Raed al-Salhi, une autre vie palestinienne prometteuse fauchée par Israël

Raed al-Salhi, une autre vie palestinienne prometteuse fauchée par Israël

#OccupationPalestine

La communauté pleure un jeune homme de 21 ans abattu par les forces israéliennes lors d’un raid nocturne, le dernier d’une série de meurtres dans le camp de réfugiés de Dheisheh

Raed al-Salhi a été touché à la poitrine, à l’estomac, au foie et à la cheville (capture d’écran)
Chloé Benoist's picture
08 septembre 2017
Last update: 
Monday 11 September 2017 9:27 UTC
Last Update French: 
11 septembre 2017

DHEISHEH, Cisjordanie occupée – Raed al-Salhi avait de grands projets. Au cours de l’été, ce résident d’al-Dheisheh, âgé de 21 ans, avait finalisé un projet qu’il avait conçu avec plusieurs amis visant à mettre en place un certain nombre de petites bibliothèques dans ce camp de réfugiés de Bethléem, dans le sud de la Cisjordanie occupée.

« Raed lisait tout le temps et essayait de pousser les jeunes à se rapprocher des livres », a déclaré Naji Owdah, directeur du centre communautaire de Laylac à Dheisheh qui a travaillé en étroite collaboration avec le jeune homme pendant des mois sur le projet.

« Il voulait aider les gens autant qu’il le pouvait et les instruire davantage »

– Naji Owdah, chef de communauté de Dheisheh

« Raed venait de l’une des familles les plus pauvres du camp… mais il voulait aider les gens autant qu’il le pouvait et les instruire davantage », a ajouté Owdah. « J’ai pu constater cela très clairement. »

Mais alors qu’il était prêt à faire de son projet une réalité, Raed a été mortellement blessé par des soldats israéliens. Sa mort a suscité colère et dévastation dans son camp, qui a vu de nombreux jeunes tués ou handicapés par les forces israéliennes.



Affiches à l’effigie de Raed al-Salhi en dehors de la tente de deuil érigée en sa mémoire dans le camp de réfugiés de Dheisheh (MEE)

Vingt-cinq jours d’agonie sous la garde des Israéliens

Le 9 août, Raed a été touché à plusieurs reprises par les balles des forces israéliennes à l’extérieur de son domicile lors d’un raid nocturne de l’armée.

Des soldats ont arraché le jeune homme qui faisait une hémorragie des mains de l’un de ses frères alors que ce dernier essayait de le mettre à l’abri. Le frère en question a été arrêté.

Sa famille a rejeté les allégations de l’armée israélienne selon lesquelles Raed a été abattu alors qu’il tentait de fuir. Ils affirment que Raed s’était simplement hissé sur le mur de la cour de leur maison pour voir où étaient les soldats au moment où il a été abattu.

Pendant 25 jours, Raed est resté à l’hôpital de Hadassah, à Jérusalem, sous garde armée, période pendant laquelle sa famille n’a pas pu lui rendre visite et a été laissée dans l’ignorance de son état de santé.

Un rapport d’hôpital reçu par le Comité palestinien des affaires des prisonniers indiquait seulement que Raed avait été atteint par « plusieurs coups de feu », a déclaré le porte-parole du comité, Akram al-Ayasa, à Middle East Eye, précisant que Raed avait été touché à la poitrine, à l’estomac, au foie et à la cheville.

« Nous ne savons pas quoi ressentir, il n’y a plus rien à dire ni à ressentir »

– Khaled, le frère de Raed

Le 3 septembre, Raed est décédé. Pendant cinq longs jours, sa famille en deuil a dû faire face à une autre bataille pour qu’Israël lui remette son corps.

Le Comité palestinien des affaires des prisonniers a officiellement amené l’affaire devant la Cour suprême israélienne jeudi. Le soir même, les autorités israéliennes annonçaient que le corps de Raed serait retourné le lendemain.

Le corps a été rendu aux autorités palestiniennes vendredi soir, et l'enterrement de Raed a eu lieu le samedi, après une autopsie.

