Pourquoi le Pakistan s’apprête-t-il à envoyer un millier de soldats en Arabie saoudite ?

Pourquoi le Pakistan s’apprête-t-il à envoyer un millier de soldats en Arabie saoudite ?

#Diplomatie

D’après certains analystes, les forces pakistanaises seront déployées pour protéger les dirigeants saoudiens, rendus vulnérables par la purge visant d’autres membres de la famille royale

Les troupes pakistanaises défilent lors de la Journée du Pakistan à Islamabad en 2017 (AFP)
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Dania Akkad, Investigations Editor
21 février 2018
Last update: 
Wednesday 28 February 2018 13:53 UTC
Last Update French: 
28 février 2018

Un journal pakistanais de premier plan a parlé de mystère. Plusieurs hommes politiques ont exigé un débat. Le ministre de la Défense a été convoqué.

Mais plusieurs jours après que le Pakistan a annoncé qu’il enverrait plus d’un millier de soldats en Arabie saoudite, les détails de ce qu’ils y feront et les raisons de ce déploiement demeurent obscurs.

« Les Saoudiens pensent peut-être qu’il y a un problème interne – qu’ils ne peuvent pas faire confiance à leurs gars –, alors ils font venir les Pakistanais »

- Kamal Alam, Royal United Services Institute

Cette décision intervient trois ans après le refus du Pakistan d’envoyer des troupes pour participer à l’intervention militaire menée par l’Arabie saoudite au Yémen.

L’armée pakistanaise a officiellement déclaré que ces nouvelles troupes étaient en « mission de formation et de conseil » et ne seraient pas déployées en dehors du royaume – en particulier au Yémen. Le ministre pakistanais de la Défense, Khurram Dastgir, a déclaré lundi au Sénat pakistanais que 1 600 militaires se trouvaient déjà dans le royaume.

Cependant, les explications de Dastgir ont laissé les hommes politiques pakistanais perplexes – et frustrés.

« Cela ne clarifie aucunement la décision qui a été prise », a déclaré le président du Sénat, Raza Rabbani, en réponse à Dastgir. « Je suis désolé, cette déclaration est inadéquate. »

Rabbani a ensuite menacé Dastgir d’« outrage au parlement » après que celui-ci a refusé de fournir davantage de détails, selon le quotidien pakistanais Dawn.

Certains analystes spéculent pour leur part que la véritable mission de ces troupes pakistanaises pourrait être de protéger la famille royale saoudienne, suite à la purge qui a vu la détention de centaines de proches du prince héritier Mohamed ben Salmane pour corruption présumée.



« Les Saoudiens pensent peut-être qu’il y a un problème interne – qu’ils ne peuvent pas faire confiance à leurs gars –, alors ils font venir les Pakistanais », a déclaré à Middle East Eye Kamal Alam, membre du think tank britannique Royal United Services Institute.

Ce ne serait pas la première fois que des Pakistanais sont chargés de la protection de la famille royale saoudienne. Au début des années 1970, le roi Fayçal, dont la politique étrangère était guidée par le panislamisme, et le Premier ministre pakistanais de l’époque, Zulfikar Alî Bhutto, avaient développé une relation chaleureuse qui avait conduit à la première présence militaire pakistanaise dans le royaume, a expliqué Alam.

À la demande du roi Fahd en 1982, le général Zia-ul-Haq, alors président du Pakistan, avait envoyé une brigade blindée dans le royaume qui avait servi de « force de combat d’élite pour défendre la monarchie contre tout ennemi interne ou externe », a écrit cette semaine Bruce Riedel, un ancien analyste de la CIA et directeur du projet Brookings Intelligence.

Interviewé par MEE, Riedel a indiqué qu’il pensait que ces nouvelles troupes serviraient principalement de garde personnelle pour le prince héritier, en soutien aux gardes du corps royaux.

L’unité « sera loyale envers lui et le Pakistan juste au cas où ses ennemis prennent l’initiative de l’évincer et/ou le tuer », a déclaré Riedel. « Il s’est fait beaucoup d’ennemis en trois ans, dont un grand nombre au sein de la famille royale. »

Une question sensible

Ce déploiement est sensible pour le Pakistan. Alors qu’Islamabad et Riyad entretiennent des relations étroites, les Pakistanais ont tenté ces dernières années de se libérer de l’impression qu’ils étaient des marionnettes des Saoudiens, a noté Kamal Alam.

Le général Qamar Javed Bajwa, commandant en chef de l’armée pakistanaise depuis novembre 2016, s’est concentré sur l’établissement de relations tout autour du Golfe, y compris, pour la première fois, avec l’Iran. Ce nouveau déploiement en Arabie saoudite pourrait perturber ces efforts, bien que selon certains rapports, Bajwa aurait contacté l’Iran, la Turquie et le Qatar avant l’annonce.



Un garde-frontière saoudien à la frontière yéménite en octobre dernier (AFP)

Déployer des troupes pakistanaises au Yémen – où la coalition saoudienne combat les Houthis chiites soutenus par l’Iran – pourrait déclencher des tensions sectaires au Pakistan, un pays qui compte 35 millions de chiites sur ses près de 200 millions d’habitants et qui partage une frontière avec l’Iran.

Lorsque les Saoudiens avaient demandé l’appui du Pakistan en 2015, le parlement avait débattu pendant quatre jours, adoptant finalement une résolution optant pour le maintien d’une position de neutralité dans le conflit.

Selon Kamal Alam, il est très improbable que les soldats pakistanais soient déployés au Yémen, ne serait-ce que parce qu’ils ne parlent pas l’arabe. « Ils seraient donc des cibles faciles s’ils participaient à la guerre au Yémen... Cela n’aurait aucun sens », a-t-il observé.

Mais il pourrait en être autrement de la zone frontalière saoudo-yéménite. L’année dernière, des sources de sécurité pakistanaises haut placées ont déclaré à MEE que l’armée pakistanaise prévoyait d’envoyer une brigade de troupes de combat protéger la frontière vulnérable des attaques de représailles des Houthis.

Si les autorités pakistanaises ne donnent pas plus de précisions, a prévenu Alam, les spéculations continueront. « Soit ils le cachent, soit ils ne l’ont effectivement pas encore décidé. »

L’ambassade saoudienne n’avait pas répondu à la demande de commentaires formulée par Middle East Eye au moment de la publication de cet article.

 

Traduit de l’anglais (original).