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Maroc : la vie et l’œuvre de Fatema Mernissi portées à l’écran par Mohammed Abderrahman Tazi

La sociologue marocaine Fatema Mernissi, militante importante des droits des femmes, est au cœur du nouveau film de Mohammed Abderrahman Tazi, Fatema, la sultane inoubliable, sorti en septembre au Maroc. Ce biopic dessine également, en filigrane, le portrait de son réalisateur
Meryem Zaïmi incarne Fatema Mernissi dans Fatema, la sultane inoubliable de Mohammed Abderrahman Tazi (Arts et Techniques Audiovisuels)
Meryem Zaïmi incarne Fatema Mernissi dans Fatema, la sultane inoubliable de Mohammed Abderrahman Tazi (Arts et Techniques Audiovisuels)

Né en 1942 à Fès, pionnier du cinéma marocain, Mohammed Abderrahman Tazi navigue dans les années 1960 et 1970 entre courts métrages expérimentaux (par exemple Six et douze, réalisé en 1968 avec Majid Rechich et Ahmed Bouanani) et films de télévision à caractère informatif et éducatif.

Il franchit le cap en 1981 avec son premier long métrage, Le Grand Voyage, qui confirme ses qualités de metteur en scène : goût pour la porosité entre réel et fiction, propension à filmer des paysages immenses, des détails infimes, des voyages jusqu’aux portes de l’Europe, des rencontres toujours enrichissantes avec l’Autre.

Tazi fait également preuve d’une volonté affichée de mettre au jour les problèmes de communication, d’ouverture ou d’égalité des sexes (Badis, 1989 ; Al Bayra, 2013) qui gouvernent, aujourd’hui encore, une certaine société marocaine.

Une société et un pays dont le réalisateur vétéran se fait néanmoins le fervent défenseur et représentant de la culture et de l’histoire, n’hésitant pas, à ce titre, à travailler pour une télévision nationale particulièrement prégnante dans le mode de vie marocain, à adapter des écrivains locaux, ou encore à reconstituer des périodes du passé (Les Voisines d’Abou Moussa, 2003).

C’est en toute logique, ainsi, que Tazi, qui n’avait pas réalisé de film pour le grand écran depuis Al Bayra en 2013, entreprend dans les années 2010 la production et la réalisation d’un biopic sur la célèbre sociologue et auteure Fatema Mernissi, décédée entretemps en 2015.

Née en 1940, à Fès également, Fatema Mernissi présente en 1974, à l’Université américaine de Brandeis, une thèse de doctorat en sociologie qui interroge les relations entre femmes et hommes dans le monde musulman et qui met en lumière le fait que les inégalités qui en découlent ne sont pas le fait des textes fondateurs de l’islam mais de certaines lectures et relectures qui en sont effectuées et relayées.

Auteure d’une douzaine d’ouvrages déterminants et parfois controversés, Mernissi s’érige en figure de proue du féminisme musulman, dénonçant le patricarcat et évitant minutieusement la victimisation pour, au contraire, démontrer en quoi l’islam favorise fondamentalement l’égalité des sexes.

Son travail, ainsi que celui d’autres activistes du monde musulman qu’elle a fréquentés et/ou inspirés, est aujourd’hui reconnu comme fondateur et essentiel.

Fatema, la sultane inoubliable sort à l’occasion du 25e anniversaire du Harem politique, un livre de Mernissi qui fut interdit au Maroc et suscita critiques et menaces du fait, notamment, que l’auteure y remet en cause les fondements sur lesquels reposent les pouvoirs des hommes, en particulier dans les sphères politiques.

Une scène la montre à ce titre constater avec dépit l’annulation d’une séance de signature de son livre, sous le regard satisfait de plusieurs islamistes qui se tiennent à l’extérieur de la librairie, lieu de culture et d’ouverture dont ils ne franchissent pas le seuil.

Les rêves de femmes de Mernissi, Tazi et Benlyazid

La présence du nom de Farida Benlyazid à la coécriture du scénario n’est pas fortuite. Réalisatrice engagée et quasi pionnière d’un certain cinéma marocain porté par les femmes, Benlyazid partage nombre de visions et positions avec Fatema Mernissi.