« Sa mère n’est pas consciente de ce qui se passe maintenant », a déclaré à Middle East Eye Ishaq al-Salhi, le demi-frère de Raed, âgé de 60 ans, en s’agrippant à sa canne dans la tente de deuil de Raed à Dheisheh.

« Elle ne croit pas que Raed est mort, elle persiste à demander quand il rentrera à la maison et à l’attendre. »

« Nous ne savons pas quoi ressentir, il n’y a plus rien à dire ni à ressentir », a déclaré un autre frère de Raed, Khaled, 24 ans.

« Nous sourions tous devant les gens et prétendons qu’il n’y a aucun problème, mais croyez-moi, c’est faux. Chacun d’entre nous est effondré et profondément meurtri. »

« Tout ce dont nous nous soucions maintenant est d’enterrer son corps. »



Khaled al-Salhi, 24 ans, porte un T-shirt à l’effigie de son frère Raed, le 5 septembre 2017 (MEE)

« Un garçon aimant et aimé »

Raed, que son frère Khaled a décrit comme un amoureux des chats qui portait secours aux chatons errants dans la rue, au grand dam de sa famille, était selon plusieurs habitants de Dheisheh une personne appréciée au sein de la communauté.

Raed était également, depuis ses 15 ans, un membre engagé du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), le principal parti politique de gauche palestinien, a expliqué son demi-frère Ishaq ; il a également été emprisonné par Israël pendant environ quatre mois en 2014.

« Il avait bon cœur, il souriait et plaisantait tout le temps », a affirmé Khaled.

« Raed était mon ami ; de tous mes frères, il était celui duquel j’étais le plus proche. »

La mort de Raed a été dénoncée comme un exemple du recours excessif de l’armée israélienne à la force contre les Palestiniens.

« Dans ce cas, la force mortelle n’était ni proportionnée, ni nécessaire »

– Maya al-Orzza, chercheuse palestinienne

« Dans ce cas, la force mortelle n’était ni proportionnée, ni nécessaire », a affirmé Maya al-Orzza, chercheuse pour l’ONG palestinienne BADIL.

« Raed ne représentait aucune menace pour la vie des soldats, il fuyait sans arme et il aurait pu être appréhendé par d’autres moyens. »

« Cela nous mène à la conclusion que la mort de Raed était un meurtre extrajudiciaire et pourrait également constituer un crime de guerre sous la forme d’un homicide intentionnel. »

Au moins quatre habitants de Dheisheh – tous des jeunes hommes âgés de 18 à 27 ans – ont été tués par les forces israéliennes lors de raids de l’armée et d’affrontements depuis le début d’une vague de troubles née dans tout le territoire palestinien occupé en octobre 2015.

Des dizaines de jeunes du camp de réfugiés ont été blessés au cours de la même période dans ce qui a été dénoncé comme une campagne lancée délibérément dans le but de « tirer pour estropier » à Dheisheh et dans les camps de réfugiés voisins d’Aïda et d’al-Azza.

« Tirer pour estropier »

Le « capitaine Nidal », pseudonyme du commandant de l’armée israélienne en charge de la région de Bethléem, est connu pour les appels téléphoniques qu’il adresserait à de jeunes hommes palestiniens, dont Raed, selon des proches.

« Ce meurtre extrajudiciaire, auquel on ajoute de récents meurtres comparables à Dheisheh, le recours continu à une force excessive et les blessures intentionnelles infligées à des jeunes, les nombreuses arrestations arbitraires et les menaces, prouve que ces incidents constituent une politique plus large de répression de la résistance », a soutenu Maya al-Orzza.

Bien que le camp de Dheisheh soit depuis longtemps pris pour cible par l’armée israélienne, ses habitants ont fait part de leur fureur face à ce qu’ils ont décrit comme un manque d’attention de l’Autorité palestinienne (AP) et des médias palestiniens à l’égard de l’affaire Raed.

Le média social Dheisheh al-Hadath a rapporté que le FPLP allait interdire un certain nombre de médias palestiniens aux funérailles de Raed.

