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En perdant son allié italien, Sissi paie le prix pour le meurtre de Regeni

Le refus de l’Égypte de révéler la vérité sur le meurtre de Regeni a entraîné la dégradation des relations avec l’un des alliés les plus utiles de Sissi

Le rappel de l’ambassadeur Maurizio Massari pourrait s’avérer être la première étape des représailles italiennes face au comportement égyptien. La mesure la plus importante que les décideurs politiques italiens envisagent est un avertissement adressé à leurs citoyens pour les voyages d’agrément et d’affaires, qui ferait chuter à zéro le nombre de touristes italiens dans le pays (qui a déjà baissé d’un million de touristes par an pour atteindre 300 000 touristes au cours des dernières années), ainsi que l’augmentation des primes d’assurance pour les nombreuses sociétés italiennes opérant en Égypte.

L’Italie envisage également de suspendre la coopération culturelle, notamment l’échange d’étudiants universitaires et de chercheurs. Enfin, les rencontres bilatérales de haut niveau, composante de plus en plus importante des relations entre les deux pays, sont susceptibles d’être gelées.

L’Italie s’apprête également à solliciter la solidarité de l’UE, et à cette fin, le ministre des Affaires étrangères Paolo Gentiloni a rencontré son homologue au sein de l’UE, Federica Mogherini, qui était également sa prédécesseure. En effet, le meurtre de Regeni n’était pas une affaire uniquement italo-égyptienne, celle-ci ayant également fait la une au Royaume-Uni, où Regeni poursuivait des études supérieures à Cambridge, ainsi qu’aux États-Unis.

Le secrétaire d’État américain John Kerry aurait soulevé la question avec son homologue égyptien, alors qu’une pétition pour demander au Parlement britannique de discuter de la question dans la mesure où Regeni a longtemps résidé en Grande-Bretagne vient de franchir la barre des 10 000 signatures requises, poussant le Foreign Office à promettre des mesures.

Pourtant, il est peu probable que Rome obtienne plus que des mots. Le président français François Hollande est attendu en Égypte prochainement. La France et le Royaume-Uni sont dans la même posture vis-à-vis de l’Égypte que celle dans laquelle Rome se trouvait jusqu’au jour où le corps de Regeni a été retrouvé. L’Égypte est considérée comme un pilier de la stabilité dans une région en proie à des turbulences et comme un partenaire dans la gestion de questions épineuses telles que la bande de Gaza, la sécurité d’Israël et la Libye.

Tous les pays européens y ont des intérêts commerciaux, signant notamment des contrats d’armement de haut niveau tels que la vente par la France d’avions de combat Rafale à l’Égypte pour un montant de 5 milliards de dollars. Enfin, l’Égypte est considérée comme un partenaire en vue des opérations de lutte contre le terrorisme, angle depuis lequel la région est de plus en plus observée par les capitales européennes depuis les attentats de Paris de janvier 2015.

Pour le président du Conseil des ministres Matteo Renzi, la dégradation des relations était inévitable pour des questions de politique intérieure. La campagne visant à obtenir la vérité sur le meurtre de Regeni a atteint des niveaux jamais observés depuis la guerre en Irak en 2003. Il s’agit là d’une volte-face importante dans la politique étrangère de Renzi. La construction de relations avec Sissi était un pilier essentiel de sa stratégie visant à aligner la sécurité, les intérêts commerciaux et la politique étrangère de l’Italie.

Sur le plan politique, Renzi voyait en Sissi un partenaire crucial pour stabiliser la Libye. Le Premier ministre italien ne s’est pas arrêté à une relation politique quelconque, mais est allé jusqu’à parler d’un grand et ambitieux leader lors d’une interview pour Al Jazeera qui le hante sur les médias sociaux depuis que le meurtre de Regeni a monté l’opinion publique italienne contre Sissi. La ministre italienne de la Défense Roberta Pinotti ne tarissait pas d’éloges sur le rôle de l’Égypte dans la lutte contre le terrorisme et a signé plusieurs accords avec le régime de Sissi. Il est pertinent de se demander si ceux-ci seront annulés ou tout au moins suspendus aujourd’hui.

Sur le plan économique, la plus grande banque italienne, Banca Intesa, a des intérêts importants en Égypte, alors que plusieurs sociétés de construction devaient bénéficier des acquisitions liées aux projets grandioses de Sissi. Par coïncidence, Renzi est le seul Premier ministre européen à avoir participé en mars 2015 à la conférence organisée par le régime égyptien à Charm el-Cheikh pour lever des fonds en vue de ces projets. Toutefois, pour le monde des affaires italien, la reprise des relations avec l’Iran pourrait bien compenser très rapidement la perte de certaines opportunités commerciales en Égypte, un pays que beaucoup en Europe jugent dangereux, indépendamment des avertissements commerciaux officiels.

Pour l’Égypte et Sissi, la plus grande perte pourrait survenir dans le secteur énergétique. Le géant italien du pétrole ENI a récemment découvert ce que l’on croit être le plus grand gisement de gaz en Méditerranée, juste au large des côtes égyptiennes. Pour des raisons juridiques, Sissi ne peut pas retirer ce contrat à ENI, tandis qu’ENI pourrait décider soit de procéder à l’exploitation en dépit de la détérioration des relations politiques bilatérales, soit de s’abstenir d’investir plusieurs milliards de dollars compte tenu également de la chute des prix énergétiques. Ce serait une perte encore plus importante pour Sissi, qui manquerait une occasion unique de devenir un producteur d’énergie pertinent et de créer une alternative aux financements saoudiens et émiratis, qui prendront de plus en plus la forme de prêts plutôt que de dons étant donné la situation budgétaire à Riyad.

Bien qu’il s’agisse probablement du premier grand revers de la politique étrangère de Sissi, ce dernier n’aurait pas pu reconnaître le rôle de ses services de sécurité dans le meurtre sans subir un revers à l’échelle nationale. Cependant, la mauvaise gestion et l’incompétence dont son régime a fait preuve dans la gestion de cette affaire ont poussé bon nombre de personnes en Occident à se demander qui gouverne réellement au Caire, ce qui pourrait ultérieurement avoir un impact pour Sissi.

Pour les Américains et les Européens, il est temps de bien réfléchir à l’étendue du sentiment d’impunité qu’ils souhaitent cultiver chez leurs alliés au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avant que cela n’affecte à la fois l’influence occidentale dans la région et la capacité de leurs alliés à accomplir réellement quoi que ce soit pour la lutte contre le terrorisme et au-delà. Laisser Sissi se tirer d’affaire pourrait en réalité retarder tout effort visant à remettre en ordre la maison égyptienne avant qu’il ne soit trop tard.

- Mattia Toaldo est chargé de recherche principal au Conseil européen des affaires étrangères.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi (à gauche) et le Premier ministre italien Matteo Renzi s’expriment lors d’une conférence de presse consécutive à leur rencontre à la Villa Madame, à Rome, le 24 novembre 2014 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.

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