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Tariq Ramadan : « L’islam politique est en crise, mais cette crise est utile »

L’intellectuel Tariq Ramadan évoque pour Middle East Eye les questions du terrorisme, de l’islam politique et de la situation actuelle au Moyen-Orient et en France
L’intellectuel Tariq Ramadan lors d'une conférence sur le thème du « vivre ensemble » le 26 mars 2016 à Bordeaux, France (AFP)

Tour à tour désigné comme islamologue, théologien, voire prédicateur, Tariq Ramadan est avant tout un intellectuel dont la pensée tente d’articuler politique et religieux. Urticant pour certains, novateur pour d’autres, il ne laisse pas indifférent.

L'auteur, entre autres, de L'Islam et le réveil arabe (2011) ou encore Être occidental et musulman aujourd’hui (2015), évoque pour Middle East Eye les questions du terrorisme, de l’islam politique et de la situation actuelle au Moyen-Orient et en France, pays dont il vient de demander la nationalité.

MEE : Le terrorisme que l’on connaît pose-t-il une question d’interprétation ou de réforme de l’islam, ou est-ce une question sociale ? Autrement dit, selon le débat actuel qui oppose la thèse d’Olivier Roy à celle de Gilles Kepel, est-ce le signe d’une « islamisation de la radicalité » (Roy) ou d’une « radicalisation de l’islam » ?

Tariq Ramadan : Je pense que ni l’un ni l’autre n’a complètement raison. Il faut reconnaître qu’il y a un vrai problème d’interprétation des textes. Je réponds ainsi toujours, à ceux qui disent que les terroristes ne sont pas musulmans, que si, justement, ils le sont et qu’on ne peut les exclure de l’islam, comme eux excluent d’autres musulmans d’ailleurs. Des textes religieux sont cités aussi, même si on en tord le sens. Devant cette distorsion, il faut répondre par des arguments tirés d’une autre interprétation.

Par ailleurs, ces jeunes tentés par le djihadisme armé ont un triple problème. D’abord, un problème de déficience dans la compréhension des enjeux politiques. Pourquoi tant partent en Syrie et si peu en Palestine alors que celle-ci, symboliquement, a une place beaucoup plus centrale ?

Ensuite, il faut comprendre que le problème n’est pas religieux. Au sein de la « task force » mise en place par le gouvernement britannique après les attentats [de Londres] de 2005, nous avions constaté que 92 % (désormais 87 % selon les statistiques étudiées) de ceux qui partaient avaient versé dans la « radicalité » ou dans ce que je préfère appeler l’« extrémisme violent » en six mois. Au moment où ils préparent les attentats, ils vivent encore de façon débridée. Il n’est pas vrai que tous ces jeunes ont systématiquement des problèmes sociaux. Chez certains, on constate un sentiment d’humiliation, chez d’autres, de frustration. Parfois, on note un profil psychologique extrêmement fragile. Aux États-Unis, certains ont pu être recrutés en raison de dettes, de menaces.

Enfin, il ne faut pas oublier les recruteurs, derrière leurs écrans. Ceux-là sont très habiles et bien financés. On a pu avoir accès ainsi aux témoignages de deux jeunes filles qui nous ont expliqué comment ces recruteurs prennent leur temps pour exploiter les failles psychologiques des futures recrues. Ainsi, l’ami d’enfance d’une des jeunes filles avait été tué en Syrie. Ils l’ont alors persuadée qu’en partant à son tour en Syrie, elle pourrait redonner une dignité à son ami mort. C’est cette mort qui a fondé son sentiment religieux.

MEE : Y-a-t-il un problème avec le mot « islamisme », qui recouvre des réalités aussi différentes que le parti politique tunisien Ennahda et le takfirisme ?

TR : Oui, il faut absolument qualifier les choses. La confusion politique commence par la confusion terminologique. L’islamisme suppose des musulmans qui ont un projet social et politique. Dans cette catégorisation, il y a des nuances : les légalistes, les traditionnels, les révolutionnaires. Certains sont révolutionnaires sans être violents, d’autres sont violents extrémistes. On trouve aussi les littéralistes, à l’instar du parti égyptien Hizb al-Nour qui avant rejetait la démocratie et rentre désormais dans le jeu politique.

