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L’islam dans l’élection présidentielle française de 2017 : attention danger !

Les politiques se sont emparés des craintes et des haines que l’islam inspire chez les électeurs. Mais la république doit savoir qu’en stigmatisant l’islam, on fourbit les armes de l’islamisme

2015/2016, les deux annus horribilis qui se sont écoulées après les attentats terroristes, marqueront un tournant dans l’histoire de France.

Aujourd’hui, une frange de la population exprime ouvertement son ras-le-bol des « Arabes » et/ou des « musulmans », se sent envahie, et trouve dans le vote extrémiste un exutoire à son exaspération.

Sept millions d’électeurs ont ainsi fait du Front national (FN), au premier tour des élections régionales de 2015, le premier parti du pays. En novembre 2016, lors du duel pour la primaire de droite, le candidat Alain Juppé, ancien Premier ministre a été renommé « Ali Juppé » par ses ennemis racistes. Il a perdu la bataille au profit de son rival François Fillon.

Tous les ministres « issus de l’immigration » sont la cible d’attaques racistes

Halal, drapeau algérien, viande de porc, voile, burkini, mosquée, terrorisme, laïcité, le footballeur Karim Benzema… l’islam est partout. Rejeté. Les politiques se sont emparés des craintes et des haines qu’il inspire chez les électeurs. Tous les ministres « issus de l’immigration » sont la cible d’attaques racistes. On alimente des rumeurs contre eux, on les soupçonne de défendre l’islamisme, d’avoir bénéficié de la « discrimination positive »…

Alors que j’étais ministre de la Promotion de l’égalité des chances de 2005 à 2007, des voix moqueuses me nommaient « le ministre des Arabes ».

Myriam el-Khomri, la ministre du Travail, d’origine marocaine, déclarait en novembre 2015 : « […] On a quand même un problème dans notre pays, c'est que le nom ou la couleur de peau restent des marqueurs extrêmement importants. J'en ai marre de venir sur des plateaux pour me justifier que je suis Française… Sincèrement, regardez comment est la société française. J'en ai marre de devoir me justifier sur mes origines. »

La mémoire dans la construction de l’identité collective

La France a beaucoup changé en trente ans. Au début des années 70, l’islam était absent du débat sur l’intégration des minorités, quand se produisirent dans la banlieue lyonnaise les premières rixes entre jeunes Arabes et policiers.

L’emprisonnement des délinquants, puis leur expulsion au Maghreb, débouchèrent alors sur la première manifestation collective des jeunes franco-arabes en 1983, initiée par les chrétiens de Lyon.

De Marseille à Paris, la Marche pour l’égalité et contre le racisme démontrait une volonté d’ « intégration » en France : on y est, on y reste ! Les jeunes croyaient qu’ils allaient pouvoir faire leur place.

Ainsi, l’histoire des « minorités » en France mime celle des États-Unis

La mémoire était à ce moment-là un enjeu majeur de la construction de leur identité collective. Hélas, la marche fut vite récupérée par les idéologues de gauche, et les jeunes des banlieues, spoliés de leur propre histoire.

À partir de là, les conflits qui les opposaient aux forces de l’ordre devinrent réguliers. L’exclusion sociale et économique s’accéléra. Les jeunes se sentaient de moins en moins français. Le Front national commençait à percer dans le paysage politique. C’est à ce moment que les religieux musulmans prosélytes se sont mis à proposer aux jeunes le recours à une « famille originelle », l’islam.

Une famille providentielle, un foyer

Un basculement s’est alors opéré. L’islam est apparu comme une famille providentielle, un foyer. Il a pris ses quartiers dans les cités, offrant à des jeunes exclus une force individuelle et collective, une bouée de secours dans la République des mythes de liberté, égalité et fraternité, qui cachait les dégâts provoqués par l’exclusion de millions de familles immigrées.

En janvier 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo, le Premier ministre regrettait lui-même que la France ait laissé se développer un apartheid social, économique et territorial.

Rassemblement à Paris après l'attaque contre Charlie Hebdo (AFP)

Si l’islam fut un recours salutaire pour beaucoup, ce ne fut pas le cas pour tous. En 1995, Khaled Kelkal, jeune lycéen, était abattu par la police à Lyon. L’opinion publique découvrait qu’un jeune Français anonyme pouvait muer de simple délinquant en terroriste islamiste. La stupeur et l’effroi des citoyens s’installèrent dans les esprits. Ils n’en sont jamais sortis. Kelkal s’était « remis dans la religion » afin de retrouver l’estime de soi qu’il avait perdue.

Aux États-Unis, dans les années 60, on retrouve le même cheminement chez Malcolm X avec The Nation Of Islam (Malcolm X, the final speeches, February 1965, Pathfinder, New York, 1992). Le leader musulman imaginait des États noirs séparés des blancs, contrairement à Khaled Kelkal qui voulait détruire la France où il n’avait pas trouvé « sa place ».

En 2005, les émeutes inédites des cités de banlieue marquèrent un autre virage, après la mort de deux jeunes, Zyed et Bouna

À cette époque, l’islam, « porte-identité » contre la société d’exclusion, a été brandi comme étendard d’une nouvelle identification, provocatrice. Ainsi, l’histoire des « minorités » en France mime celle des États-Unis.

Plus rien à perdre

Mêmes causes mêmes effet. Les musulmans sont aujourd’hui surreprésentés dans les prisons : ils sont 15 % de la population totale, mais 50 % de la population carcérale.

