Ruée de la Turquie en Afrique : Ankara lorgne sur un nouvel empire

Ruée de la Turquie en Afrique : Ankara lorgne sur un nouvel empire

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La Turquie devrait ouvrir sa plus grande base militaire d’outre-mer en Somalie, dernière initiative signalant le retour à son ancien territoire impérial

Le président Erdoğan en visite en Tanzanie en en janvier 2017 (AFP)
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08 août 2017
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Thursday 10 August 2017 10:36 UTC
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10 août 2017

ISTANBUL, Turquie – Dans un mois, la Turquie inaugurera ses plus importantes installations militaires d’outre-mer en Afrique. La plus grande représentation diplomatique d’Ankara se situe en Afrique. Sa compagnie aérienne nationale dessert plus de destinations en Afrique que toute autre compagnie internationale.

L’Afrique pour le gouvernement turc de l’AKP (Parti de la justice et du développement) représente des opportunités économiques inexploitées et un retour à des terres qui étaient autrefois sous sa domination impériale.

Le gouvernement d’Ankara était déterminé à s’implanter en Afrique après avoir observé ses rivaux économiques mondiaux, la Chine et l’Inde, cibler les marchés africains pendant des années.

S’il y a un pays qui devrait être présent en Afrique, c’est la Turquie

– Ahmet Kavas, ancien ambassadeur turc au Tchad

Une certaine urgence s’est emparée de l’offensive turque en Afrique depuis que les Émirats arabes unis (EAU), devenant rapidement le principal adversaire régional d’Ankara, renforcent leur présence militaire sur le continent. Les Émirats arabes unis construisent une série de bases militaires en Afrique pour étendre leur portée régionale.

Même si les EAU semble se concentrer principalement sur l’Afrique du Nord – plus précisément la Libye, où ils soutiennent militairement et financièrement le général renégat, Khalifa Haftar – leur alliance avec l’Égypte, membre de l’Union africaine, pourrait nuire aux efforts turcs sur tout le continent.

L’intérêt renouvelé de la Turquie pour l’Afrique a débuté en 2005 et, en 2008, une campagne diplomatique a été lancée. Ankara a progressivement augmenté le nombre de ses représentations diplomatiques sur le continent, passant à 39. De même, le nombre de missions diplomatiques africaines en Turquie est passé de huit à 33.

Ahmet Kavas, ancien ambassadeur turc au Tchad et conseiller au ministère des Affaires africaines, a déclaré à Middle East Eye que la présence de la Turquie en Afrique avait plus de sens que celle de tout autre pays.

« S’il y a un pays qui devrait être présent en Afrique, c’est la Turquie », a déclaré Kavas. « L’anomalie était le XXe siècle, période à laquelle nous étions largement absents du continent et où les pays d’Europe de l’Ouest y ont mis le pied ».



Recep Tayyip Erdoğan rencontre un garçon tanzanien à Dar es-Salaam en janvier (AFP)

Porte d’entrée de la Turquie

Pour la Turquie, la Somalie reste la principale porte d’entrée vers l’Afrique.

Ankara est militairement active en Somalie depuis 2009, lorsqu’elle a rejoint la force multinationale contre la piraterie au large des côtes somaliennes.

Ce fut un tremplin pour la Turquie qui a cherché à conclure un accord bilatéral afin de construire son propre avant-poste militaire dans le pays.

Le 3 août, Abdirrashid Abdullahi Mohamed, ministre somalien de la Défense, a annoncé l’achèvement des deux ans de travaux sur la base d’entraînement militaire turque à Mogadiscio et son entrée en activité en septembre.

Ce complexe est le plus grand camp militaire turc d’outre-mer et peut accueillir plus de 1 500 soldats à la fois.

Plus de 200 militaires turcs seront basés au centre pour former les forces armées somaliennes et assurer la sécurité du complexe, selon la mission turque en Somalie.

Le nouveau complexe de la mission à Mogadiscio a été achevé l’année dernière et représente la plus grande représentation diplomatique de Turquie.

Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est l’un des visiteurs les plus assidus en Somalie malgré sa situation précaire en matière de sécurité. Il a visité le pays trois fois depuis 2011.

Sa dernière visite en 2016 est survenue quelques heures à peine après l’explosion d’une bombe dans un hôtel de Mogadiscio fréquenté par des étrangers.

Yasin Aktay, membre de l’AKP et ancien vice-président du parti, a déclaré à MEE que même si la Turquie avait beaucoup investi en Somalie, elle ne devait pas être la seule passerelle vers l’Afrique et qu’il existait la possibilité d’élargir ses relations avec des pays comme le Soudan et la Tunisie.

« Pourquoi n’avoir qu’une seule passerelle vers un tel continent ? Des pays comme le Soudan et la Tunisie avec lesquels nous avons de bonnes relations peuvent constituer d’autres points d’entrée pour nous », a estimé Aktay.



Des patrouilles de sécurité turques autour de l’ambassade turque à Mogadiscio, ouverte en 2016 (AFP)

Pays de Gülen

Lorsque le gouvernement de l’AKP a commencé à s’implanter en Afrique en 2005, il a lourdement compté sur le soft power pour trouver un point d’appui en Afrique, en particulier en Afrique de l’Est et du Sud.

Les établissements d’enseignement de Fethullah Gülen constituaient le principal outil sur lequel il s’appuyait pour étendre son influence.

Cette approche a montré ses limites lorsque les alliés d’autrefois sont devenus ennemis mortels.

Les autorités tiennent maintenant Gülen, prédicateur turc musulman vivant aux États-Unis, et ses partisans pour responsables de la tentative de coup d’État en Turquie en juillet 2016.

Cependant, le mouvement de Gülen est maintenant solidement ancré dans les pays africains tels que la Tanzanie, le Kenya, le Mozambique et l’Afrique du Sud.

Ankara a dû recourir à un mélange de persuasion et de menaces pour faire en sorte que divers gouvernements africains ferment les indispensables écoles financées ou dirigées par le mouvement de Gülen.

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Cette pression pour fermer ces institutions qu’Ankara promouvait autrefois fortement conjuguée au raisonnement pas très convaincant selon lequel le mouvement Gülen, entièrement turc et axé sur la Turquie, constitue une menace pour ces pays a entamé la crédibilité d’Ankara dans ces pays.

Ankara cherche à remédier à cette situation en renforçant la présence d’institutions approuvées par le gouvernement en Afrique, à la fois liées à l’aide humanitaire et à l’éducation.

Ils savent le danger extrême que posent les gulénistes

– Ahmet Kavas, ancien ambassadeur turc au Tchad

Une initiative a été lancée à Ankara la semaine dernière pour encourager les étudiants turcs à s’engager bénévolement dans des projets d’aide et de développement dans dix-huit pays africains.

L’importance que le gouvernement accorde à l’élargissement de sa présence en Afrique était visible rien qu’en regardant les participants à cet événement. Parmi ceux-ci figuraient le vice-Premier ministre turc, le responsable de l’agence de développement de la Turquie et le fils d’Erdoğan, Bilal, qui dirige un certain nombre de fondations désormais influentes.

Les universités turques fournissent également davantage de bourses aux étudiants africains. Derrière ces bourses se cache l’espoir que cela profitera à la Turquie dans le futur lorsque ces étudiants se hisseront à des postes d’influence dans leur pays.

Selon Kavas, president d'Afam, un think tanl turc axe sur I' Afrique, les pays africains sont bien conscients des dangers posés par les institutions gulénistes et agissent rapidement pour les expulser de leur pays.

« Ils disposent de 33 représentations diplomatiques à Ankara et sont bien conscients des sensibilités turques. Oui, l’éducation est importante et ils ne veulent idéalement pas la perturber, mais ils savent le danger extrême que posent les gulénistes », a affirmé Kavas.



