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Les Tunisiens n’ont pas de leçon à recevoir du gouvernement britannique sur la résilience

Il existe un degré frappant d’arrogance coloniale dans l’idée qu’un peuple ayant participé au soulèvement révolutionnaire le plus important de­­ l’histoire récente ait besoin de l’État britannique pour lui apprendre ce qu’est la société civile ou comment réduire la violence

Le 21 novembre, Middle East Eye a rapporté qu’une unité secrète de propagande antiterroriste au sein du gouvernement britannique avait travaillé sur des campagnes destinées aux jeunes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Dirigé par le British Council, le projet a été déployé en Tunisie, au Maroc et au Liban, principalement par le biais de plateformes artistiques et culturelles dans le but de « promouvoir les voies positives offertes aux jeunes vulnérables ». 

Ce programme, appelé Strengthening Resilience in MENA (en français, Renforcement de la résilience au Moyen-Orient et au Maghreb), et géré en collaboration avec les gouvernements de chaque pays dans l’espoir que des organisations et des groupes locaux de la société civile participent au projet, a pour objectif officiel de détourner les jeunes gens de la radicalisation et du possible embrigadement dans des groupes terroristes. 

Façonner l’identité musulmane

Mais, plusieurs aspects du projet sont préoccupants. Tout d’abord, l’Unité de recherche, de communication et d’information (la RICU), qui relève du Bureau de la sécurité et de la lutte contre le terrorisme au sein du ministère de l’Intérieur, est également impliquée dans le projet, même si elle agit apparemment en sous-main.

Au Royaume-Uni, cette unité a été très fortement critiquée pour avoir ciblé des organisations locales – incluant, pour certaines, des groupes de femmes musulmanes – dans le but de façonner l’identité des musulmans en Grande-Bretagne, à grand renfort de propagande de lutte contre le terrorisme financée par le ministère de l’Intérieur.

Malgré les critiques de plus en plus vigoureuses qui s’expriment dans le pays, le gouvernement britannique continue d’exporter des projets discutables comme celui-ci, non seulement vers d’autres pays européens mais également vers des pays majoritairement musulmans

Cette opération a été poursuivie malgré l’opposition exprimée par une bonne partie de la communauté musulmane envers la stratégie de prévention du gouvernement, et les inclinations répressives et profondément racistes de ces politiques qui prétendent lutter contre le terrorisme.

Certains groupes n’ont pas été directement informés du rôle et du financement de la RICU, ce qui rend la question encore plus insidieuse. Cette pratique semble familière car elle a également été utilisée à la suite du lancement de la stratégie de prévention, au moment où les communautés locales ont été approchées et dotées de ressources, sans avoir été informées en toute transparence de la nature du financement de l’opération.

Pourtant, malgré les critiques de plus en plus vigoureuses dans le pays, le gouvernement britannique continue d’exporter des projets discutables comme celui-ci, non seulement vers d’autres pays européens mais également vers des pays majoritairement musulmans. 

Les questions sociales non prises en compte

L’une des campagnes menées dans le cadre de ce programme consistait à mettre en valeur l’identité tunisienne à travers les réseaux sociaux (Ala Khatrek Tounsi – Parce que tu es tunisien). La télévision diffusait des publicités faisant la promotion du pays ; des plateformes de réseaux sociaux permettaient de partager vidéos, publications et photos célébrant la fierté d’appartenir à cette identité nationale et culturelle. 

Cette campagne s’est déroulée pendant le Ramadan 2016 et 2017, à un moment de grande audience devant la télévision et les plateformes en ligne pour combler les longues et chaudes journées de jeûne, alors que le temps passé à l’école et au travail, à ce moment-là, est souvent écourté.

