« L'Irak est ainsi. C’était et ce sera un pays troublé » : confessions d'un poète

« L'Irak est ainsi. C’était et ce sera un pays troublé » : confessions d'un poète

#Irak

Bien qu’il vive en Espagne, Muhsin al-Ramli raconte dans tous ses romans l’histoire de sa patrie qu’il a fuie pendant le règne de Saddam Hussein

Muhsin al-Ramli de retour en Irak le temps d’une visite. L’auteur vit en Espagne depuis plus de vingt ans (Muhsin al-Ramli)
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06 juillet 2017
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Thursday 6 July 2017 19:40 UTC
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06 juillet 2017

« Je voulais devenir acteur », explique l’auteur et poète irakien Muhsin al-Ramli, « mais je viens d’une famille conservatrice. Mon père ne l’aurait jamais permis ». À la place, raconte-t-il à Middle East Eye, il a opté pour le journalisme, puis a commencé à écrire des romans.

Son dernier opus, The President’s Gardens, a été présélectionné pour le Prix international de la fiction arabe en 2013. Ses œuvres ont également été comparées aux écrits de Gabriel Garcia Marquez et Khaled Hosseini.

Bien qu’Al-Ramli vive en Espagne depuis 22 ans, sa vie a été affectée par la dictature de Saddam Hussein. Son frère, Hassan Mutlak, un poète, a été exécuté en 1990 pour avoir participé à un coup d’État avec une poignée d’officiers.

« Je voulais devenir acteur, mais je viens d’une famille conservatrice. Mon père ne l’aurait jamais permis »

La tentative de Mutlak de renverser le gouvernement a eu des répercussions sur toute la famille. À cette époque, Ramli servait à contrecœur dans l’armée, la loi irakienne exigeant trois ans de service national obligatoire. Refuser aurait été synonyme d’emprisonnement.

Ses impressions sur la période qu’il a passée dans l’armée transparaissent régulièrement dans ses écrits : l’humiliation, le sentiment d’injustice, la peur de parler sans permission, la perte ; mais aussi la camaraderie, comme celle qui le liait à son ami Ahmed al-Najafi.

« Il s’est tiré une balle dans la main devant moi, afin de pouvoir quitter l’armée et retourner dans sa famille, mais ils l’ont découvert, ils ont su qu’il l’avait fait exprès et ils l’ont jeté en prison », raconte-t-il.

Jordanie et Espagne

En 1993, al-Ramli s’est rendu en Jordanie pour poursuivre une carrière en journalisme. Mais la vie n’était pas facile là-bas en raison de son statut d’immigrant et de périodes de chômage, qui l’ont empêché de planter ses racines.

« Pendant la guerre, il était impossible d’écrire, d’examiner les faits et, à cause des sanctions contre l’Irak, les choses se sont aggravées »

« J’ai refusé d’apprendre l’anglais », confesse Ramli. « Je ne le supportais pas, alors j’ai appris l’espagnol en raison de la grande littérature produite dans cette langue. » Apprendre la langue lui a permis d’étudier en Espagne plus tard et de faire sa vie là-bas.

En 1995, Ramli a postulé à une université de Madrid et a été accepté. Il est alors parti pour l’Espagne, où il a poursuivi ses études jusqu’à obtenir un doctorat en philosophie en 2003. Les premiers temps ont été difficiles. À son arrivée, il n’avait que 200 dollars (175 euros) en poche et ne parvenait pas à trouver de travail. Toutefois, avec l’aide de quelques amis, il a réussi à se maintenir à flot.

Puis, grâce à l’argent gagné en faisant des traductions, il a créé en 1997 l’un des premiers magazines en langue arabe de Madrid, Alwah

« Ce fut aussi une excuse pour accorder un lectorat à la voix de mon frère, réduite au silence », précise-t-il.

Une fois encore à Hassan Mutlak, et ce n’est pas la dernière

Je lui dirai tout ce que le tyran a fait

entre les deux rivières, entre les palmiers

et entre les amis.

Je décrirai la corde qu’ils ont utilisée pour pendre Hassan Mutlak*,

et la machinerie qui hache les âmes et la viande irakienne.

Mais j’ai trouvé sa maison vide

à l’exception de son rocker, tremblant,

entre la fenêtre et le poème.

Depuis, Ramli a fait du chemin. Il est maintenant professeur d’arabe et de littérature à l’Université Saint-Louis de Madrid, traducteur de « Don Quichotte » de l’espagnol vers l’arabe, poète, auteur et scénariste.

Le talent de Ramli a été reconnu ces dernières années : la traduction de son roman « Scattered Crumbs » par Yasmeen Hanoosh a remporté le Prix Arkansas de la traduction arabe en 2003 et la plupart de ses romans ont été traduits dans de nombreuses langues étrangères. Certains de ses poèmes et scénarios restent cependant indisponibles en anglais.

Des têtes coupées dans des caisses de bananes

Ramli a finalement pu se rendre en Irak en 2004 suite à l’invasion américaine et à la chute de Saddam Hussein, puis à nouveau en 2014. Cependant, lors de sa deuxième visite, il n’a pas pu retourner chez lui à Baiji, dans le nord de l’Irak, car la zone était sous le contrôle du groupe État islamique (EI). Il n’est pas retourné en Irak depuis.

Interrogé sur son pays natal, Ramli affiche ses convictions avec clarté. Pour lui, s’il y a une erreur qui est souvent commise au sujet de l’Irak aujourd’hui, c’est celle qui consiste à oublier son passé récent.



