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Des nuages sombres se profilent au-dessus de la mer Rouge pour 2024

Alors que le conflit israélo-palestinien se prolonge, les risques d’erreur de calcul et d’escalade régionale sont élevés
Des garde-côtes yéménites patrouillent en mer Rouge près du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, le 12 décembre 2023 (Khaled Ziad/AFP)
Des garde-côtes yéménites patrouillent en mer Rouge près du détroit stratégique de Bab el-Mandeb, le 12 décembre 2023 (Khaled Ziad/AFP)

L’histoire aime les surprises.

Quels que soient les progrès réalisés par l’humanité en matière de prévision, y compris l’utilisation de l’intelligence artificielle encore trop méconnue, les événements mondiaux continuent de prendre des tournures inattendues, bouleversant les prévisions établies et causant des désillusions majeures et de graves préjudices.

Dans un avenir pas si lointain, on se souviendra peut-être de 2023 comme de l’année de l’effondrement des récits et des attentes insatisfaites.

Les États-Unis et l’Union européenne cherchent une stratégie de sortie tant en Ukraine que dans le conflit israélo-palestinien. Il n’est pas certain que 2024 leur en offre une

L’inflation ne durera qu’un temps, l’Ukraine gagnera, la Russie s’effondrera sous les sanctions, l’arrêt de l’approvisionnement énergétique de Moscou n’affectera pas la production industrielle de l’Europe, la Chine sera en déclin, les démocraties l’emporteront sur les autocraties, les accords d’Abraham et un accord israélo-saoudien favoriseront la paix au Moyen-Orient, l’ordre mondial fondé sur des règles et dirigé par les États-Unis est la seule option possible... et la liste est encore longue.

L’Ukraine tente désespérément de retenir l’attention des États-Unis et d’autres pays occidentaux alors que ses capacités à soutenir le conflit avec la Russie s’amenuisent considérablement.

Israël cherche plutôt à détourner l’attention des États-Unis et d’autres pays occidentaux alors qu’il tente le nettoyage ethnique de Gaza, étape préalable au Grand Israël dont rêvent ses forces politiques d’extrême-droite.

Les États-Unis et l’Union européenne cherchent une stratégie de sortie tant en Ukraine que dans le conflit israélo-palestinien. Il n’est pas certain que 2024 leur en offre une.

Cimetière des rêves brisés

L’issue des conflits en Ukraine et à Gaza contribuera à façonner l’équilibre des pouvoirs en Eurasie, alors que les relations entre les États-Unis et leurs alliés européens, d’une part, et la Russie, la Chine et l’Iran, d’autre part, demeurent tendues. 

En septembre dernier, au sommet du G20 en Inde, les États-Unis dévoilaient leur dernière opération de relations publiques destinée à contenir la montée en puissance de la Chine.

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Le président américain Joe Biden, en présence du Premier ministre indien Narendra Modi, des dirigeants de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, ainsi que des chefs d’État des trois premières économies de l’UE, l’Allemagne, la France et l’Italie, a proposé un nouveau corridor économique censé relier l’Inde à l’Europe.

Le projet a été baptisé IMEC, India-Middle East-Europe Economic Corridor (en français : Corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe).

 L’objectif officiel du corridor est de réduire le temps d’acheminement des marchandises de l’Inde vers l’Europe. Les pays concernés, invraisemblablement, affirment qu’ils y parviendront en expédiant des cargaisons de l’Inde vers l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, puis en les chargeant sur des trains à destination de Haïfa, en Israël, pour enfin les embarquer à nouveau sur des navires, à destination de l’Europe.

 Cela impliquerait au moins six processus de chargement et de déchargement dans cinq ou six pays différents.

L’objectif inavoué de l’IMEC est d’offrir une alternative à l’Initiative route et ceinture (BRI), nouvelle route de la soie, lancée par la Chine en 2013 pour créer un grand réseau de connectivité multimodale à travers l’Eurasie.

L’IMEC prétend aujourd’hui rivaliser avec la BRI, en dépit d’un retard de dix ans. À l’instar de plusieurs projets occidentaux antérieurs, tels que Build Back Better World (B3W – Reconstruire un monde meilleur), l’IMEC pourrait facilement finir dans le cimetière des rêves brisés, dans la section « trop peu, trop tard ». En fin de compte, seuls le temps et les marchés détermineront si une formule aussi complexe fonctionnera.

C’est finalement le mouvement de résistance le plus pauvre et le moins armé qui a créé la principale surprise de cette fin d’année : les Houthis du Yémen

L’IMEC ambitionne également de se substituer à la mer Rouge et au canal de Suez en tant que principal corridor économique maritime vers l’Europe, ce qui conforterait la vision exposée dans les accords d’Abraham.

Ironie du sort, les enjeux de la mer Rouge n’ont pas tardé à frapper à la porte de la géopolitique et de la géoéconomie. 

