Tunisie : Amina, l’ex-Femen, n’est pas la bienvenue chez elle

Tunisie : Amina, l’ex-Femen, n’est pas la bienvenue chez elle

#Femmes

Rentrée depuis plus d'un an chez elle, en Tunisie, la jeune féministe, ex-Femen, vit dans le village touristique de Sidi Bou Saïd où un groupe d'habitants a lancé une pétition pour la faire partir

À 21 ans, Amina se consacre à l'écriture d'un livre semi autobiographique (MEE/Lilia Blaise)
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06 octobre 2016
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Friday 7 October 2016 12:04 UTC
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07 octobre 2016

SIDI BOU SAÏD, Tunisie – Ses cheveux de jais coupés courts et ses tatouages visibles à travers son jean déchiré attirent des coups d’œil furtifs. Amina Sboui, 21 ans, a bien grandi depuis le temps où, militante Femen – ce mouvement féministe créé en 2008 en Ukraine – elle posait seins nus sur Facebook. Oublié ce temps où elle faisait de la prison pour détention de gaz paralysant lors d’une manifestation à Kairouan contre la tenue du congrès annuel du groupe salafiste Ansar al-Charia.

Du haut de la terrasse de l’Art Café, à Sidi Bou Saïd, village très fréquenté par les touristes dans la banlieue nord de Tunis, la jeune femme, cigarette à la main, guette la rue. Des rumeurs ont annoncé qu’une manifestation allait se tenir contre elle, ce samedi 1er octobre, pour la chasser de Sidi Bou Saïd.

À l’origine de cette rumeur, une pétition dans laquelle Amina est accusée par les membres de l’association Awled Sidi Bou Saïd (Les fils de Sidi Bou Saïd) de « menacer les valeurs des habitants [du village] » et leur mode de vie, de « corrompre des jeunes filles mineures », d’avoir des relations sexuelles avec elles, de « parier de l’argent » et d'« encourager ces mineures à s’engager dans des associations avec des homosexuels ».

La pétition demande à « ce que les parents d’enfants de Sidi Bou Saïd portent plainte contre Amina et ses soutiens, et contre ceux qui sont impliqués dans la culture de la propagation de la nudité et du déshabillement dans les lieux publics ».

« Des repris de justice repentis et des affairistes véreux »

Les auteurs de cette pétition prétendent avoir récolté entre 800 et 300 signatures. Amina, elle, affirme que toutes ces accusations sont « fausses ». Les mineures en question ? Une jeune fille de 15 ans venue passer du temps chez Amina avec sa mère.

« Ce qui est encore plus grave, c’est que des gens s’érigent en propriétaires du village et pensent que l’on peut chasser des personnes comme ça. C’est de plus en plus fréquent, comme une sorte de régionalisme exacerbé », atteste Bochra Belhaj Hmida, députée et militante des droits de l’homme.

Amina défend une autre version, corroborée par son avocate : « Cette cabale est orchestrée de toutes pièces par un homme dont la femme a souhaité divorcer il y a quelques mois et qui pense que j’en suis responsable parce que je lui avais conseillé un avocat », explique-t-elle d’une voix posée.

La femme en question, jointe par téléphone, a confirmé à Middle East Eye : les faits remontent à il y a plus d’un an. Elle et ses filles s’étaient liées d’amitié avec Amina. Mais son mari, violent et agressif, ne l’avait jamais accepté. « Il est instable et violent. Il s’en est pris à Amina juste parce qu’on avait passé du temps chez elle avec mes filles », a-t-elle ajouté en préférant garder l’anonymat.

Pour le maire de Sidi Bou Saïd, Raouf Dakhlaoui, les auteurs de la pétition « qui se prétendent membres de l’association Awled Sidi Bou Saïd » appartiennent à « une soi-disant association fascisante composée de repris de justice repentis et d'affairistes véreux regroupés sous une étiquette religieuse islamiste », explique-t-il à MEE.

Et pourtant, cette simple histoire de couple a eu des répercussions directes sur Amina, restée discrète depuis ses déboires en France. Elle y avait passé son baccalauréat, quitté le mouvement des Femen avec lequel elle n’était plus d’accord et inventé une histoire d’agression salafiste en juillet 2015 à Paris.

Le 13 septembre, le mari de cette femme et d’autres personnes ont tenté d’agresser la jeune femme à son domicile en pleine nuit, en défonçant la porte et en hurlant des insultes homophobes. Après cette agression, Amina a porté plainte auprès de la police mais ses agresseurs ont été relâchés aussi vite qu’ils avaient été interpellés. Ces faits ont été confirmés à MEE par l’avocate d’Amina, maître Hayet Jazzar, qui l’a soutenue dans sa plainte.

Elle nie se promener nue dans la rue

« Depuis le procès de Kairouan où Amina avait été emprisonnée, c’est la première fois que j’entends une telle chose ! Amina n’avait aucun problème en Tunisie jusqu’à présent », commente-t-elle. Amina avait passé à l'époque plus de quatre mois en prison pour détention illégale d'un aérosol. Elle avait également été maintenue en détention en attendant d'être jugée pour profanation d'une sépulture (elle avait tagué le mur d'un cimetière de Kairouan).

Depuis l’altercation au sujet de sa femme et de sa fille, l’homme, un certain Walid Ben Chabaane, et son frère Salah, apparu à la télévision tunisienne lors d’un débat avec Amina sur le sujet, ont lancé la pétition dans Sidi Bou Saïd pour pousser Amina à partir du village.

