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Un an après Charlie Hebdo, la France est de plus en plus divisée et dans le déni

La France d’aujourd’hui est un pays dans lequel la liberté d’expression est restreinte et où les extrêmes donnent le la aux politiciens de tout bord

Un an après la violente attaque contre les bureaux de Charlie Hebdo, le magazine a conservé son importance symbolique comme raccourci vers la liberté d’expression.

Charlie Hebdo n’est plus qu’un simple magazine, il représente désormais la prétendue lutte entre le monde civilisé et les forces régressives de l’extrémisme religieux – et dans sa transformation de publication litigieuse, polémique et franchement marginale à icône du « monde libre », toute analyse nuancée de ses publications s’est (au moins à l’échelle internationale) perdue dans le polissage inévitable requis dans le cadre de sa sacralisation.

Après l’assaut sur ses locaux, Charlie Hebdo est passé de niche à symbole mondial, augmentant son tirage d’un maigre 60 000 exemplaires à un million, et quadruplant ses abonnements. L’hebdomadaire qui avait des difficultés à rester à flot a désormais beaucoup d’argent, recevant plus de 4 millions d’euros de dons, dont près d’un million d’euros du gouvernement français. Cependant, avec sa nouvelle célébrité, sont advenues des querelles internes sur l’argent et la ligne éditoriale, entraînant le départ de certaines icônes du magazine, comme le dessinateur Luz et le chroniqueur Patrick Pelloux.

Au milieu du tumulte, Charlie Hebdo a lutté pour rester « fidèle » à sa ligne, mais a néanmoins réussi à flirter avec la controverse grâce à certaines de ses dernières illustrations. Parmi celles-ci, la caricature de Nadine Morano, députée européenne controversée, dessinée comme la fille de Charles de Gaulle atteinte de trisomie 21 (De Gaulle avait réellement une fille atteinte de cette maladie), une image qui a été condamnée par les politiciens et qui a provoqué un tollé parmi les organisations d’handicapés, qui ont accusé Charlie Hebdo d’être complice d’une « forme moderne d’eugénisme raciste ».

Morano a réagi en poursuivant la publication en justice pour « diffamation », ce qui a entraîné un débat public pas entièrement ironique dans lequel les politiciens qui avaient défendu la liberté d’expression de Charlie Hebdo concernant les caricatures du prophète Mohammed, dont l’ancienne ministre Valérie Pécresse, condamnaient désormais le journal.

En septembre, le magazine a été la cible de critiques pour sa représentation du petit Syrien mort noyé, Alan Kurdi, au-dessus des arches dorées de McDonald et un écriteau « si près du but ». Le président de la Société des avocats noirs, Peter Herbert, a dénoncé la caricature comme une « publication purement xénophobe ».

Mais Charlie Hebdo n’est pas le seul à avoir changé depuis les attentats. La France vit en état d’urgence suite aux derniers attentats de Paris, qui ont fait 130 morts. Cette année, le Front national a réalisé certains des scores les plus importants de son histoire. Et les Français débattent actuellement de changements à la constitution qui pourraient avoir de profondes répercussions à long terme sur les libertés civiles en France.

Le jour du triste anniversaire, François Hollande a utilisé son discours aux forces de police pour défendre les actions du gouvernement en vertu de l’état d’urgence. Parmi les sujets controversés figuraient les 2 764 mandats de perquisition délivrés depuis le 15 décembre, soit 87 par jour.

Seulement 58 de ceux-ci ont effectivement conduit à des poursuites et beaucoup d’entre eux étaient liés à des affaires de drogue et d’armes, et non pas à la charge de terrorisme qui sert de justification à l’adoption de nouvelles lois intrusives. Des groupes de défense des libertés civiles ont exprimé leur inquiétude concernant le ciblage des organisations musulmanes, notamment la fermeture de trois mosquées, et les entrées violentes dans les domiciles et les entreprises, au cours desquelles les portes ont été enfoncées, des biens ont été endommagés et un enfant de six ans a été blessé dans le sud de la France.

