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Netanyahou déclare-t-il la « guerre » aux détracteurs dans son pays ?

Le gouvernement israélien a indiqué qu’il se préparait à adopter une ligne dure face aux groupes de défense des droits de l’homme, aux médias et à la Cour suprême

NAZARETH, Israël – Un mois après avoir repris son mandat de Premier ministre, Benjamin Netanyahou est accusé d’imposer un régime de plus en plus autocratique, ses détracteurs signalant que son nouveau gouvernement se prépare à adopter une ligne très dure face aux institutions israéliennes opposées à ses politiques.

Formée le mois dernier, la coalition de droite d’Israël a déjà fait savoir qu’elle combattra en priorité sur trois fronts : les organisations de défense des droits de l’homme, les médias et la Cour suprême. Tous ont affronté Netanyahou à plusieurs reprises au cours de ses mandats précédents.

Le chef de l’opposition parlementaire, Isaac Herzog, a sonné l’alarme le mois dernier, avertissant Netanyahou de ne pas « porter la main » sur le pouvoir judiciaire, les médias ou les minorités du pays, y compris les 1,5 million de citoyens palestiniens. Netanyahou semble avoir appris les « combines » des dictateurs de la région, a-t-il ajouté.

Des observateurs de longue date de la politique israélienne craignent également que l’actuelle coalition de droite, restreinte, accorde beaucoup plus de latitude au Premier ministre. Dans ses deux précédents gouvernements, Netanyahou était tributaire du soutien des partis centristes, comme le Parti travailliste et Yesh Atid. Aucune contrainte de ce genre n’entrave désormais son chemin.

Après que Netanyahou s’est attribué de nouveaux pouvoirs cette semaine lui permettant d’opposer son veto aux lois, Dov Khenin, seul membre juif de la Liste unifiée, la coalition arabe du parlement israélien (la Knesset), s’est demandé : « Sommes-nous sur la voie de l’autocratie ? »

De même, Uri Avnery, leader du mouvement Gush Shalom qui milite pour la paix et ancien membre de la Knesset, a conclu dans une chronique récente intitulée « Qui va sauver Israël ? » que « l’extrême droite a pris confiance en elle et est déterminée à utiliser ses pouvoirs ».

L’inquiétude grandit

Les sources de préoccupation se sont rapidement multipliées.

Parmi elles, l’annonce d’un projet de loi du gouvernement visant à pénaliser les groupes de défense des droits de l’homme cherchant à aider les Palestiniens dans les territoires occupés et à protéger les droits de l’importante minorité palestinienne d’Israël ainsi que des demandeurs d’asile africains.

En outre, une source diplomatique a révélé à Middle East Eye qu’en coulisses, les responsables israéliens tentent d’intimider les gouvernements européens pour que ces derniers mettent fin au financement de la communauté israélienne de défense des droits de l’homme.

La décision de Netanyahou de se réserver le ministère de la Communication, qui réglemente les médias – et ceci en dépit d’un manque de postes ministériels avec lesquels récompenser les partenaires de la coalition – a également fait froncer quelques sourcils.

Les analystes ont signalé que Netanyahou se prépare à intimider une partie des médias qui se montrent critiques envers lui et à consolider la position d’Israel Hayom, un quotidien gratuit devenu le journal national au plus fort tirage. Détenu par Sheldon Adelson, milliardaire américain faisant fortune dans les casinos, ce journal est un fervent défenseur de Netanyahou.

On craint également que la Cour suprême israélienne, qui en est venue aux mains à plusieurs reprises avec le dernier gouvernement de Netanyahou alors qu’il cherchait à emprisonner et à expulser les demandeurs d’asile, ne se trouve également dans le collimateur du Premier ministre.

Netanyahou a en effet décidé de nommer au poste de ministre de la Justice Ayelet Shaked, du Foyer juif, un parti pro-colons. Féroce détractrice de la Cour suprême, Shaked a par le passé essayé de présenter des mesures législatives pour la neutraliser.

« Netanyahou a pour ainsi dire déclaré la guerre à la dissidence, que ce soit celle des organisations de défense des droits de l’homme ou celle des médias », a indiqué Jafar Farah, directeur de Mossawa, un groupe de défense de la minorité palestinienne d’Israël.

Israël n’est « pas parfait »

Netanyahou a défendu son bilan face à ces accusations.

Suite aux critiques du Président américain Barack Obama, lui reprochant d’avoir une vision du monde en matière de sécurité uniquement basée sur les « pires possibilités », Netanyahou a répondu ce jeudi : « Israël n’est pas parfait mais se trouve sur un même pied d’égalité que les grandes démocraties du monde, et fait face à des défis qui sont beaucoup plus difficiles. »

Il a également affirmé que son gouvernement s’était beaucoup investi pour aider la minorité palestinienne d’Israël et a promis de préserver l’indépendance de la Cour suprême, tout en soulignant que son intention était uniquement d’ouvrir les médias à une concurrence accrue, pas de les contrôler.