Sur un autre plateau télévisé où Amina se retrouve seule face à un animateur connu, la jeune fille se retrouve à nier se promener nue dans la rue.

Les gens de Sidi Bou Saïd que nous avons rencontrés ne semblent toutefois pas se soucier d’Amina. Samedi matin, le village se réveille doucement avec les premiers visiteurs et les habitués qui sortent prendre leur café. Les commerçants ont pris leur place devant leurs échoppes et regardent les allées et venues dans la rue.

« Je m’entends bien avec quelques personnes, moins avec d’autres. J’adore ce village depuis mon enfance, c’est pour ça que je m’y suis installée. C’est vrai que certains n’arrivent pas à m’accepter », reconnaît-elle.

Aujourd’hui, même si elle se moque de ses agresseurs, elle admet avoir plus peur qu’avant. « J’ai peur tout simplement parce que toute la Tunisie sait où j’habite maintenant », confesse-t-elle après avoir enchaîné deux émissions télé à grande écoute dans la semaine qui a suivi la pétition.

« Ici tout le monde observe qui fait quoi depuis son moucharabieh [panneau ajouré permettant de ventiler et de voir sans être vu, typique de l’architecture traditionnelle dans les pays arabes]. C’est comme ça, Sidi Bou Saïd », commente Ali, un Tuniso-Belge installé dans une maison voisine de l’ancienne demeure où habitait Amina.

Chômage et pauvreté

« Moi, je ne signerai jamais une telle pétition même si elle m’a bien fatigué l’année où elle a habité à côté de chez moi ! C’est une gamine mais si vous lui parlez, elle entend raison », témoigne Ali, qui se plaint des fêtes et soirées qu’Amina organisait chez elle.

Devant la nouvelle maison d’Amina, un commerçant, la quarantaine, considère que la jeune femme est victime de « gens intolérants ». « Toutes ces histoires à la télé, comme quoi elle boit dans la rue, elle se balade toute nue, c’est faux. Amina sait respecter les gens. Parfois elle fait des bêtises, mais si on vit en démocratie comme on dit, on doit accepter tout le monde. » Natif de Sidi Bou Saïd, l’homme n’a pas souhaité signé la pétition. « À Sidi Bou Saïd, le chômage et la pauvreté sont des problèmes bien plus importants », conclut-il.

Plus haut dans la rue commerçante, Salah, 30 ans, mange son casse-croûte matinal en attendant ses clients. Il porte sur le front la marque des cinq prières quotidiennes. « Moi je suis musulman pratiquant et ça me gêne davantage de voir des adolescents faire tout et n’importe quoi dans les escaliers qui mènent au port – parfois même des jeunes filles voilées ! Amina, elle est tranquille, elle dit bonjour quand elle passe, et je lui réponds. »

Si tout le monde semble connaître l’enfant terrible du village et l’apprécier plus ou moins, d’autres sont plus sévères et n’hésitent pas à la juger, comme Ibrahim, vendeur de kilims (tapis) et de faïences. « Je n’apprécie pas le type de femme qu’elle représente, je n’ai pas envie que mes filles traînent avec elle, par exemple. Mais de là à signer une pétition pour qu’elle parte, certainement pas », promet-il.

Pour le maire de Sidi Bou Saïd, Raouf Dakhlaoui, ce « scandale » reflète juste un « fascisme ordinaire » à l’encontre d’Amina. « Je n'ai aucune sympathie particulière pour Amina, je n'aime pas son attitude, ses tenues, mais chacun a le droit de vivre comme il veut, dans le cadre de la loi », assure-t-il à MEE.

« Ici, on n'est pas à San Fransisco ! »

Pour Amina, la pétition est avant tout un règlement de comptes qui révèle aussi une homophobie toujours présente en Tunisie. « C’est vrai que je vis avec des personnes de la communauté LGBT [lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres] et ça, ça gêne encore plus que mes tatouages ! » Amina a même profité de son récent passage télévisé pour dire qu’elle était bisexuelle et faire son coming-out, une première en Tunisie. « Je l’ai fait spontanément car on me posait trop de questions sur mes fréquentations », se défend Amina.

« Il y a toujours eu des homosexuels à Sidi Bou Saïd, tout le monde le sait mais depuis qu’Amina est arrivée, c’est un peu la Gay Pride. Mais ici, on n’est pas à San Francisco ! », s’offusque Ali, son ancien voisin.

Pour Amina, ce sont finalement ces propos qui la poussent à rester fidèle à elle-même. Elle a d’ailleurs récemment adhéré à une association tunisienne qui lutte pour la reconnaissance des droits LGBT en Tunisie. « Les choses changent progressivement en Tunisie, il faut que ça continue. »

Hayet Jazzar, son avocate, salue son courage : « Amina est avant-gardiste, quelqu’un de spécial, nous devons la protéger. »

La jeune femme travaille déjà sur son nouveau livre, un roman sur une jeune fille schizophrène, enfermée dans l’hôpital psychiatrique tunisien de Razi à l’âge de 13 ans. « Je m’inspire de mon histoire personnelle, ça parle des abus dont sont victimes parfois les malades et de ce que j’ai vécu en tant que patiente », raconte-elle.

L’ex-Femen rêve d’écriture et de voyages en Amérique du Sud et veut reprendre ses études.

Vers midi, alors que les touristes et les familles commencent à arriver à Sidi Bou Saïd, la manifestation pour faire partir Amina n’aura finalement pas eu lieu. Une rumeur de plus.