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Jordanie : derrière les sourires sur Instagram, la famille royale ne tolère aucune critique

Fils d’une Britannique, Abdallah II doit surtout à son épouse, la reine Rania, son image de souverain moderne et ouvert. Mais certains Jordaniens dénoncent au contraire un pouvoir corrompu, qui réprime sévèrement les voix dissidentes
Le roi Abdallah II de Jordanie et son épouse, la reine Rania, participent au Forum économique mondial sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord au Centre des congrès du roi Hussein, près de la mer Morte, en Jordanie, le 6 avril 2019 (AFP)
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JÉRUSALEM

Début juin, pour le vingtième anniversaire de l’accession au trône de son époux, la reine Rania de Jordanie postait une photo sur Instagram. On la voyait alors tout sourire, assise aux côtés de son mari, brushing parfait et robe élégante, la main posée sur celle du roi Abdallah II. « Je suis tellement chanceuse de t’avoir à mes côtés, aujourd’hui, demain et chaque jour à venir. Dieu te bénisse mon roi », précisait-elle dans la légende.

Cinq millions d’abonnés sur Instagram, plus de dix millions sur Twitter (presque dix fois plus que son mari !), classée en 2011 parmi les cent femmes les plus influentes au monde par le magazine Forbes : le roi de Jordanie ne pouvait rêver meilleure attachée de presse.

Partout où elle le suit, la reine Rania est scrutée, ses toilettes admirées et son élégance soulignée par la presse. Elle a incontestablement contribué à façonner l’image moderne de la famille royale en Jordanie.

« C’est vrai qu’elle joue le rôle de VRP à l’étranger. Dès qu’elle fait un voyage un peu officiel en Occident, Paris Match et les autres journaux de la presse people anglo-saxonne la mettent en couverture », explique à Middle East Eye un chercheur basé à Amman, qui préfère ne pas révéler son identité, toute référence à la famille royale étant sensible en Jordanie.

Interprète

« Au début, il ne parlait même pas l’arabe formel correctement, […] quand il accueillait des chefs d’État ou de gouvernement arabes, il était toujours avec Rania, sa femme, qui complétait la discussion »

- Un chercheur basé à Amman

Le roi la rencontre en 1992, lors d’un dîner. Les magazines ressassent à l’envi l’histoire de ce coup de foudre entre ce militaire encore peu connu et la jeune Rania al-Yassin, fille de réfugiés palestiniens qui a grandi au Koweït. Lorsqu’ils se marient un peu plus d’un an après, Abdallah n’est pas encore promis au trône.

Il est le fils du roi Hussein, fondateur de l’État moderne jordanien, et de la reine Mona, sa deuxième épouse britannique, convertie à l’islam. Selon la tradition, le roi doit être de père et mère jordaniens.

Mais à la surprise générale, juste avant de mourir, le monarque écarte son propre frère de la succession, l’accusant d’abus de pouvoir après que ce dernier a placé ses hommes au sein du gouvernement. Le roi place alors son fils Abdallah, alors âgé de 37 ans, sur le trône.

« Au début, il ne parlait même pas l’arabe formel correctement, je crois que sa vraie langue maternelle, c’est l’anglais », confie le chercheur. Les premières fois, « quand il accueillait des chefs d’État ou de gouvernement arabes, il était toujours avec Rania, sa femme, qui complétait la discussion ».

Photo de 1963 montrant le roi Hussein de Jordanie et sa première épouse, la reine Mona, née Antoinette Avril Gardiner, avec leur fils aîné Abdallah, futur souverain, à Amman (AFP)
Photo de 1963 montrant le roi Hussein de Jordanie et sa première épouse, la reine Mona, née Antoinette Avril Gardiner, avec leur fils aîné Abdallah, futur souverain, à Amman (AFP)

Le jeune souverain doit alors s’attacher les bonnes grâces des tribus, piliers du pouvoir en Jordanie ; mais par son éducation, sa mère et ses fréquentations, il est bien plus connecté au monde occidental et aux monarques du Golfe. Avec ces derniers, il tente de ne pas tomber dans une relation de dépendance : la Jordanie a besoin de l’argent des pétromonarchies mais Abdallah II entend ne pas tomber dans le piège des rivalités régionales.

Il a ainsi clairement affiché son indépendance en refusant de s’engager trop frontalement dans le conflit syrien et prend aujourd’hui ses distances avec les dirigeants du Golfe à propos de l’initiative américaine – surnommée « accord du siècle » – qui doit être dévoilée prochainement pour résoudre le conflit israélo-palestinien, dont l’issue n’est pas favorable à la Jordanie.