Dire que la source de l’organisation État islamique (EI) se trouve dans les Frères musulmans renforce l’EI. Le gouvernement israélien défend aussi cette position quand il prétend que le Hamas et l’EI sont la même chose. Il s’agit ainsi de détourner la légitimité d’une résistance historique [à l’occupation israélienne] en la qualifiant d’extrémisme terroriste.

MEE : Comment les musulmans européens doivent-ils répondre aux questions soulevées par ces attentats ? Doivent-ils présenter des excuses comme on les y enjoint ou se dissocier par plus d’engagement politique ?

TR : À partir du moment où l’on dit que cela a à voir avec l’islam, je n’ai aucun problème à condamner. Mais pas à m’excuser, ni à me justifier. La condamnation est la première étape pour entamer une discussion et pour ajouter le « et » nécessaire qui ouvre la réflexion : « je condamne et… ».

Je refuse les assignations à être soit pour, soit contre. Cela est plus complexe. Il faut ajouter aux condamnations une recherche des causes. Ma responsabilité de condamner en aval est couplée à l’expression de notre responsabilité à tous en amont. Quand Manuel Valls dit qu’il n’y a pas à comprendre, « car comprendre c’est justifier », il reprend la rhétorique de Georges W. Bush en 2001. Quand François Hollande déclare qu’« ils nous attaquent pour ce que nous sommes », que dire alors des victimes du Mali, de Bagdad, de Côte d’Ivoire, de Turquie ?

MEE : De quoi l’organisation État islamique est-elle le nom ? Pose-t-elle une simple question de sécurité ?

TR : Cette organisation s’est-elle installée en Irak et en Syrie par hasard ? Depuis al-Qaïda, ces organisations s’installent systématiquement dans des endroits riches en ressources minières ou pétrolières, ou dans des zones géostratégiques. Elles se sont installées en Afghanistan, dont le sous-sol regorge de lithium et de pétrole. Le Nord Mali est aussi riche en réserves minières (uranium).

Par ailleurs, il faut questionner le positionnement des acteurs de la scène internationale qui créent de façon objective, par les infiltrations, par le fait de les laisser s’installer, les conditions d’existence de ces organisations. Ainsi, en Syrie, le meilleur allié objectif du recentrage de Bachar al-Assad sur la scène internationale est l’EI. Il est désormais presque impossible de penser une solution sans avoir à tenir compte de sa présence. Il y a là un jeu politique très cynique.

Ensuite, le fait que cette organisation s’appelle État islamique traduit quelque chose de plus profond. Cela revient de fait à exposer toutes les oppositions islamistes : on le voit ainsi en Égypte, en Irak, en Tunisie. Aujourd’hui, l’islam politique est en crise. Mais cette crise est utile car elle envoie un signe de nécessité du renouvellement de la pensée. Pour sortir de cette impasse, il faut dépasser l’islam politique. Il faut dépasser dans les sociétés musulmanes la polarisation séculariste/islamiste. Au moment des dits Printemps arabes en 2011, j’avais pensé que ce qui se passait était justement l’indice d’une perte du sens politique pour les sociétés arabes. Et c’est ce qui se passe…

MEE : Justement, quel regard portez-vous sur le Moyen-Orient après ces mouvements de 2011 ? En quoi par exemple l’Égypte d’al-Sissi est-elle différente de celle de Moubarak ?

TR : À mon sens, ces processus ont trop vite été qualifiés de « révolutionnaires ». J’étais à l’époque prudemment optimiste. J’estimais que nous étions trop fixés sur les questions politiques et ne considérions pas assez les enjeux économiques. En Égypte par exemple, on peut aussi analyser ce qui s’est passé comme un coup d’État militaire interne. La corruption de Moubarak et de son fils Gamal devenait problématique. De plus, ils négociaient de plus en plus ouvertement avec la Chine et l’Inde.

Plus généralement, un Moyen-Orient déstabilisé en quête de sécurité signifie le retour des États-Unis. En termes de puissance de pénétration économique, la Chine et l’Inde sont meilleures. Déstabiliser cette région signifie repositionner la question d’Israël et positionner des bases militaires. On dit qu’Obama est moins intéressé par le Moyen-Orient. Je ne le pense pas. Ce désordre est créé et entretenu et si les États-Unis font semblant de s’en désintéresser, il leur permet pourtant, par la question de la sécurité, de reprendre une place majeure.

MEE : Comment comprendre la différence de réaction face aux victimes du terrorisme, pleurer avec Bruxelles ou Paris plutôt qu’avec Bagdad ou Beyrouth ?