Sara Khan et Theresa May lors du lancement de la champagne « Prendre position » qui appelait les femmes musulmanes à s’unir contre le groupe État islamique et à « être à l’initiative de la lutte contre l’extrémisme » (www.gov.uk)

Inspirée du concept visant à façonner le sentiment d’appartenance et d’identification à l’État, cette tactique – que le ministère de l’Intérieur a tenté d’instaurer au Royaume-Uni – a été appliquée dans une région où la jeune génération a grandi au lendemain d’un soulèvement révolutionnaire revendiquant la fin de la pauvreté et de la répression de l’État.

Ces campagnes n’abordent cependant pas les questions sociales qui continuent d’empoisonner la société tunisienne, malgré la chute du régime autocratique de l’ancien président tunisien Ben Ali. C’est le cas notamment de la répression incessante des libertés politiques et de la presse – qui s’est intensifiée en vertu de l’état d’urgence instauré depuis 2015 – ou du manque de travail et de perspectives pour ces jeunes.

Ces campagnes n’abordent pas les questions sociales qui continuent d’empoisonner la société tunisienne, malgré la chute du régime autocratique de Ben Ali

On déplore de nombreux cas d’arrestations arbitraires, de brutalité policière, de torture, voire d’exécutions sommaires de manifestants, contestés par le gouvernement. 

Le mois dernier, une étudiante diplômée en anglais, Mouna Guebla, âgée de 30 ans, a déclenché une bombe artisanale dans une attaque-suicide à Tunis. Cette dernière avait connu une période de chômage de plusieurs années après l’obtention de son diplôme. On a fait peu de cas de ce fait divers qui a été considéré comme un « acte isolé ».

La position sociale de l’étudiante, un possible découragement survenu à la suite de longues études dans un domaine où elle n’a pas réussi à trouver de travail, et le fait qu’elle n’avait pas d’antécédent criminel n’ont pas été réellement pris en compte. 

Résister contre qui ?

Fin novembre, des milliers de Tunisiens sont descendus dans la rue pour protester et faire la grève au côté de 650 000 employés du secteur public contre l’inflation galopante, les coupes dans le secteur public, et le refus d’augmenter les salaires. Des mouvements de grève se sont déclenchés dans les universités, les écoles, les hôpitaux et les ministères pour revendiquer les droits des citoyens.

Malgré tout, le programme Renforcement de la résilience au Moyen-Orient et au Maghreb, qui poursuit sa collaboration avec les gouvernements de la région, notamment la Tunisie, a pour vocation de soutenir leurs campagnes de communication stratégiques. On peut alors se demander : qui doit renforcer sa résilience et contre qui ? 

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 La pauvreté, le chômage, la répression politique, la corruption du gouvernement, l’accès à une éducation et à des soins de qualité et la brutalité policière figurent parmi les problèmes sociaux qui touchent avec le plus d’acuité les jeunes Tunisiens, Marocains et Libanais. La collaboration avec ces États – reconnus pour priver les citoyens du droit de manifester, combattre insuffisamment la pauvreté et le chômage, réduire l’aide sociale et qui restent fortement dépendants de l’aide extérieure – est en totale contradiction avec l’intention de s’attaquer à l’origine de l’isolation, de la marginalisation, voire de la violence de l’extrémisme.

Dans cette optique, le programme s’apparente davantage à une campagne engagée visant à renforcer l’identification des citoyens à l’État et à saper leurs sentiments de révolte sociale et de résistance. 

Selon Asim Qureshi membre du groupe de défense des droits de l’homme Cage, le projet peut être défini comme suit :

« La RICU a participé à des programmes secrets qui visaient à promouvoir des versions de l’islam dépolitisées et tentaient d’ignorer les causes à l’origine de la violence politique – que ce soit en matière de politique intérieure ou extérieure. Ces programmes ont pour vocation spécifique de persuader le public que l’idéologie est au centre de la violence, au lieu de lutter contre la violence structurelle qu’ils perpétuent. Si la RICU avait réellement l’intention de mettre fin à la violence politique, elle s’intéresserait à la manière dont les régimes répriment la contestation, non seulement à l’étranger, mais également à l’intérieur du Royaume-Uni. »