Corruption ? 

La nouvelle reine suscite encore davantage la méfiance d’une partie de la population jordanienne en raison de ses origines palestiniennes. Sur les neuf millions d’habitants que compte le royaume, plus de 2,2 millions sont des réfugiés palestiniens.

L’une des grandes craintes des Transjordaniens, ceux qui habitaient le pays avant la Nakba et l’exode forcé des Palestiniens à la création d’Israël en 1948, est que la Jordanie devienne un État alternatif pour les réfugiés palestiniens, comme le souhaitent de nombreux Israéliens.

« [Rania] s’est mise à dos la population jordanienne du pays. Elle a été perçue comme un agent dangereux. Depuis, son pouvoir de reine a été confiné comme avant à des activités caritatives »

- Un chercheur basé à Amman

Au début des années 2000, les premiers pas de Rania en politique soulèvent une vague de protestation. En vain, elle tente de faire passer une réforme visant à autoriser les femmes jordaniennes mariées à des étrangers ou des réfugiés palestiniens à transmettre leur nationalité à leurs enfants.

« Elle s’est mise à dos la population jordanienne du pays. Elle a été perçue comme un agent dangereux. Depuis, son pouvoir de reine a été confiné comme avant à des activités caritatives », poursuit notre source à Amman.

Des voix s’élèvent aussi contre son train de vie, dans un pays où la corruption est endémique. En 2010, elle réunit 600 personnes pour ses 40 ans, lors d’une fête au faste tapageur à Wadi Rum, alors que la région souffre d’un manque d’eau et que la plupart des villages alentours ne sont pas reliés à l’électricité.

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Le Palais se justifie en expliquant que l’événement a permis de mettre en valeur la Jordanie, attirant investisseurs et touristes. Même ligne de défense en 2017, alors que Rania est accusée d’avoir dépensé plus de 267 millions d’euros pour sa garde-robe : ses vêtements ont parfois été prêtés et surtout, ils permettent de faire connaître les couturiers jordaniens à l’étranger.

 En 2011, 36 tribus signent un manifeste contre elle, dénonçant laccaparement par sa famille de terres en Jordanie. Lors des manifestations des Printemps arabes, même la figure du roi est remise en question, certains réclamant une monarchie constitutionnelle.

L’an dernier, alors que des rassemblements anti-austérité font trembler le pays, une figure de l’opposition, Fares al-Fayez, également membre d’une des plus grandes tribus du pays, est arrêtée puis relâchée pour avoir entre autres comparé le roi à un « demi-dieu » et la reine Rania à « Satan », dénonçant encore une fois la fortune accumulée par sa famille depuis qu’elle est l’épouse d’Abdallah II. 

Répression

Dans une région tumultueuse, la famille royale de Jordanie s’affiche comme un partenaire fiable de l’Occident. 

Abdallah II est en outre le premier monarque jordanien à n’avoir qu’une seule épouse, ce qui peut donner une impression de modernisme et d’un islam « modéré » aux yeux des dirigeants de l’Ouest. Mais derrière l’image d’Épinal, la Jordanie est loin d’être une démocratie.

« Corruption = faim » : des Jordaniens manifestent dans la capitale Amman le 6 juin 2018 (Reuters)
« Corruption = faim » : des Jordaniens manifestent dans la capitale Amman le 6 juin 2018 (Reuters)

En 2018, l’institut américain Freedom House lui attribuait une note de 37/100, moins que le Maroc, dénonçant une absence de liberté de la presse.

Outre la corruption, les opposants dénoncent un système qui fait la part belle aux chefs de tribus et hommes d’affaires, ainsi qu’un Parlement souvent incapable, alors que les décisions sont en réalité prises au sein du palais royal.

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Selon le chercheur qui a répondu aux questions de MEE, le roi n’est toutefois que rarement remis en cause. « Il est au-dessus de la mêlée », estime-t-il, « il n’a pas ce statut de gouvernant à qui on peut demander des comptes ».

En revanche, « lorsque la situation va mal, il a le pouvoir de congédier le gouvernement – et le Parlement, s’il le veut », comme en 2018 après les manifestations anti-austérité.

Sous pression des institutions internationales pour réformer son économie, le roi est encore aujourd’hui perçu en Jordanie comme le garant de la stabilité du pays dans une région tumultueuse.

Mais le pouvoir semble nerveux : ces derniers mois, une vague de répression contre des opposants qui ont osé s’attaquer à la famille royale trahit une certaine fébrilité. Abdallah II entend faire taire les contestataires avec des méthodes qui sont loin du glamour des couvertures des magazines people.