Le président Hollande a également défendu son projet de loi sur la sécurité, qui est critiqué pour son expansion des pouvoirs de la police et la controversée déchéance de la nationalité française pour les binationaux condamnés pour terrorisme.

Le débat a été particulièrement surréaliste étant donné le consensus général sur le fait que la nouvelle mesure ne contribuerait en aucune façon à lutter contre le terrorisme. Certains ont même comparé cette loi à une loi similaire proposée par le gouvernement fasciste de Vichy, privant les juifs de leur citoyenneté.

Ses détracteurs allèguent que cette loi créerait un système à deux vitesses, dans lequel les citoyens non-blancs peuvent être traités différemment de leurs homologues blancs.

Témoignant de la confusion politique qui règne actuellement en France, le gouvernement socialiste s’est approprié ce qui est une vieille revendication de l’extrême droite afin d’avoir l’air strict sur le terrorisme.

Ce faisant, il renforce la notion répandue que la cause de la radicalisation est l’islam – largement perçu comme une religion étrangère bien qu’il s’agisse de la deuxième religion en France – et, ainsi, refuse d’admettre les conditions sociales et politiques qui assurent un terreau fertile aux groupes violents, absolvant les gouvernements successifs de leurs échecs.

Cette proposition situe aussi implicitement la cause des attaques dans l’extranéité imputée aux attaquants, isolant ainsi le problème, qui devient un problème étranger, le situant dans les royaumes déjà controversés de l’immigration et de l’intégration, et préservant un idéal pseudo-purifié de la France et de ses valeurs, non-corrompu par les actions de ses propres citoyens.

Bien que les assaillants, que ce soit dans l’incident de Charlie Hebdo et de l’épicerie cacher ou dans les attentats de Paris les plus récents, fussent majoritairement des ressortissants français ou belges, leur tournant radical est toujours attribué à leur ethnicité, en d’autres termes à leurs origines, plutôt qu’à leur réelle identité en tant que Français ou Belges. La conclusion est claire : la France n’a pas besoin d’introspection parce que le problème vient de l’extérieur.

Dans une riposte appropriée à la proposition de déchéance de la citoyenneté française, un homme politique algérien, Rachid Nekkaz, a répondu « … l’Algérie n’acceptera jamais d’être ‘’la poubelle citoyenne’’ des Français, nés en France, éduqués en France, élevés au biberon des valeurs de la République française, puis rejetés par cette même France. La France doit assumer tous ses enfants, qu’ils s’appellent Zidane, Benzema, Merah ou Kouachi, pour le meilleur et pour le pire. »

En effet, reconnaître comme Français les Arabes qui sont conformes à la conception que la France a d’elle-même en étiquetant ceux qui n’y correspondent pas comme étrangers, donne une image fausse de la francité qui reste ancrée dans le fait d’être blanc et dans laquelle les corps bruns peuvent être privés de leur appartenance et de leur identité – via leur citoyenneté.

Un an après les attentats de Charlie Hebdo, la marche pour l’unité nationale de la France semble n’être qu’un vague souvenir. Au lieu de cela, Hollande préside une nation plus divisée que jamais dans laquelle l’absence totale de vision politique de gauche ou de droite a donné libre cours au Front national pour dicter le contenu des débats nationaux. Malgré tous les discours sur la liberté d’expression et les combats contre toutes les formes d’extrémisme, la France d’aujourd’hui est un pays dans lequel la liberté d’expression est restreinte et où les extrêmes donnent le la aux politiciens de tout bord.

Myriam François-Cerrah, journaliste franco-britannique, animatrice de radio et télévision, écrit des articles sur l’actualité, en France et au Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : une statue qui fait partie de la statue centrale de Marianne sur la place de la République, où a eu lieu un rassemblement du souvenir le 10 janvier 2016 pour marquer l’année écoulée depuis qu’1,6 million de personnes s’étaient pressées dans la capitale française dans une démonstration d’unité après les attaques contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo et un supermarché juif (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.