Son premier long métrage, Une porte sur le ciel (1987), se déroule également à Fès et interroge aussi, sans jugement ni condamnation, la place des femmes dans un pays dominé par une religion sujette à différentes interprétations.

Dans son court métrage Sur la terrasse, réalisé en 1995 dans le cadre du film collectif 5 Films pour cent ans, Benlyazid met en scène une petite fille qui se passionne pour une reine légendaire du XVIe siècle, Sayyida al-Hurra, dite « la dame libre », qui commandait une armée d’hommes et dominait le Nord du Maroc jusqu’à Gibraltar. La fillette prolonge ses fantasmes sur cette femme jusqu’à rêver d’elle et à la faire revivre par son imagination.

Il est possible de rapprocher cette fillette de la petite Fatema Mernissi qui, dans son roman autobiographique Rêves de femmes, par lequel elle évoque avec humour et lucidité son enfance heureuse dans son « harem domestique » de Fès, fait également s’interpénétrer sa vie quotidienne et les fabuleuses histoires des Mille et Une Nuits qu’on lui raconte, certains personnages semblant même s’y confondre.

Mais c’est justement en collaborant une deuxième fois (la première étant sur Badis en tant que coscénariste) avec Mohammed Abderrahman Tazi, en 1993, que Benlyazid et lui se rapprochent le plus de Mernissi.

Écrit par Benlyazid et réalisé par Tazi, À la recherche du mari de ma femme est une comédie qui, à ce jour encore, figure parmi les plus grands succès cinématographiques populaires du Maroc.

Le thème de la polygamie y est traité avec légèreté, ce qui n’empêche pas la réflexion ni la remise en question.

Ce film constitue par ailleurs l’occasion pour Tazi de revenir sur ses années d’enfance, également passées dans un harem de Fès. Loin du cliché occidental relatif au harem turc dans lequel les hommes dominent les femmes et ces dernières se chamaillent entre elles, il y a dans le harem de l’enfance de Tazi, qui relève davantage d’une famille polygame, une cohabitation, une amitié, une réelle entente entre les femmes.

Fatema Mernissi joue un petit rôle dans À la recherche du mari de ma femme, semblant par là même anticiper la publication imminente de Rêves de femmes ainsi que le film que lui consacre Tazi quelque trente années plus tard.

Une histoire de famille

Tous ces points communs entre Mernissi et Tazi ne sont pas fortuits, puisqu’ils sont cousins. Ils ont grandi et évolué ensemble, et leurs chemins se sont croisés et recroisés à de multiples reprises au fil de leur vie.

C’est pour cette raison que Tazi, coscénariste, producteur et réalisateur de Fatema, la sultane inoubliable, en devient également l’un des personnages (incarné par Brice Bexter El Glaoui) qui, toujours muni de son appareil photo ou d’une caméra, accompagne Fatema Mernissi dans ses réflexions et ses voyages.

Tous ces points communs entre Mernissi et Tazi ne sont pas fortuits, puisqu’ils sont cousins. Ils ont grandi et évolué ensemble, et leurs chemins se sont croisés et recroisés à de multiples reprises au fil de leur vie

Dans une scène qui sonne presque comme un manifeste, Fatema Mernissi (incarnée par Meryem Zaïmi) et Mohammed Abderrahman Tazi repèrent et arpentent la villa fassie qui servira de décor principal pour le tournage d’À la recherche du mari de ma femme.

Tazi propose alors à sa cousine paternelle d’y jouer un petit rôle. En revenant ainsi sur le lieu de tournage d’un des films les plus importants de son œuvre, Tazi ne remonte pas uniquement le fil de la vie de Fatema Mernissi, mais également celui de la sienne propre.

De ses travaux d’opérateur, de réalisateur puis de responsable aux Actualités marocaines pour le compte du Centre Cinématographique Marocain, dans les années 1960 et 1970, à ses premiers films de cinéma, Tazi semble ainsi, avec Fatema, la sultane inoubliable, boucler une boucle, celle d’une vie et d’une œuvre en partie marquées par les liens étroits, d’ordres familial, affectif et professionnel, qu’il a pu entretenir avec Mernissi.

