont été tuées et quelque cinquante autres ont été blessées dans le massacre qui s’en est suivi.

De nombreux commentateurs ont blâmé les difficultés de l’économie tunisienne, les niveaux élevés de chômage des jeunes, la frustration face à la lenteur des changements et les abus continus, en particulier par la police, comme étant parmi les causes profondes de la radicalisation. Mais d’autres en Tunisie pensent que ce ne sont que des facteurs secondaires. Selon Ghazi Mrabet, un avocat qui a vu un de ses amis et un de ses clients partir se battre dans les rangs du groupe EI, ces explications conventionnelles n’aident pas à comprendre pourquoi certaines personnes ont choisi de rejoindre l’EI tandis que d’autres ne le font pas. « Beaucoup de jeunes sont soumis au même traitement et n’ont jamais songé à rejoindre la Syrie », déclare Ghazi Mrabet.

Il pense plutôt que les personnes qui choisissent d’aller combattre en Syrie croient en l’idéologie du groupe EI et veulent vivre dans un endroit où ils pensent que la charia, ou loi islamique, est appliquée à la lettre.

« Les gens qui veulent améliorer leur situation économique vont en Italie. Les gens qui veulent améliorer leur situation spirituelle vont en Syrie », indique Mohamed Ikbel Ben Rejeb, fondateur de l’Association de sauvetage des Tunisiens bloqués à l’étranger (RATTA), une organisation qui défend les intérêts des familles des Tunisiens qui sont allés se battre en Syrie et en Irak.

L’histoire de Marwen Douiri permet de montrer le voyage unique entrepris par les jeunes Tunisiens avant de rejoindre des groupes tels que l’EI.

Dans un clip datant de décembre 2011, Marwen Douiri, mieux connu sous son nom de rappeur, Emino, s’affiche dans une boîte de nuit entouré de femmes en robes courtes et moulantes, tenant des verres maculés de tâches de rouge à lèvres et contenant vraisemblablement de l’alcool.

Depuis le 1er avril 2015, toutefois, la page Facebook de Marwen Douiri raconte une toute autre histoire. Les photos sur son mur le montre dans une pâtisserie en Syrie avec trois hommes barbus. Sur les photos, Marwen Douiri est vêtu d’une chemise vert kaki qui descend jusqu’aux genoux, et son pantalon, vert kaki aussi, est retroussé au-dessus de ses chevilles conformément au style vestimentaire répandu chez les musulmans salafistes. Il fait le salut du groupe EI avec l’index. Une autre photo du 24 avril le montre assis sur un banc dans un parc à côté d’un AK-47, entièrement vêtu de noir.

Entre 2011 et 2014, Marwen Douiri, qui a grandi dans une famille de classe moyenne, a eu un certain nombre de démêlés avec les autorités tunisiennes, avant de rejoindre les rangs du groupe EI en mars de cette année, indique Ghazi Mrabet, son avocat.

Les ennuis judiciaires de Marwen Douiri ont commencé en 2012 quand il a été arrêté et condamné à un an de prison pour avoir fumé de la marijuana. Il a été libéré fin 2012 après avoir purgé un mois et demi de prison, mais quelques mois plus tard, il s’est à nouveau fait arrêter pour avoir collaboré avec le rappeur Weld El 15 sur sa chanson « The Police are Dogs. »

Cette fois, Marwen Douiri a été condamné à six mois de liberté surveillée après avoir fait appel d’une peine initiale de deux ans d’emprisonnement. Weld El 15 a été condamné à une peine de deux ans d’emprisonnement, dont il n’a purgé qu’une partie, selon Ghazi Mrabet.

Au cours de son propre procès et des procès de ses amis, Marwen Douiri s’est progressivement découragé face à la situation en Tunisie. Après la condamnation de Weld El 15 en 2013, Ghazi Mrabet se souvient de Marwen Douiri quittant la salle d’audience et déclarant : « J’en ai tellement marre de ce pays... Il ne vous laisse pas rêver. Ce pays tue votre ambition ».

Même après son séjour en prison et ses déclarations de frustration, il n’y avait aucun changement dans le comportement de Marwen Douiri qui suggérait qu’il avait embrassé l’idéologie de l’EI, précise Maître Mrabet.

Le changement est arrivé rapidement fin 2014, sans déclencheur apparent. Marwen Douiri a laissé derrière lui la scène rap. Il a également refusé de se présenter devant les tribunaux en appel et a arrêté de fumer de la marijuana et de boire.

