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« Winter is coming » ? Non, le Printemps arabe persiste et se propage 

Contre-révolution, guerre civile et scepticisme occidental ne devraient pas hypothéquer les importants acquis arrachés laborieusement depuis 2011
Lors du sit-in devant le quartier général de l'armée à Khartoum le 16 avril 2019 (AFP)

D’un ton inquiet et avec plein de précautions langagières, comme s’il s’excusait de la question, l’interlocuteur parisien me susurre à l’oreille : « Et vous pensez que ça va évoluer vers le mieux ? Parce qu’avec ce qui s’est passé avec le Printemps arabe… ». 

On reste interloqué, neutralisé par la nécessité d’une réponse trop complexe, moins manichéenne, qui s’imposerait pour exposer le large spectre des possibilités et des ambiguïtés d’une crise politique comme celle que traverse l’Algérie depuis maintenant quatre mois. 

Alors on donne une réponse bateau en résumant faits et analyses pour ne pas noyer l’interlocuteur sincèrement inquiet pour vous sous un flot de paramètres politiques et de nuances. 

« L'automne arabe » !

Cela me rappelle ma colère contre le journaliste d’une radio hexagonale qui m’accablait, il y a quelques années, face aux « déceptions » qu’ont « finalement » produites les révoltes arabes, évoquant même, tout fier de lui, cet « automne arabe » qui arrive !   

Il est nécessaire de sortir de cette logique du « score final » du Printemps arabe

Ah, des islamistes qui prennent le pouvoir, des populations qui regrettent l’ancien dictateur, des touristes occidentaux qui n’osent plus revenir, des marchés économiques en berne…   

Le problème, c’est que ce journaliste ou que cet interlocuteur parisien ne juge et ne jauge l’évolution des situations dans le monde arabo-musulman – et ailleurs – qu’à l’aune de leur propre conception du monde.    

Un monde où le marché libéral prime sur le politique, où la démocratie formaliste règne et où les citoyens votent « correctement » pour les bons partis, les bons candidats.

Sommes-nous des moitiés de citoyens ?

Il faudrait rappeler ici cet incroyable paradoxe, où plutôt cette révoltante hypocrisie chez certaines élites occidentales : quand les Palestiniens votent pour le Hamas ou que les Tunisiens élisent Ennahdha, alors là, ce sont des moitiés de citoyens, de grands enfants qu’il faudra former à la démocratie, des immatures, des ingrats qui gâchent l’outil démocratique. 

Oseront-ils les mêmes procès contre ceux aujourd’hui, en Europe et ailleurs, qui portent au pouvoir les plus régressives des droites, notamment des partis ouvertement xénophobes, homophobes, conservateurs, assumant publiquement leurs positions fascistes ? 

Non, ces élites trouveront les moteurs et les contextes pour ces « errements » de la démocratie représentative, mais ils nous les refuseront. La rationalité politique, apparemment, ne traverse pas les frontières.   

Une femme participe à une manifestation anti-gouvernementale à Tunis le 20 janvier (AFP)

Ceci pour introduire l’idée que les fluctuations politiques et sociales, ainsi que les révolutions paradigmatiques (bouleversement continuel des champs et des concepts idéologiques) ne peuvent coïncider avec les analyses paternalistes et les schémas forcés d’un Occident dominant.

Il ne s’agit pas de faire ici de l’anti-occidentalisme primaire, ni de jouer aux hérauts du post-colonialisme, qui arrive d’ailleurs à ses dernières limites analytiques.

Il est nécessaire, en fait, de sortir de cette logique du « score final » du Printemps arabe ; il est nécessaire de cesser d’hystériser constats d’échec et romantisme orientaliste, afin d’appréhender ces évolutions pour ce qu’elles sont : un dévoilement inédit. 

Le pacte liberticide des régimes arabes

Au début des année 2000, j’ai eu la chance comme reporter algérien de me rendre dans plusieurs pays arabes : Maroc, Tunisie, Égypte, Liban, Syrie et Irak. J’étais frappé par ce constat qui nous paraît aujourd’hui si évident : partout dans ces pays, comme en Algérie, une chape de plomb pesait sur un magnifique foisonnement de dynamiques sociales, culturelles, politiques, syndicales, etc. 

Les régimes arabes s’étaient accordés à asphyxier éditeurs, opposants, féministes, poètes, religieux, peintres, rappeurs, journalistes, gauchistes, non-musulmans, athées, homosexuels…

Les sociétés arabes sont arrivées avant les systèmes politiques au XXIe siècle

Les sociétés arabes bouillonnaient depuis des décennies face aux échecs des « pères » post-indépendance, mais l’arrivée de cette génération jeune et instruite, décomplexée par rapport aux psychoses arabes (du patriarcat aux creux mythes belliqueux) a bouleversé la donne. 

Matraque et chantage

Les sociétés, même entravées par les atavismes religieux ou autres, vivaient déjà en quasi-autonomie vis-à-vis des régimes. 

Non seulement elles sont arrivées avant les systèmes politiques au XXIe siècle, mais elles ont pu réinventer imaginaire et espace public en parallèle de la matraque et du chantage à la peur utilisés par nos autocrates finissant.

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La convergence de toutes ces dynamiques dont l’aspiration à la dignité était l'horizon absolu et la coïncidence avec des conjonctures politiques idoines ont déclenché les différentes phases du Printemps arabes.

