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Hip-hop iranien : comment les rappeurs ont trouvé leur voix dans le monde

Grâce à des rappeurs de Téhéran et d’ailleurs, il est possible d’entendre du hip-hop en farsi de Londres à Los Angeles
Farshad a commencé à rapper à la fin de l’adolescence à Garmsar, une petite ville située à environ 110 km au sud-est de Téhéran (@farshad.hiphop)

Comme les adolescentes du monde entier, Shaya a rencontré des difficultés au cours de cette période de sa vie. Elle a vécu dans ce qu’elle appelle un « foyer féministe », avec sa mère poète et son père électricien, qui la laissaient « faire des choses que d’autres filles de [son] âge ne pouvaient pas faire ». Mais pendant son adolescence, Shaya, aujourd’hui âgée de 29 ans, a eu du mal à s’intégrer.

Shaya a commencé à rapper au début de son adolescence (@shaya.the.mermaid)

« C’était difficile pour moi, car j’aimais des choses que les femmes n’étaient pas supposées faire, comme le roller agressif », raconte-t-elle. Shaya a vécu à Téhéran, où le rap, comme d’autres formes de musique occidentale, est interdit depuis la révolution islamique de 1979 en raison de son caractère « indécent ».

Le salut est venu en 2003, lorsque l’adolescente, alors âgée de 14 ans, a découvert le hip-hop. Aujourd’hui professeure de piano et coach vocale indépendante, mais aussi actrice et chanteuse professionnelle, Shaya parle avec fierté et énergie de sa vie passée.

Le hip-hop, explique-t-elle, lui a permis de s’affranchir de certaines contraintes liées à la condition féminine en Iran, en lui faisant prendre conscience de l’importance de son opinion et acquérir la confiance dont elle avait besoin pour s’exprimer.

« Le rap était pour moi un moyen de m’exprimer, mais je devais rester dans la scène underground à cause de mon sexe », explique-t-elle. « Quand j’ai commencé à rapper, d’autres filles ont commencé à le faire aussi. Je pense avoir donné aux autres le courage de se lancer. »

Une histoire subversive

Le hip-hop a toujours été la forme de musique moderne la plus subversive et la plus universelle : sa popularité auprès des Iraniens semble donc presque inévitable.

L’ayatollah Khomeini arrive à Téhéran – mais de nombreux Iraniens ont quitté le pays après la révolution de 1979 (archive)

Pour certains, il fait écho à la riche histoire littéraire du pays – notamment le mystique et barde soufi du XIIIe siècle, Rumi, et le poète du XIVe siècle, Hafez – tout en reflétant les difficultés actuelles du pays et sa résistance à l’Occident.

« Il y a beaucoup de poèmes sur les luttes que nous avons connues et c’est pour cela que j’adore le hip-hop »

– Shaya

Pour faire du hip-hop légalement en Iran, les rappeurs doivent obtenir l’autorisation du ministère de la Culture et de l’Orientation islamique, ou Ershad, faute de quoi ils peuvent être arrêtés. La plupart des demandes sont rejetées.

Pourtant, la répression exercée par le gouvernement conservateur sur la liberté d’expression est une situation que les rappeurs iraniens ont réussi à contourner en créant de nombreux sites web underground sur lesquels les artistes peuvent télécharger leurs œuvres.

« Il y a beaucoup de souffrance », affirme Shaya. « Nous avons traversé tellement de choses. Nous avons toujours dû nous battre et à cause de cela, les Iraniens sont généralement un peu tristes. Il y a beaucoup de poèmes sur les luttes que nous avons connues et c’est pour cela que j’adore le hip-hop. » Cette philosophie se reflète dans ses paroles :

          Si je suis patriote, vous ne pouvez pas dire que je suis contre le gouvernement
          Ce n’est pas de ma faute si c’est la corruption qui fait leur salaire
          Nous achetons l’amour avec de l’argent
          Et la prostitution a une histoire aussi longue que le pays

Laetitia Nanquette, maîtresse de conférences à l’université de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney (Australie), a écrit abondamment sur la littérature iranienne. Elle explique que la popularité du hip-hop est due à ses connotations politiques.