« Je crois à la concurrence entre les produits, entre les marchandises mais aussi entre les idées », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse.

Les détracteurs ne sont toutefois pas rassurés.

Un diplomate européen à Jérusalem a indiqué à MEE qu’Israël avait engagé une campagne agressive à travers les capitales européennes afin de les persuader de cesser de financer les groupes de défense des droits de l’homme en Israël.

« La pression que nous subissons en coulisses est intense », a déclaré la source, qui a souhaité rester anonyme compte tenu de la sensibilité de la question.

Le diplomate a ajouté qu’Israël souhaitait en particulier réduire au silence les groupes israéliens dont le travail pourrait encourager le développement d’une campagne internationale de boycott ou contribuer aux enquêtes de la Cour pénale internationale, que les Palestiniens ont officiellement rejointe en avril.

Le diplomate a indiqué que B’Tselem et Breaking the Silence, deux groupes qui mettent en évidence les violations des droits de l’homme et qui sont financés par les gouvernements européens, figuraient en haut du tableau de chasse d’Israël.

Des témoignages de soldats controversés

Cette semaine, les tensions ont explosé au vu de tous lorsque le ministère israélien des Affaires étrangères a exprimé son désaccord avec la Suisse pour son soutien à une exposition de Breaking the Silence.

Yigal Caspi, ambassadeur d’Israël en Suisse, a dénoncé l’exposition à Zurich, qui contient des photographies et des témoignages de soldats israéliens faisant état de violations des droits des Palestiniens, la qualifiant de « calomnie ».

Caspi a exigé que le gouvernement suisse mette fin immédiatement au financement de l’exposition. Israël avait auparavant demandé à la Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, à l’Espagne et au Danemark d’arrêter également de soutenir le groupe.

Cette controverse a été immédiatement suivie de la décision du ministère de la Culture de retirer le financement d’un spectacle de danse censé être lancé à Tel Aviv et intégrant des clips vidéo filmés par B’Tselem depuis les territoires occupés.

Tzipi Hotovely, l’adjoint de Netanyahou au ministère des Affaires étrangères, a réitéré avec fermeté l’avertissement formulé mardi, selon lequel son gouvernement allait « agir contre les groupes qui opèrent contre Israël à l’intérieur du pays et à l’étranger ».

Breaking the Silence a répondu en critiquant la « campagne antidémocratique » du gouvernement.

Un projet de loi sur les ONG dans les tuyaux

Le différend avec la Suisse ressemblait à la première manche d’un mouvement plus global destiné à museler les groupes de défense des droits de l’homme, a déclaré Rina Rosenberg, chef du service d’assistance judiciaire d’Adalah, un centre juridique qui s’adresse aux citoyens palestiniens d’Israël.

« La direction vers laquelle ce gouvernement semble se tourner suscite une grande préoccupation, a-t-elle indiqué à MEE. Il semblerait qu’un grand combat nous attende. »

Les partis de la coalition ont spécifié dans leur accord le mois dernier qu’ils allaient faire avancer ce qui est qualifié de « projet de loi sur les ONG », ciblant les groupes considérés comme étant de gauche et pro-palestiniens. Ayelet Shaked, nouvelle ministre de la Justice, est le moteur de cette mesure.

Selon les médias israéliens, ce projet de loi pourrait contraindre les ONG à demander l’approbation des ministères de la Défense et des Affaires étrangères pour les financements reçus de la part de gouvernements étrangers. Cette manœuvre frapperait le plus durement les groupes de défense des droits de l’homme et les groupes pro-palestiniens.

Si cette législation est adoptée, la plupart de ces groupes aura du mal à survivre financièrement, a expliqué Rosenberg.

Dans la précédente Knesset, le gouvernement Netanyahou avait essayé d’adopter des mesures législatives contre les organisations de défense des droits de l’homme, avant de les bloquer suite aux protestations des gouvernements occidentaux. Il avait notamment été proposé de classer les groupes de gauche qui reçoivent des fonds de l’étranger comme étant des « agents étrangers ».

Dans le même temps, des groupes comme Rabbis for Human Rights et Physicians for Human Rights se sont vu refuser une exonération fiscale, ce qui limite ainsi leur capacité à lever des fonds, contrairement à des groupes d’extrême-droite qui ont bénéficié de l’exonération.

Rosenberg a expliqué que le nouveau gouvernement de Netanyahou semblait avoir appris sa leçon et évitait de recourir à une législation ouvertement politisée.