« Les médias ici sont pour le président [Mahmoud Abbas] et non pour les martyrs, pour les pauvres ou pour les camps », a déclaré Hamdi Faraj, habitant de Dheisheh et chroniqueur pour le journal al-Quds, dans la tente de deuil de Raed.

Faraj a ajouté que l’AP « [avait] parfois honte de voir des gens lutter » contre l’occupation israélienne.



Deux jeunes cousins de Raed al-Salhi portent des t-shirts avec une photo de leur proche palestinien tué, dans une tente de deuil située dans le camp de réfugiés de Dheisheh (MEE)

À qui le tour ?

Dans une communauté qui est depuis longtemps la cible de la violence militaire israélienne, la mort de Raed a été un nouveau rappel douloureux pour de nombreux habitants de Dheisheh que n’importe quel jeune homme ou garçon du camp pourrait être la prochaine victime de la violence de l’armée israélienne.

« Parfois, lorsque l’on essaie de se rapprocher de ces jeunes et de leur ouvrir plus de fenêtres [d’opportunités], l’idée qu’ils pourraient mourir nous vient à l’esprit, a expliqué Naji Owdah. J’ai vu cela avec ma famille, avec mes neveux… L’histoire se répète. »

Aggravant le chagrin causé par la mort de Raed, la décision d’Israël de retenir son corps pendant cinq jours n’a marqué que le dernier exemple en date d’une autre politique israélienne bien documentée, a déclaré Akram al-Ayasa à MEE.

« Le camp de Dheisheh est clairement une cible »

– Akram al-Ayasa, porte-parole du Comité palestinien des affaires des prisonniers

« C’est une punition collective – pas pour la personne décédée, mais une punition pour ses amis, ses collègues, sa communauté, sa famille », a-t-il déclaré.

« Le camp de Dheisheh est clairement une cible car il y a beaucoup d’activités contre les troupes israéliennes qui envahissent le camp. Ils veulent montrer qu’ils sont au pouvoir, même au centre de la zone A », a-t-il ajouté, en référence aux 22 % de la Cisjordanie officiellement sous le contrôle de l’Autorité palestinienne depuis les accords d’Oslo mais régulièrement objets de raids israéliens.

L'armée israélienne a informé MEE jeudi qu'elle avait ouvert une enquête au sujet de la mort de Raed, sous la supervision du parquet général militaire.
 
Toutefois, selon al-Ayasa, les résultats de la majorité des investigations internes de l'armée israélienne ne sont jamais rendus publics, et les soldats israéliens sont rarement tenus responsables pour l'usage de violence mortelle contre les Palestiniens.

L’absence apparente de responsabilité s’inscrit dans une politique israélienne plus large d’impunité, selon Maya al-Orzza.

« Les récents agissements israéliens contre des civils palestiniens ne peuvent être considérés comme des incidents isolés, mais plutôt comme les manifestations violentes d’une politique d’illégalité dans le cadre de laquelle les forces israéliennes opèrent en enfreignant de manière répétée et directe le droit international en l’absence de responsabilité effective », a souligné la chercheuse de l’ONG BADIL.

Alors que la mort de Raed a affecté de nombreux membres de sa communauté, Naji Owdah a déclaré que certains des frères et amis du jeune homme avaient depuis contacté le directeur du centre communautaire afin d’exprimer leur souhait de contribuer au projet de bibliothèques initié par Raed pour honorer sa mémoire.

« Je pense que Raed a ouvert les esprits quant à la manière d’étudier notre condition et de nous informer davantage sur ce qui se passe, à travers les livres et les histoires ou en parlant », a déclaré Owdah.

« Raed n’est pas spécial parce qu’il est mort, mais parce qu’il est une personne parmi de nombreux jeunes qui réfléchissent à la façon dont nous pouvons nous instruire, car l’éducation est une arme », a-t-il ajouté.

« Ces gens, Israël considère qu’ils sont plus dangereux qu’un individu armé. Et je suis d’accord. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.