J’aime rappeler cette image : du gaz fuit à toute petite dose et silencieusement dans une maison. Soudain quelqu’un, par inadvertance, craque une allumette. Et boom ! 

Le pyromane à allumette n’est, dans ce cas de figure, que le régime autoritaire et incompétent qui provoque, par ses crimes et ses dérives, la conjonction des dynamiques, l’aboutissement du cumul des luttes en une explosion révolutionnaire, insurrectionnelle. 

La mise à nu

Au-delà des soubresauts des dernières révolutions dans le monde arabe, au-delà de la spécificité de chaque cas, il existe une constante : le dévoilement.

La pression des mouvements populaires massifs, comme récemment en Algérie, pousse inexorablement les régimes à se mettre à nu.

Le ténu formalisme institutionnel s’effondre dans la panique du sauve-qui-peut et des logiques désespérées de survie. Les régimes perdent cette feuille de vigne – le mimétisme forcé d’un État moderne – qui couvrait l’hideux système clanique et prédateur, kleptocratique et archaïque. 

Un autre dévoilement s’opère, simultanément, en face, dans la société. Une militante féministe tunisienne m’expliquait que l’une des plus grandes victoires de la révolution contre Ben Ali était d’avoir enfin identifier clairement les vrais problèmes de la société. 

Dépoussiérer la pensée et rebooter la machine à débat dans nos contrées

Le parasitage des régimes 

« Le régime Ben Ali, ses gouvernements et ses relais présentaient à l’internationale et au sein de l’opinion tunisienne un faux pays. Il priorisait les actions publiques, les réformes, les sujets de sociétés, les menaces, les agendas, etc., selon ses propres intérêts de maintien au pouvoir », analysait-elle.

Par exemple, la menace islamiste servait souvent au régime Ben Ali pour garder le soutien de l’Occident, en se présentant comme une garantie contre la propagation de l’islamisme comme, d’autres se présentent toujours comme les gendarmes du sud de la Méditerranée au profit de l’Europe.  

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Du coup, depuis ces années 2010-2011, jamais les débats sur la religion, le statut de la femme, la corruption, la sauvegarde de l’environnement, la protection des richesses naturelles, l’altérité, l’identité, les langues régionales, etc., n’ont été aussi nombreux, foisonnant, bousculant les lignes – même si les victoires sont minimes pour le moment.

Mais les choses sont posées sur la table et nul ne peut aujourd’hui les ignorer ou les parasiter comme ce fut le cas avant le Printemps arabe.

Des combats quotidiens

Je crois qu’il s’agit là d’une avancée vitale : dépoussiérer la pensée et rebooter la machine à débat dans nos contrées trop longtemps cadenassées par des régimes obsolètes. 

Ceci paraît naïf ? Un peu trop optimiste alors que contre-révolutions et guerres civiles ravagent des pays dans notre région ?

Deux réponses : ce ne sont pas les insurrections citoyennes qui ont déclenché les guerres ou favorisé le retour de flamme des autoritarismes ; il s’agit de dire les choses clairement car ce sont les atavismes politiques couplés aux ingérences étrangères qui ont mis le feu aux poudres. 

En second lieu, les combats des sociétés civiles arabes sont moins spectaculaires que ne le fantasment certaines élites en Occident (ou même chez nous).

De jeunes Algériennes enveloppées dans leur drapeau national marchent dans les rues d’Alger lors d’une manifestation, le vendredi 1er mars (AFP)

Quand des revers contrecarrent le mouvement de l’histoire, une multitude d’activistes ou de simples citoyens poursuivent leurs bagarres quotidiennes acharnées contre l’indignité, les inégalités et la bêtise. 

Cette énergie ne se perd point, elle se répand dans la société en autant de valeurs et de principes citoyens, créant des maquis de la résistance symbolique contre les assauts des résidus des autoritarismes.  

C’est le cumul des luttes et la masse critique des acquis qui tracent aujourd’hui nos espérances

Ni les créatifs ni les syndicalistes, par exemple, ne baissent les bras, rejoignant ainsi ceux qui, durant les décennies passées, ont lutté individuellement ou collectivement contre les pesanteurs patriarcales et réactionnaires, dans la clandestinité risquée ou dans la discrétion des humbles. 

C’est le cumul des luttes et la masse critique des acquis qui tracent aujourd’hui nos espérances pour un monde plus juste, plus pacifique. 

Demain est possible !

En Algérie, mais aussi au Soudan, les forces contre-révolutionnaires en action ailleurs et les terribles guerres civiles au Yémen, en Syrie et en Libye n’ont pas dissuadé les millions de femmes et d’hommes d’enclencher une nouvelle dynamique révolutionnaire.

Car l’ambition est là, lumineuse et intacte, de renverser la donne en rêvant très fort à demain, au-delà des déceptions et des peurs. Demain reste possible.

Demain est là. C’est la plus grande victoire du Printemps arabe. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Adlène Meddi
Adlène Meddi est un journaliste et écrivain algérien. Ex-rédacteur en chef d’El Watan Week-end à Alger, la version hebdomadaire du quotidien francophone algérien le plus influent, collaborateur pour le magazine français Le Point, il a co-écrit Jours Tranquilles à Alger (Riveneuve, 2016) avec Mélanie Matarese et signé trois thrillers politiques sur l’Algérie, dont le dernier, 1994 (Rivages, sortie le 5 septembre). Il est également spécialiste des questions de politique interne et des services secrets algériens.