L’ambassade de Mogadiscio est l’une des 33 qui opèrent actuellement en Afrique (AFP)

Motivations économiques

Erdoğan a écarté les critiques selon lesquelles Ankara se comporte telle une puissance coloniale en ce qui concerne ses relations avec l’Afrique.

Il a saisi chaque occasion de critiquer l’Occident et faire valoir son propre parti en affirmant que, contrairement aux colonialistes occidentaux, la Turquie s’intéresse à des relations gagnant-gagnant avec ses partenaires africains.

Les considérations économiques demeurent la principale motivation de l’élan de la Turquie vers l’Afrique.

Le lancement de grands projets d’infrastructure par les gouvernements africains pourrait constituer une impulsion majeure pour les entrepreneurs turcs dans les secteurs de la construction et des mines.

Les Soudanais préféreront travailler avec des entreprises turques parce qu’ils ressentent une affinité culturelle et religieuse

– Yasin Aktay, politicien de l’AKP

Le secteur de la construction, l’un des principaux moteurs de la croissance économique turque ces dernières années, a subi des coups durs après avoir perdu des marchés lucratifs en Afrique du Nord, au Moyen-Orient et en Russie à la suite de conflits et de crises.

Aktay, qui était au Soudan la semaine dernière, a déclaré que les autorités soudanaises avaient exprimé leur vif intérêt pour les investissements et l’expertise turcs en vue de développer leur industrie minière.

« Avec toutes les ressources pétrolières qui subsistent au Soudan du Sud, le gouvernement du Soudan est désireux de bénéficier de ses vastes richesses minérales », a-t-il déclaré.

« Les signes indiquent que les États-Unis vont lever leurs sanctions contre le pays parce que la dernière extension n’allait que jusqu’en octobre. Par conséquent, tous les pays font la queue pour bénéficier des richesses minérales du Soudan. »

« Les Soudanais préféreront travailler avec des entreprises turques parce qu’ils ressentent une affinité culturelle et religieuse avec la Turquie. »

Aktay a également indiqué que sont en passe d’être résolus les problèmes bureaucratiques qui ont entravé un projet pour lequel Ankara a loué environ sept millions d’hectares de terres agricoles privilégiées pour travailler conjointement avec des agriculteurs soudanais et contribuer à répondre aux demandes alimentaires de la Turquie.



Une frégate turque amarrée à Port-Soudan en 2014 (AFP)

L’UE renvoie « par la force » les migrants africains

Turkish Airlines, la compagnie nationale, a joué un rôle important dans l’expansion de la Turquie en Afrique.

La compagnie aérienne dessert 51 destinations sur le continent, plus que toute autre compagnie aérienne internationale.

Toutefois, ce vaste réseau africain possède aussi un côté obscur.

L’UE aurait discrètement eu recours à des vols Turkish Airlines pour renvoyer par la force les migrants africains.

Les retours forcés sont effectués dans le cadre de l’accord de réadmission signé entre Bruxelles et Ankara en 2013 dans le cadre du pacte migratoire.

Dans le cadre de l’accord de réadmission, l’UE peut renvoyer tous les migrants non autorisés en Turquie afin qu’ils soient expulsés vers leur pays d’origine.

La partie sur la réadmission du pacte migratoire est menacée depuis que l’UE est revenue sur la promesse d’une circulation sans obligation de visa vers l’UE pour les citoyens turcs en contrepartie.

Le gouvernement d’Ankara est déterminé à ne plus perdre en termes de positionnement militaire face à ses rivaux régionaux, ni économiquement face à ses rivaux mondiaux sur des terres autrefois sous sa domination.

Le succès en Afrique garantit également à l’AKP un scénario gagnant-gagnant à présenter à l’opinion publique turque alors que des élections cruciales sont prévues pour 2019.

Par ailleurs, Kavas estime que la Turquie a la responsabilité historique d’être présente en Afrique.

« La Turquie a une relation ancienne et étroite avec le continent qui remonte à plus d’un millier d’années, notre présence s’étendant du nord de l’Afrique au Kenya moderne. Nous ne sommes pas des étrangers là-bas. »

 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.