Des marines américains passent une chaîne au tout de la tête de la statue de Saddam Hussein place al-Fardous à Bagdad avant de la faire tomber, tandis qu’un Irakien tient un drapeau américain, le 9 avril 2003 (AFP)

En 2006, la famille de Ramli a été décimée par un terrible événement. Il a reçu un appel d’un proche en Irak lui disant que neuf caisses de bananes, chacune contenant une tête coupée, avaient été découvertes près de la maison familiale. « C’était comme un cauchemar », décrit-il, « mais c’était réel. Ma maison... était proche de la route principale où les caisses de banane avaient été laissées. La plupart d’entre eux étaient mes proches, tués le troisième jour du Ramadan 2006. » Cet épisode est raconté dans The President’s Gardens.

« La dictature et les guerres n’ont pas laissé un seul endroit sûr en Irak ; la mort et la destruction ont affecté chaque être humain, chaque arbre, chaque pierre »

Cette année-là avait vu une forte hausse du nombre de soldats américains en Irak, ce qui avait exacerbé une fracture confessionnelle déjà complexe. « Les bananes ne sont pas des fruits irakiens », explique Ramli, « l’incident était bizarre, nouveau, étranger... Cela s’est produit en parallèle de l’invasion des forces étrangères et avec l’introduction de nombreuses idées, biens et intérêts étrangers, entre autres choses. »

À ce stade, même les villages éloignés qui étaient restés en grande partie paisibles pendant les années agitées ne pouvaient être protégés, souligne-t-il. « La dictature et les guerres n’ont pas laissé un seul endroit sûr en Irak ; la mort et la destruction ont affecté chaque être humain, chaque arbre, chaque pierre. »

Extrait du poème « Non à libérer l’Irak de moi »

Eh, vous, les messieurs de la guerre

Écoutez-moi :

Non à la fête des militaires sur le toit de ma maison.

Non au bourreau que vous avez proposé

ou allez proposer.

Non aux bombes de votre liberté qui tombent sur les têtes de mon peuple

Non à libérer l’Irak de moi ou moi de lui.

Je suis l’Irak.

Il est facile de perdre le fil

Avec tous les bouleversements qui ont suivi l’invasion des États-Unis, beaucoup se sont demandé, et se demandent encore, si la vie était meilleure sous Saddam et si, après tout, le sang versé était nécessaire.



De jeunes écolières irakiennes regardent un combattant de l’Unité de mobilisation populaire (UPM) qui se bat aux côtés des forces irakiennes contre l’EI, devant une école primaire d’Al-Mazraa, dans la région de Baiji (AFP)

« Pendant la guerre, il était impossible d’écrire, d’examiner les faits et, à cause des sanctions contre l’Irak, les choses se sont aggravées », explique-t-il.

« Ce qui se passe en Irak change son histoire jour après jour, il est donc facile de perdre le fil. Beaucoup de ces jeunes Irakiens qui rejoignent l’EI ignorent comment nous en sommes arrivés là. »

Ramli dit ressentir le besoin de souligner qu’il était facile d’oublier que Saddam était un criminel et de demander si l’Irak avait appris de ses souffrances. C’est ainsi que The President’s Gardens a été conçu, un récit qui couvre les 50 dernières années de l’histoire irakienne.

« Ce qui se passe en Irak change son histoire jour après jour, il est donc facile de perdre le fil »

Dans son dernier livre, Ramli met en lumière l’histoire non racontée des prisonniers de guerre irakiens durant la guerre Irak-Iran. « Je leur ai consacré deux ou trois chapitres », raconte l’auteur. « J’ai parlé de mes rencontres avec les prisonniers revenus d’Iran. Ils ont partagé des informations sur leurs souffrances. Peu de livres ont mis en évidence la situation des prisonniers lors de la guerre Irak-Iran dans la littérature arabe et le roman irakien. »

Liens avec la patrie

Ramli continue d’écrire sur l’Irak avec une distance purement géographique, car son cœur est encore en Irak. Ayant connu et vu la guerre plus que la paix dans son pays, il n’est pas optimiste quant à l’avenir de l’Irak.

S’il y a un aspect qui manque dans ses écrits, c’est une discussion sur le confessionnalisme. « Personnellement, je n’ai jamais connu le confessionnalisme... Mon premier instituteur à l’école primaire était un yazidi de Sinjar, il était un ami de père, un homme religieux, et le fils de mon instituteur était mon ami... Nous avions un chevrier kurde dans notre famille, et nous l’aimions beaucoup », se souvient-il.

« Le confessionnalisme a explosé et a été exploité d’abord par le dictateur, puis avec l’arrivée des Américains, et il s’est désormais répandu dans toute la région. C’est malheureux, arriéré et idiot, et c’est un jeu sale auquel je refuse de jouer parce qu’il a été mis en place pour servir des intérêts cupides au détriment des êtres humains », affirme Ramli.

« C’est ça l’Irak : c’était et ce sera toujours un pays troublé, chaud, souffrant, beau, stupéfiant et vibrant »

Tout en faisant état de crimes et de brutalités, The President’s Gardens intègre l’humour, l’amour et des moments profondément touchants. « Je crois que l’Irak a toujours été ainsi et restera tumultueux et instable, et que des changements radicaux se produiront toujours. Ces caractéristiques sont devenues une partie intégrale de sa nature et de son être tout au long de l’histoire. »

« C’est ça l’Irak », conclut-il. « C’était et ce sera toujours un pays troublé, chaud, souffrant, beau, stupéfiant et vibrant. »

 

Traduit de l'anglais (original) par Monique Gire.