Les scènes les plus réussies du film sont moins celles, très didactiques, présentant Mernissi en situation de travail ou de militantime, que celles où Tazi offre à son personnage la possibilité de s’exprimer silencieusement par l’observation et l’imagination.

Dans un marché de Zagora par exemple, Mernissi regarde les gens, s’intéresse à eux, scrute les détails, tire des idées de ce qui peut paraître de prime abord infime ou anodin.

Une autre scène montre l’héroïne marchant silencieusement le long d’une plage. L’horizon de la mer, symbole de voyage, d’ouverture, de promesse et de mystère, est un motif récurrent de l’œuvre cinématographique de Tazi et s’accomode parfaitement à l’esprit de Mernissi.

Une autre scène montre Fatema enfant visionnant avec beaucoup de concentration un film projeté au fameux cinéma Boujloud de Fès, faisant écho à la cinéphilie grimpante de la fillette (et en parallèle à celle de Tazi qui fera du 7e art son métier) qui dévorait notamment les films joués par la diva syrienne Asmahan.

Par ailleurs, lorsque la petite Fatema contemple la nuit étoilée depuis le patio de la maison familiale dont elle ne sort que rarement, résonne ce passage très poétique et très significatif de Rêves de femmes : « J’avais découvert que j’avais un pouvoir magique. Il me suffisait de fixer le regard sur le ciel, le plus haut possible, et tout irait bien. Malgré leur taille, les petites filles peuvent surprendre les monstres. »

Une dernière valse

Le film n’est pas parfait. Les intentions ont régulièrement tendance à être verbalisées par des dialogues lourdement explicatifs et manquant de naturel. La mise en scène est académique, sans audace formelle.

Certaines reconstitutions historiques sont laborieuses et peuvent donner lieu à quelques anachronismes. Les personnages secondaires sont chichement construits et assez mal interprétés.

En dépit de la performance de Meryem Zaïni, le portrait de Fatema Mernissi est lisse, dénué de toute ambigüité, frisant l’hagiographie.

Considérons donc ce film moins comme un hommage que comme un regard mnémonique sur trois histoires : celle du Maroc du XXe siècle, celle de Mernissi et celle de Tazi

Considérons donc ce film moins comme un hommage que comme un regard mnémonique sur trois histoires – celle du Maroc du XXe siècle, celle de Mernissi et celle de Tazi – par lequel le cinéaste, qui retrouve et réunit nombre de figures importantes de ces histoires (la peintre Chaïbia Tallal, le peintre Farid Belkahia, l’éditrice Layla Chaouni, ou encore son épouse, Jamila Soussi, également productrice et qui joue son propre rôle), leur fait effectuer une dernière valse, somme toute fort émouvante.

De son côté, Farida Benlyazid travaille sur un projet de film documentaire évoquant le dernier livre de Mernissi, Les Sindbads marocains, qui retrace un périple qu’elle a fait au Maroc à la rencontre de différents acteurs de la société civile.

Benlyazid a l’intention d’aller dans les lieux que Mernissi avait visités et de retrouver les gens qu’elle avait rencontrés, pour voir ce qu’ils sont devenus et comment ont évolué leurs actions. La flamme n’est pas encore près de s’éteindre.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Roland Carrée est docteur en Études cinématographiques de l’université Rennes 2 et enseignant-chercheur en cinéma à l’École supérieure des arts visuels de Marrakech (ESAV). Il est également intervenant pédagogique et conférencier en cinéma pour l’Institut français du Maroc, et directeur artistique de la Fête du cinéma de Marrakech. Il intervient régulièrement au Maroc et en France autour du cinéma (conférences, formations et festivals) et publie des études de films et des entretiens, notamment pour les revues Éclipses et Répliques. Ses travaux portent essentiellement sur le cinéma marocain, le cinéma d’animation et l’enfance à l’écran. Il rédige actuellement, avec Rabéa Ridaoui, son deuxième livre, consacré à la ville de Casablanca vue par le 7e art.
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