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Quelle a vraiment été la plus importante crise de migrants et de réfugiés en Europe ?

Quels sont les chiffres depuis 1939 ?

Les médias et les hommes politiques annoncent que l’Europe affronte actuellement sa pire crise de migrants et de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, mais certains historiens remettent en cause cette idée.

Il est encore compliqué de quantifier la crise actuelle dans la mesure où les chiffres continuent d’augmenter, et que peu sont capables d’estimer quand tout cela aura une fin. Au cours des huit premiers mois de cette année, plus de 500 000 personnes sont arrivées sur le territoire européen, et des centaines de milliers poursuivent leur voyage chaque mois. L’an dernier, plus de 400 000 personnes sont arrivées dans l’Union européenne, et le nombre de nouveaux arrivants croît annuellement depuis plusieurs années.

L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a déclaré ne s’attendre à aucune accalmie de cette vague de personnes qui traversent la Méditerranée pour venir trouver la sécurité en Europe, tandis que la guerre civile syrienne, le principal facteur qui attire les réfugiés vers l’Europe, fait rage et ne laisse aucun espoir de paix à court terme.

Posons-nous quelques questions afin de replacer l’actuelle crise européenne dans son contexte.

Est-ce là la pire crise de migrants et de réfugiés pour l’UE ?

Les historiens remettent en cause l’étiquette de « pire crise », en particulier quand cette notion renvoie à la Seconde Guerre mondiale, car ils établissent en général une distinction entre la guerre elle-même et le gigantesque déplacement de population qui s’est produit sur le continent dans la seconde moitié des années 40.

Le débat sur les statistiques est toujours d’actualité, mais des recherches indiquent que plus de onze millions d’Allemands ont été expulsés d’autres pays européens à la suite de la guerre, selon Pamela Ballinger, experte de la question des réfugiés à l’Université du Michigan.

Parallèlement à ce phénomène, environ deux millions de ressortissants russes expatriés ont reçu l’ordre de rentrer en Union soviétique.

Des centaines de milliers de juifs, dont beaucoup étaient restés en Union soviétique pendant la guerre, ont eux aussi été contraints de se déplacer.

Ces chiffres font figure de géants face à ceux de la crise actuelle : le nombre de migrants, issus principalement du Moyen-Orient et d’Afrique, qui ont posé le pied sur les côtes européennes au cours des trois dernières années, est toujours estimé à moins d’un million.

Lorsque l’on s’intéresse à l’histoire européenne depuis 1991 — date à laquelle le traité formant l’Union européenne a été adopté à Maastricht —, l’étiquette de « pire crise » semble mieux s’appliquer, sauf peut-être à une exception près : la guerre en Bosnie.

Et en comparaison avec la guerre de Bosnie ?

L’UNHCR a précédemment déclaré que la guerre de Bosnie de 1992 à 1995 avait déclenché « la plus importante crise de réfugiés en Europe depuis la seconde Guerre mondiale ».

Au moins 2,5 millions de personnes ont été contraintes de quitter leur foyer en Bosnie. Parmi elles, on compte 1,3 million de déplacés à l’intérieur du pays ainsi que 500 000 réfugiés qui ont fui vers les pays voisins, et 700 000 autres réfugiés qui sont partis en Europe occidentale, selon l’UNHCR.

Parmi les principales différences entre la crise bosnienne et la crise actuelle, on note le fait qu’en Bosnie, la plupart des personnes furent déplacées relativement près de leur lieu d’origine, et qu’elles n’étaient pas venues d’autres continents.

De plus, l’ONU et les autres organisations humanitaires qui se sont occupées des déplacés bosniens travaillaient dans une zone de conflit, contrairement à aujourd’hui, où, par exemple, fournir de l’aide humanitaire aux migrants qui arrivent en Grèce ne nécessite aucune négociation avec des groupes armés.

Malgré l’inaction qu’on a pu constater au début du conflit en Bosnie, les puissances d’Europe occidentale et les États-Unis ont pu établir une solution politique qui a finalement permis de contenir la crise des réfugiés.

Les perspectives d’une telle solution politique demeurent incertaines dans le cas de la Syrie.

Quelle est l’importance de cette crise dans notre histoire ?

La création en 1947 d’un État pakistanais indépendant a poussé 14 millions de personnes à se déplacer, notamment des musulmans d’Inde qui ont fui vers le Pakistan, ainsi que des hindous du Pakistan qui se sont rendus en Inde, selon l’UNHCR.

Plus tard, en 1971, la guerre civile au Pakistan a déclenché la fuite d’environ 10 millions de personnes, bien que la plupart soient finalement retournées vers ce qui allait devenir le Bangladesh indépendant.

Le conflit qui a eu lieu dans la Palestine sous mandat britannique, qui s’est poursuivi après la création de l’État d’Israël en 1948, a provoqué le mouvement de plus de 720 000 Palestiniens, selon l’ONU.

Cette année, l’agence des Nations unies responsable de ces réfugiés palestiniens en a recensé plus de cinq millions, qui incluent les descendants de ceux qui vivaient en Palestine sous mandat britannique entre 1946 et 1948.

Au Rwanda, outre les plus de 800 000 personnes massacrées, le génocide de 1994 a également provoqué le déplacement d’environ la moitié des sept millions d’habitants du pays.

Au moins 1,5 million d’entre eux ont quitté leur maison pour migrer à l’intérieur du pays, et deux autres millions se sont enfuis vers les pays voisins tandis que les forces rebelles progressaient vers la capitale, Kigali, avant de faire tomber le gouvernement extrémiste qui était responsable du génocide.

La plupart des personnes qui fuient la guerre civile qui fait actuellement rage en Syrie ne se sont pas rendues en Europe — plus de quatre millions de Syriens ont trouvé refuge dans les pays voisins, tandis que 7,6 millions se sont déplacés à l’intérieur de ce pays ravagé par la guerre.

Photo : un homme arrive avec son enfant sur l’île grecque de Lesbos (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par Mathieu Vigouroux