« Les paroles dans le hip-hop sont souvent controversées et reflètent sous un œil critique la société en général. C’est également le cas en Iran et c’est l’une des raisons pour lesquelles il s’agit aujourd’hui d’un des styles de musique préférés des auditeurs iraniens, qui veulent écouter des chansons qui apportent un point de vue différent. » Mais les restrictions à la liberté d’expression ne sont pas une nouveauté en Iran, précise-t-elle.

« La censure est une composante importante du fonctionnement de la culture perse. C’était également le cas sous le règne des chahs, même si les objets condamnés par la censure ont changé. De manière générale, alors que la politique était censurée avant 1979, la révolution islamique a ajouté de la moralité à sa liste. 

« Cela fait partie d’un effort plus vaste visant à créer une société islamique. Par exemple, la création d’un cinéma, d’une littérature et d’une musique islamiques ont été des éléments clés durant les premières années de la révolution. »

Dans la diaspora

La popularité du hip-hop auprès des Iraniens n’est nulle part aussi forte que dans la diaspora, qui compte actuellement trois à cinq millions de représentants.

Certains ont émigré immédiatement après la révolution pour des raisons politiques. Encore plus ont quitté le pays après la guerre sanglante qui a opposé le pays à l’Irak pendant huit ans dans les années 1980. Des milliers d’autres sont partis en raison des pressions économiques qui se sont intensifiées récemment en raison de l’effondrement de l’accord sur le nucléaire.

Là où ils sont partis, le hip-hop les a suivis. Radio Javan– basée à Washington – a été fondée en 2004 et diffuse uniquement des chansons iraniennes, dont du hip-hop. Dans le même temps, à Los Angeles, Avang Music est un label perse appartenant à Warner Music Group.

Mais là où va le hip-hop, le conservatisme iranien peut souvent suivre.

Shahin Najafi, un rappeur iranien basé en Allemagne, a vu sa tête mise à prix (100 000 dollars) en 2012 après que des ecclésiastiques iraniens ont émis une fatwa et l’ont qualifié d’apostat pour avoir fait référence dans une de ses chansons à Ali al-Hadi al-Naqi, le dixième des douze imams chiites duodécimains.

Mehrak Golestan, 35 ans, plus connu sous le nom de Reveal, est l’un des rappeurs iraniens les plus en vue au Royaume-Uni. S’il a quitté l’Iran pour le Royaume-Uni très jeune, en 1985, il continue les allées et venues entre les deux pays.

Sa famille est originaire de Téhéran : son père, le photojournaliste Kaveh Golestan, a été tué par une mine à Kifri (Irak) en 2003.

Reveal fait partie du collectif de hip-hop britannique Poisonous Poets, qui regroupe notamment l’acteur et rappeur Doc Brown (frère de l’écrivaine renommée Zadie Smith) et Tony D, souvent décrit comme l’un des meilleurs rappeurs de battle de la scène britannique (les battles sont des matchs de boxe lyriques dans lesquels les rappeurs tentent de discréditer leurs adversaires de manière poétique, en utilisant des rimes, leur esprit et leur intelligence).

Reveal (à droite) fait partie de Poisonous Poets et partage son temps entre le Royaume-Uni et l’Iran (Instagram)

Reveal a collaboré depuis avec Lowkey – rappeur indépendant comptant parmi les plus en vue en Grande-Bretagne et éminent activiste connu pour son travail après l’incendie de la tour Grenfell – et Hichkas, sans doute le plus grand artiste de hip-hop iranien.

Comme Shaya, il a été initié au rap à l’adolescence. « La forme artistique m’a toujours intéressé et au début du cycle secondaire, je me suis familiarisé avec le hip-hop », explique-t-il. « Plus j’en apprenais sur la culture hip-hop, plus j’étais attiré par celle-ci et en particulier par l’idée de pouvoir comprendre le monde à travers le prisme d’un art. »

La crainte d’un monde commercial

Néanmoins, cantonner le hip-hop iranien à un seul ton ou une seule approche en particulier ne lui rend pas service.