Une des grandes craintes suscitées par le conflit en cours à Gaza est son éventuel élargissement à l’échelle régionale. Si la plupart des regards étaient tournés vers le front nord d’Israël et le risque de voir un second conflit éclater avec le Hezbollah au Liban, c’est finalement le mouvement de résistance le plus pauvre et le moins armé qui a créé la principale surprise de cette fin d’année : les Houthis du Yémen.

Dans ce qui constitue à ce jour l’unique manifestation de solidarité concrète avec les Palestiniens dans le monde arabe, les Houthis ont commencé à cibler de manière sélective les navires à destination d’Israël ou affiliés au pays. Le résultat net de cette action est la réduction de 85 % du trafic du port israélien d’Eilat.

Les Houthis appliquent leur propre version de la politique du deux poids deux mesures des démocraties occidentales, en ce sens que tous les autres navires sont libres de passer. Les navires russes, chinois et iraniens, ainsi que les navires enregistrés dans le reste du monde, traversent sans encombre le détroit de Bab el-Mandeb pour emprunter la mer Rouge en direction du Canal de Suez.

Opération « Gardien de la prospérité »

Les principaux transporteurs ont temporairement interrompu la navigation dans la mer Rouge, ne laissant que deux options : la route maritime plus longue et plus coûteuse contournant la pointe sud de l’Afrique, ou le corridor de transport international Nord-Sud (INSTC) reliant l’Iran et la Russie à travers le Caucase.

La première option pourrait engendrer des pics inflationnistes, la seconde de graves problèmes politiques pour les démocraties occidentales.

Les États-Unis ont réagi aux attaques des Houthis contre les navires marchands par une opération militaire baptisée « Gardien de la prospérité », destinée à préserver la liberté de navigation en mer Rouge, dans le golfe d’Aden et dans le détroit de Bab el-Mandeb.

Si cette initiative était supposée démontrer le leadership des États-Unis dans la région et renforcer la liberté de navigation, les résultats se sont révélés en partie décevants.

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Il est vrai que certains grands transporteurs, comme Maersk, ont repris leurs activités en mer Rouge après les avoir suspendues, sauf qu’une attaque des Houthis contre un navire de Maersk, le 31 décembre, a entraîné une nouvelle suspension. Cet incident a donné lieu à des frappes américaines sur des bateaux houthis, qui ont causé la mort de dix combattants yéménites.

Dans la mesure où l’opération « Gardien de la prospérité » vise à mettre un terme à la perturbation du commerce international, un autre aspect décevant a été le nombre relativement faible de pays de l’« Occident global » à se joindre à l’opération.

Plusieurs pays mentionnés comme participants, dont l’Australie, l’Espagne, l’Italie et la France, auraient rejeté la demande du Pentagone de prendre part à l’opération sous commandement américain, avec une déclaration de l’Espagne indiquant qu’elle ne participerait que sous commandement de l’OTAN ou de l’Union européenne.

Le seul pays arabe à participer est le petit Bahreïn, et parmi le « reste du monde », les Seychelles. Oui, les Seychelles !

L’Égypte et l’Arabie saoudite, deux des États les plus touchés par la perturbation du commerce en mer Rouge et partenaires importants des États-Unis, ont jusqu’à présent décidé de ne pas adhérer à l’opération Gardien de la prospérité.

Cela en dit long sur la crédibilité et la fiabilité des États-Unis, même auprès de leurs principaux alliés.

Tous les acteurs – à l’exception d’Israël – affirment vouloir éviter l’escalade, mais la confrontation se déroule dans de trop nombreux endroits, au-delà de Gaza et de l’Ukraine : au Liban, en Syrie, en Irak et sur la mer Rouge. Les risques d’erreur de calcul et d’escalade potentielle qui en découlent restent élevés.

Des nuages sombres semblent donc se profiler à l’horizon 2024. Si 2023 a été l’année de l’effondrement des récits et des attentes insatisfaites, 2024 pourrait être celle du réveil brutal face à de nouvelles réalités difficiles.

Marco Carnelos est un ancien diplomate italien. Il a été en poste en Somalie, en Australie et aux Nations Unies. Il a été membre du personnel de la politique étrangère de trois Premiers ministres italiens entre 1995 et 2011. Plus récemment, il a été l’envoyé spécial coordonnateur du processus de paix au Moyen-Orient pour la Syrie du gouvernement italien et, jusqu’en novembre 2017, ambassadeur d’Italie en Irak.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Marco Carnelos is a former Italian diplomat. He has been assigned to Somalia, Australia and the United Nations. He served in the foreign policy staff of three Italian prime ministers between 1995 and 2011. More recently he has been Middle East peace process coordinator special envoy for Syria for the Italian government and, until November 2017, Italy's ambassador to Iraq.
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