« Cette fois, on dirait qu’ils vont se montrer beaucoup plus intelligents, ce qui rend la situation plus dangereuse, a-t-elle précisé. En conditionnant les financements à l’autorisation du ministère de la Défense ou d’un comité de la Knesset, ils peuvent dire qu’ils suivent les pratiques adoptées dans des pays comme l’Égypte, la Jordanie et l’Inde. »

Rosenberg a affirmé craindre qu’Israël parvienne à rejeter les critiques en affirmant qu’il est le seul pays à être montré du doigt.

Le « tsar » de la communication

Jafar Farah, du groupe Mossawa, a indiqué que Netanyahou cherchait également à « consolider son emprise sur les médias », un moyen supplémentaire de faire taire les critiques.

En plus d’être devenu ministre de la Communication, il s’est lui-même attribué la responsabilité de l’Israel Broadcasting Authority, le diffuseur national, et a accentué sa prise de contrôle du comité ministériel qui supervise la législation dans ce secteur.

Dans le cadre de l’accord de coalition, Netanyahou a insisté pour que ses partenaires s’engagent à soutenir toutes les initiatives de communication qu’il lancera.

Amir Teig, analyste des médias, a signalé que Netanyahou était déterminé à devenir un « tsar de la communication ».

Quant à Yossi Verter, un analyste politique d’Haaretz, il a soutenu que c’était « l’heure de la vengeance » pour Netanyahou. Ce dernier aurait été irrité par les médias qui l’ont dépeint sous un jour peu flatteur au cours de la campagne électorale.

Les chaînes de télévision menacées

Selon les analystes, l’objectif principal de Netanyahou est d’annihiler toute menace de restrictions planant sur le quotidien national Israel Hayom.

Les partenaires de coalition de Netanyahou dans la dernière Knesset ont dénoncé le journal, le qualifiant de « Pravda » d’Israël, en référence à la publication officielle de l’ancien régime soviétique.

Netanyahou a convoqué des élections anticipées en novembre dernier, peu après que la Knesset a adopté en première lecture la législation visant à interdire la distribution nationale d’un journal gratuit afin de limiter l’influence d’Israel Hayom.

Ce journal, pour lequel Sheldon Adelson perd un montant estimé à 5 millions de dollars par an, a mis en difficulté Yediot Aharonot, principal journal payant, qui se montre critique envers Netanyahou.

Netanyahou s’est également servi de son rôle de ministre de la Communication pour rendre la vie difficile à deux chaînes de télévision commerciales déficitaires du pays, Channel 2 et Channel 10. Il n’a proposé aucun allègement de leurs lourdes dettes, alors que Channel 10 en particulier est menacé de fermeture.

Jafar Farah a expliqué que les menaces financières de Netanyahou étaient un moyen efficace d’intimider les sociétés de diffusion, qui reposent sur la publicité étatique.

Les juges prêts au combat

Concernant la Cour suprême, qui représente la juridiction d’appel de dernier recours pour les Palestiniens des territoires occupés et les minorités d’Israël, l’inquiétude grandit également.

Le mois dernier, Netanyahou en a choqué plus d’un dans la communauté juridique en nommant Ayelet Shaked, du Foyer juif, au poste de ministre de la Justice. Elle s’est montrée fortement critique envers la Cour, jugeant sa posture trop libérale.

Au sujet de sa nomination, un juge de la Cour suprême à la retraite a déclaré : « Ils [le gouvernement] invitent au combat ».

Shaked est connue pour son souhait de refuser à la Cour suprême le droit d’annuler les lois et pour sa volonté de changer le système de nomination des juges afin que les magistrats de droite prennent l’ascendant.

« L’idée selon laquelle la Cour serait une institution libérale est un mythe », a déclaré Daphna Golan, professeur de droit spécialiste des droits de l’homme à l’université hébraïque de Jérusalem. « Elle est en fait très conservatrice et protège rarement les droits des Palestiniens, que ce soit dans les territoires occupés ou en Israël. »

« Mais pour Shaked et la droite, elle est trop militante et il faut l’affaiblir. »

Cette semaine, Shaked a présenté son premier projet de loi en tant que ministre de la Justice, établissant une sentence de dix ans d’emprisonnement pour les personnes reconnues coupables d’avoir jeté des pierres. Les observateurs s’attendent à ce que la loi soit appliquée uniquement aux Palestiniens.

Golan a précisé que le danger était que face aux menaces du gouvernement, la Cour suprême se montre de plus en plus réticente à l’idée de faire respecter les droits de l’homme, ce qui retirerait ainsi une autre strate démocratique.
 

Photo : une exposition photographique de l’ONG Breaking the Silence en Suisse a suscité de nombreuses critiques (AFP).

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.