Comme aux États-Unis où les African-Americans représentent aussi près de 15 % de la population totale et 50 % de la population carcérale.

En 2005, les émeutes inédites des cités de banlieue marquèrent un autre virage, après la mort de deux jeunes, Zyed et Bouna, poursuivis par des policiers. Elles signalaient un vide inquiétant : ces jeunes ne réclamaient plus « l’intégration ».

Désabusés, ils n’avaient plus rien à perdre dans la société. Ils cassaient, brûlaient, pour faire peur au système par l’évènement spectaculaire et tragique. Faire peur était leur moyen d’exister, comme avec l’islam.

Dans les années 60, à Harlem, l’écrivain James Baldwin, observant la montée en puissance des Blacks Muslims, écrivait que les policiers ne faisaient rien, « […] parce qu’ils avaient reçu des instructions et qu’ils avaient peur » (James Baldwin, The fire next time, p.72).

Il ajoutait : « Le comportement de la foule, son recueillement, fut l’autre facteur qui m’obligea à remettre en cause mon opinion des orateurs et de leur message… Ils semblaient profondément convaincus et leurs auditeurs levaient vers eux des visages sur lesquels on lisait une sorte d’espoir intelligent : leur attitude n’était pas celle de gens qu’on console ou qu’on drogue, mais celles de gens en train de recevoir une secousse ».

Durant la lutte pour les droit civiques, les noirs américains étaient attentifs à ce nouveau langage : celui de leur dignité, de la fierté. Say it loud, I’m black and I am proud ! (Dis-le fort, je suis noir et je suis fier !)

Ascenseur social en panne

En France, le scénario fut exactement le même, en réaction à une forme d’auto-dévalorisation chez une partie des musulmans, un désir de ne pas être assimilé aux exactions commises par des « semblables », une « culpabilité par association ».

Malcolm X, en 1965, dénonçait la création de l’image des noirs par les blancs racistes qui « manipulent la presse ». « Quand il s’agit d’étouffer ou d’opprimer la communauté noire, que font-ils ? Grâce aux journaux, ils livrent en pâture à l’opinion une série de statistiques.

Les termes égalité des chances, discrimination positive, comptage ethnique… sont considérés comme profitant essentiellement aux minorités, ces « parasites sociaux »

L’opinion apprendra ainsi que le taux de criminalité est plus élevé dans la communauté noire que partout ailleurs. Avec pour résultat ? Le seul fait d’appartenir à la communauté noire fait de vous un criminel… Autrement dit, ils parviennent, au moyen d’un procédé qui est une science, à « créer une image » et cette image de vous, vous paralyse. Elle vous fait honte de ce que vous êtes, tellement elle est mauvaise. Certains d’entre nous, qui ont assimilé, qui ont absorbé cette image négative, finissent par ne plus pouvoir supporter la vie dans la communauté noire. Ils ne supportent même plus la compagnie des noirs. [..] ».

Tous les sondages annoncent déjà une présence inéluctable de Marine Le Pen, la présidente du FN, au second tour (AFP)

Cela est si vrai que, comme aux États-Unis, en France, la majorité ne supporte plus le mot « racisme » et accuse les minorités de racisme anti-blancs ! En outre, elle récuse toute idée de « repentance », de « dette ».

Voilà aussi pourquoi, les termes égalité des chances, discrimination positive, comptage ethnique… sont considérés comme profitant essentiellement aux minorités, ces « parasites sociaux ». Aujourd’hui, tout le monde s’accorde pour dire que l’ascenseur social est en panne, tout comme l’intégration des minorités.

Combattre l’islamophobie

En 2015 et 2016, les terribles attentats ont sonné le glas d’une république égalitaire et fraternelle. Avec ses immigrés et leurs millions d’enfants, la France doit maintenant combattre l’islamophobie. L’un des moyens est l’instauration du vote obligatoire. Les Français musulmans qui votent très peu, servent de boucs-émissaires à des politiques qui surfent sur les peurs pour sauver la « race blanche et judéo-chrétienne » de l’invasion islamique…

L’État islamique (EI) table sur les déchirements irréversibles de la guerre identitaire

Aujourd’hui, on compte seulement deux députés franco-maghrébins à l’assemblée nationale sur 577, trois sénatrices sur 348, et cinq maires de communes sur 36 000 ! Il faut changer cela, parce que la France est en état d’urgence.

L’élection présidentielle de 2017 sera à hauts risques, mais la république doit savoir qu’en stigmatisant l’islam en soi, on fourbit les armes de l’islamisme. En attaquant la France, ancien empire colonial où vivent dix millions de Maghrébins, Sénégalais, Maliens, Turcs… et leurs enfants, la plus forte densité en Europe, l’État islamique (EI) table sur les déchirements irréversibles de la guerre identitaire. C’est le piège qu’il faudra éviter au cours des mois qui précèderont l’élection présidentielle de 2017. Mais tous les sondages annoncent déjà une présence inéluctable de Marine Le Pen, la présidente du FN, au second tour…

- Azouz Begag est écrivain, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et homme politique. Il fut ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances sous le gouvernement de Dominique de Villepin de 2005 à 2007. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : Un membre de la communauté musulmane brandit un livre religieux partiellement brûlé le 21 décembre 2008 à Saint-Priset dans la banlieue de Lyon, lors du rassemblement d'un millier de personnes pour dénoncer la montée de « l'islamophobie » en France, au lendemain d'une tentative d'incendie du lieu de culte qui a suscité des protestations au niveau national (AFP)