En février 2016, des Tunisiens sans emploi ont occupé le parc El Mourouj à Tunis après avoir marché 400 kilomètres de la ville de Gafsa jusqu’à Tunis pour réclamer du travail (AFP)

Le rapport d’évaluation du British Council indique qu’en travaillant en partenariat avec la RICU, ce dernier avait « réussi à créer une plateforme où le gouvernement et la société civile pouvaient communiquer de manière plus efficace pour renforcer la résilience et réduire la radicalisation et l’embrigadement par des mouvements extrémistes violents dans les trois pays faisant l’objet de l’étude : la Tunisie, le Liban et le Maroc. »

Pour obtenir de tels résultats, une enquête approfondie est probablement nécessaire sur la répression de la liberté d’expression et la violence perpétrée à l’encontre des militants politiques, des syndicats et de différentes personnalités issues des minorités opprimées dans ces pays. Une communication efficace ne pourra voir le jour que si les citoyens ne risquent pas de voir leur vie et leur liberté d’expression envers l’État menacées à l’issue de ces échanges.

Arrogance coloniale

La culture du hip-hop (c’est-à-dire le rap et les graffitis) a joué un rôle prépondérant dans le programme « Renforcement de la résilience ». Ce qui était historiquement une forme d’expression artistique qui parlait à la jeune génération de conscience politique, de frustrations politiques et de violence de l’État par la voix de groupes opprimés, a été récupéré pour servir d’outil de « communication stratégique » aux États répressifs. On pourrait comparer ce phénomène à la manière dont la CIA a utilisé l’expressionnisme abstrait américain comme arme pendant la guerre froide.

Les œuvres de Jackson Pollock, Robert Motherwell, Willem de Kooning et Mark Rothko ont fait le tour du monde dans le but de promouvoir la « liberté » des États-Unis par opposition à la répression de la liberté d’expression de la Russie communiste. 

L’adoption de méthodes de propagande qui remontent à la période de la guerre froide, pendant laquelle le Royaume-Uni et les États-Unis ont soutenu différentes formes d’expression culturelle – allant de la peinture de Pollock à la musique jazz – dans le but de détourner les citoyens du communisme, ne s’inscrit pas exactement dans un projet de recherche du bien commun.

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Il existe globalement un degré frappant d’arrogance coloniale dans l’idée qu’un peuple ayant participé au soulèvement révolutionnaire le plus important de l’histoire récente ait besoin de l’État britannique pour lui apprendre ce qu’est la société civile, la communication, ou comment réduire la violence. Cette réflexion est sans compter le paradoxe selon lequel la violence potentielle, isolée, individuelle est au centre du débat alors que la répression structurelle organisée perpétrée par l’État est ignorée – voire légitimée. 

En réalité, ce sont les Tunisiens et les citoyens des pays voisins qui devraient nous apprendre, à nous – les citoyens des pays du nord – à faire face à des États de plus en plus répressifs, à la réduction de la liberté d’expression, et à la progression de la pauvreté. Les vagues révolutionnaires qui ont secoué la zone du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord en 2011 sont apparues dans des contextes particuliers propres à cette zone, et pourtant elles exprimaient également une réalité plus large à l’échelle internationale.

Les riches qui se sont enrichis sur le dos de la grande majorité de la population depuis des décennies, recourent de plus en plus à la violence, à la répression et au racisme pour préserver le système qu’ils ont mis en place. Seule une résistance massive, soutenue et collective les arrêtera. Le peuple tunisien a montré la voie. 

- Malia Bouattia est militante, ancienne présidente de l'Union nationale des étudiants, cofondatrice du Students Not Suspects/Educators not Informants Network et présentatrice/panéliste de l'émission Women Like Us à la télévision musulmane britannique.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Des manifestants tunisiens scandent des slogans lors d’une grève générale des fonctionnaires après l’échec des négociations avec le gouvernement sur la hausse des salaires, le 22 novembre 2018 à Tunis (AFP)

Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.