« Le hip-hop perse regroupe un grand nombre de sous-genres et de scènes différentes, explique Reveal. Si vous voulez du gangsta rap consumériste et fortement sexualisé, nous en avons. Si vous voulez du rap sponsorisé par le gouvernement, nous en avons. Et si vous voulez du rap social qui commente les difficultés quotidiennes de la vie à Téhéran, nous en avons aussi. Et il y a les rappeurs superstars qui vivent simplement hors d’Iran et qui se servent des réseaux sociaux pour rester en contact avec leurs fans. »

Reveal apparaît en featuring sur le titre « Tiripe Maa » (notre style) de Hichkas, un des rappeurs les plus célèbres d’Iran. Dans les paroles, en entend notamment :

           C’est plus vrai que ce que tu vois à la télé, crois-moi
           Parce que survivre dans le ghetto du tiers-monde n’est pas facile

Reveal pense que les Iraniens ont été attirés par le rap pour les mêmes raisons qui ont favorisé sa diffusion au sein de la classe ouvrière noire américaine : son accessibilité et son non-élitisme.

Hichkas sur scène (Creative Commons/Farhadnik)

« Avec des chansons comme ''Born In The USA'' de Bruce Springsteen, le rock ‘n’ roll a fini par être considéré comme un genre des classes moyennes et supérieures et avait des connotations impérialistes », indique-t-il. 

« Le hip-hop a pu se connecter avec des gens du monde entier, y compris dans les pays du Sud tels que Cuba. C’est clairement parce qu’il est anti-establishment et parce qu’il s’oppose au monde des sociétés américaines. »

Reveal craint néanmoins que le hip-hop perse, qui, souligne-t-il, est culturellement distinct et reflète tous les aspects de la société iranienne, ne soit récupéré par des intérêts commerciaux.

« Je vois émerger un microcosme, à l’instar de ce qui est arrivé au rap américain. La professeure Tricia Rose, éminente spécialiste du hip-hop, raconte comment le rap est devenu le visage du capitalisme – et c’est ce qui arrive au hip-hop iranien. »

Laetitia Nanquette, la maîtresse de conférences basée à Sydney, est du même avis. « Comme dans tous les arts de l’Iran postrévolutionnaire, si nous entendons surtout parler de rappeurs indépendants qui critiquent l’État depuis l’étranger, il existe également du hip-hop islamique prôné par le gouvernement. Celui-ci vise un certain segment de la population, a une portée religieuse et intègre les formes d’expression modernes. »

« Nous ne disparaîtrons pas »

Farshad Ghanbari – connu dans le milieu sous le nom de Farshad – a commencé à rapper à la fin de l’adolescence. Aujourd’hui âgé de 30 ans, il a grandi à Garmsar, une petite ville située à environ 110 km au sud-est de Téhéran. Comme Reveal, il est inquiet pour l’avenir du hip-hop iranien.

« Les rappeurs peuvent dépeindre l’Iran de façon manifeste s’ils reconnaissent leur héritage socioculturel, soutient-il. Cependant, beaucoup essaient d’imiter les discours promus dans les médias grand public occidentaux.

« Cela signifie que le hip-hop iranien est en train d’adhérer aux styles de vie glamour et superficiels qui sont devenus si courants dans le rap occidental. » Il y a par exemple des artistes qui glorifient la consommation de drogue et qui produisent des clips hautement sexualisés. »

Selon Laudan Nooshin, qui supervise la faculté de musique de la City, University of London, la montée en flèche de la popularité du hip-hop en Iran pourrait avoir été déclenchée par la fin de la présidence de Mohammad Khatami en 2005, lorsque son successeur, Mahmoud Ahmadinejad, a étouffé le débat public. Une partie de ce discours pourrait avoir nourri à la place le monde du hip-hop, précise-t-elle. 

Elle souligne par exemple que Mibarim Ma, l’hymne de campagne officiel de l’homme politique réformiste Mir Hossein Moussavi en 2009, contenait les paroles suivantes : « Le rap est devenu un contexte pour dire la vérité. Quiconque dit autre chose ment. »

Farshad reste pour sa part optimiste quant à la persistance du rap social.

« Ça ne disparaîtra pas. Nous ne disparaîtrons pas. Nous continuerons de commenter les questions importantes telles que la politique, l’économie et les protestations. Pas seulement ce qui se passe en Iran, mais aussi en dehors. Les médias aimeraient que nous ne fassions que consommer et profiter. Mais ce n’est pas ce que nous ferons. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.