TR : La globalisation suppose certes une globalité du tout mais avec des centres de pouvoir très spécifiques, notamment en matière d’information. Ces agences de distribution de l’information sont dans le Nord, donc la couverture médiatique va couvrir de façon différente, à l’aune de l’émotion, ces attentats selon où ils se passent. A contrario, la mauvaise information sur certains attentats va diminuer la charge émotive qu’ils auraient pu avoir. Tout cela induit forcément une hiérarchie des morts. L’hypertrophie du terrorisme quand il nous touche est aussi une politique de l’émotionnel et de la peur. En revanche, ce que font les pays occidentaux au Moyen-Orient suppose plutôt une politique et une couverture médiatique de l’indifférence. Sauf quand cela les arrange.

MEE : Vous venez de donner une conférence à Bordeaux ; Alain Juppé, maire de la ville et probable candidat à l’élection présidentielle de 2017, a déclaré être contre votre « venue à Bordeaux ». Il a soulevé l’argument habituel du « double-discours ». Que disent de la France ces polémiques autour de vous ?

TR : Ce n’est pas nouveau effectivement et c’est toujours la même stratégie. Un sujet peut être transformé en sujet de diversion tout comme une personne. Le sujet ici est l’islam. Si les hommes politiques français ne parlent plus d’islam, ils savent qu’il faudra alors aborder un autre sujet, celui de leur incurie politique. Cela suppose alors de poser la question socio-économique ainsi que celle des contradictions de leur politique étrangère, ce qu’ils veulent éviter. Agiter ainsi la question de ce prétendu double discours relève de cette manœuvre de diversion. Une autre façon de contourner cela est de me renvoyer à mon grand-père, mon frère [Hassan el-Banna et Hani Ramadan, respectivement fondateur des Frères musulmans et directeur du Centre islamique de Genève].

Je constate aussi que ces prises de paroles de certains hommes politiques français à mon propos se crispent et reviennent en force durant les périodes pré-électorales. On m’érige en potentiel danger et ensuite on s’élève en prétendant me combattre. Mais ces manœuvres politiciennes constituent à mon sens une véritable faute politique. Comment prétendre sérieusement, comme Alain Juppé le fait, que je n’ai jamais condamné les attentats de Paris ou de Bruxelles ? Or, ce que je dis est très clair.

Et puis ces hommes politiques doivent comprendre que le vote des Français de confession musulmane a du poids. Ces Français avaient en 2012 voté massivement pour François Hollande contre Nicolas Sarkozy. Dans des élections aux résultats de plus en plus serrés, leur vote peut faire la différence. Je suis évidemment contre l’idée d’électorat communautaire mais la pression est telle sur ces Français musulmans qu’elle peut avoir des effets sur leur vote.

MEE : Vous avez pu dire avant les attentats que la France n’est pas raciste, pas islamophobe, mais qu’elle a peur. Pensez-vous encore cela ?

TR : Oui. Je pense que des partis entretiennent cette peur dans le but de créer des fractures. Plus on joue sur la peur, plus on déplace le curseur sur autre chose que la politique réelle. En France, on assiste au délitement de la parole politique avec une islamisation des enjeux. En faisant cela, on crée cette peur qui peut se traduire par du racisme. Mais cette peur peut être dépassée par la confiance.

Une partie de la classe politique se rend compte aussi qu’il y a toute une frange des musulmans français qui sort des ghettos et veut faire entendre sa voix politique, notamment sur la politique étrangère. Son poids électoral peut amener sur le devant de la scène la question de la Palestine ou encore celle de l’irruption du Sud sur la scène internationale.

MEE : Pourquoi avoir demandé en février dernier la nationalité française ?

TR : Pendant 25 ans de ma vie, j’ai refusé d’en faire la demande. Je ne voulais pas brouiller les pistes car je ne suis pas un homme politique et n’ai aucune vocation à représenter qui que ce soit. Mais j’ai constaté que le discours tenu sur moi me plaçait systématiquement en dehors du champ français. Et puis, la France a connu ce débat autour de la déchéance de la nationalité. J’ai alors pris la décision de faire cette demande, ce qui est une façon de soulever les contradictions de ce projet de loi portant sur la déchéance pour les seuls binationaux. Cette demande de naturalisation est aussi un moyen de placer ma voix à l’intérieur du débat français et donc de disqualifier tout argument contraire. Mais cela n’induit aucune visée politique, même si on m’en prête l’intention.