Ghazi Mrabet affirme qu’il ne comprend pas pourquoi Marwen Douiri a décidé de rejoindre le groupe EI. Sur Facebook, il a écrit qu’il n’a pas rejoint le groupe en raison du harcèlement policier, mais parce qu’il était d’accord avec l’idéologie du groupe, rapporte Ghazi Mrabet.

Bien que le harcèlement par les autorités ne fût pas l’élément décisif dans le cas du départ de Marwen Douiri, Ahmed (le prénom a été modifié, à sa demande, pour protéger son identité), un étudiant en médecine de 25 ans, affirme que c’est la raison principale pour laquelle son frère Brahim (prénom également modifié) est parti en Syrie.

Brahim est devenu salafiste pratiquant en 2007. Sous le gouvernement Ben Ali, les gens qui portaient la barbe et faisait la prière du matin à la mosquée faisaient l’objet de harcèlement policier. Brahim a été arrêté et emprisonné. Pendant son séjour en prison, il a également été torturé, selon Ahmed.

Après avoir été libéré de prison, les croyances de Brahim sont devenues plus violentes. « Il était djihadiste. Il croyait que le djihad constitue une part importante de la religion », explique Ahmed à Middle East Eye.

Brahim, dont la famille est aussi issue de la classe moyenne et éduquée, a vu la révolution tunisienne comme une occasion de pratiquer et de prêcher ses croyances religieuses sans risquer la persécution. Il est devenu l’imam de la mosquée locale, celle-là même qu’Amr fréquentait après la révolution, et il est souvent apparu à la télévision pour exprimer ses croyances. « Après la révolution, il était heureux », déclare Ahmed à propos de son frère.

Après l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis par une foule de manifestants en majorité salafistes en 2012, le gouvernement tunisien a accusé Brahim d’incitation à la violence. Les charges ont été abandonnées, mais après l’affaire, Brahim a fait l’objet d’un harcèlement hebdomadaire de la part de la police, affirme Ahmed.

En mars 2014, quelques mois après qu’Amr et un certain nombre d’autres jeunes du quartier sont partis pour la Syrie, la police est venue chez Brahim cherchant à l’arrêter à nouveau. Brahim n’était pas à la maison. Les policiers ont mis un pistolet sur la tête du petit frère de Brahim et d’Ahmed et ont exigé de savoir où il se trouvait, raconte Ahmed.

Après avoir entendu parler de l’incident, Ahmed s’est rappelé que Brahim avait dit : « Ils me veulent mort ou vivant. Je dois quitter Tunis. »

Brahim s’est alors rendu en Libye avec sa femme, avec laquelle il était marié depuis moins d’un an, puis, deux mois plus tard, il a gagné la Syrie. Il vit désormais à Raqqa, bastion du groupe EI.

« Il voulait rester en Tunisie, mais il n’a pas eu la liberté de faire tout ce qu’il voulait », affirme Ahmed. « Le harcèlement policier est la principale raison de son départ. »

« Nous lui demandons de revenir, mais au fond, nous savons que s’il revient en Tunisie, il passera beaucoup de temps en prison », poursuit Ahmed en disant qu’il ne s’attend pas à revoir son frère.

« Moi, j’ai choisi d’être médecin. Brahim, il a choisi d’être djihadiste au sein du groupe Etat islamique », ajoute-t-il. « Je soutiens Brahim parce que c’est mon frère, mais je ne soutiens pas le groupe Etat islamique. »

Le moment où Brahim est parti en Syrie a également coïncidé avec la période où le ministère des Affaires religieuses a repris le contrôle de la mosquée du quartier d’Omar et Ahmed. « Depuis que le ministère des Affaires religieuses a repris la mosquée, la [radicalisation] a progressivement diminué », déclare Omar à propos de la situation dans son quartier.

Après la révolution, plus de 1 000 mosquées n’étaient plus sous le contrôle du ministère des Affaires religieuses. L’année dernière, le ministère a réussi à reprendre le contrôle de la quasi-totalité d’entre elles, selon Abdessatar Badr, le directeur de cabinet du ministère des Affaires religieuses.

En conséquence, la majorité des personnes impliquées dans le recrutement ne le font plus ouvertement ou sont parties pour la Syrie, l’Irak ou la Libye. Désormais, le recrutement se fait principalement en ligne à travers les réseaux sociaux, tels que Facebook et Twitter, d’après Mohamed Ikbel Ben Rejeb de RATTA.

Toutefois, le problème est loin d’être résolu, et le défi majeur du gouvernement tunisien a changé : « Le recrutement n’est plus aussi dangereux que le fait que ces personnes reviennent au pays », indique Mohamed Ikbel Ben Rejeb.

 

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.