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Algérie : le retour de Chakib Khelil enterre les scandales de corruption

L’ex-ministre de l’Énergie, parti aux États-Unis pour échapper à la justice, est rentré en Algérie. Blanchi par le pouvoir, celui qui fut un des décideurs les plus influents du pays pourrait même le redevenir
Chakib Khelil (à droite), accueilli à l’aéroport par le wali d’Oran, jeudi 17 mars 2016 (capture d’écran de la chaîne TV Ennahar)

ALGER – Une nouvelle fois, Abdelaziz Bouteflika aura eu sa revanche. Après avoir placé sous sa coupe l’appareil militaire qui l’a mis au pouvoir, voilà que son ami Chakib Khelil revient en Algérie. D’abord recherché par un mandat d’arrêt international, émis par son propre pays pour faits présumés de corruption (puis annulé pour vice de procédure), l’ex-ministre de l’Énergie, en fuite aux États-Unis depuis l’été 2013, est rentré en Algérie jeudi dernier.

« Bouteflika a envoyé à la retraite le général Toufik [l’ex-patron des services secrets], il a dissout le DRS [les services secrets], il a chassé ceux qui avaient ‘’sali’’ Chakib Khelil, et ce dernier revient la tête haute. La boucle est bouclée », résume pour Middle East Eye le journaliste Farid Alilat qui depuis des années suit les affaires concernant le cercle présidentiel.

Pour comprendre, il faut remonter en 2010. « À ce moment-là, le général Toufik, l’ex-patron des services de renseignements qui enquêtent sur des affaires de corruption dans le secteur de l’énergie, prévient le président Bouteflika que leur ampleur est telle qu’elles vont l’éclabousser. Lui, sa famille et ses proches », raconte un proche de la présidence à MEE. « Bouteflika laisse faire à condition que sa famille ne soit pas touchée. Sur les conseils de Toufik, qui lui conseille de couper des têtes, il sacrifie Chakib Khelil en le démettant de ses fonctions de ministre de l’Énergie. »

La même école

La décision lui en coûte. « Khelil représente beaucoup pour Bouteflika. Tous les deux sont nés à Oujda, au Maroc, dans le quartier de Nedroma où vivaient alors tous les Algériens », explique encore Farid Alilat à MEE. « Ils jouaient ensemble, fréquentaient la même école, et plus important encore, leurs familles étaient liées d’amitié. La relation de confiance et de loyauté entre Bouteflika et Khelil est la même que celle qui existait entre Bouteflika et Toufik avant que la guerre des clans, causée en partie par l’affaire Chakib Khelil, ne fasse tout voler en éclats. »

Pour Halim Feddal, secrétaire général de l’Association nationale de lutte contre la corruption, cela ne fait pas de doute non plus : Chakib Khelil a fait les frais de la guerre entre la présidence et le DRS. Mais de cette époque, il ne reste plus rien : non seulement les services de renseignements ont été dissous mais la présidence a aussi limogé Belkacem Zeghmati, le procureur général qui avait émis les mandats d’arrêt internationaux contre l’ex-ministre, sa femme et ses deux enfants, gelé les avoirs de la famille Khelil et mis sous scellés ses biens immobiliers. Elle a également viré le ministre de la Justice qui avait autorisé tout cela, Mohamed Charfi.

« Aujourd’hui, c’est le clan Bouteflika qui centralise tous les pouvoirs alors il ne faut pas se faire d’illusions », confie le militant à MEE. « Non seulement Chakib Khelil ne sera pas inquiété par la justice, mais en plus il pourrait revenir à un poste très important. »

Milliards de dollars

C’est en tout cas le message que le régime cherche à faire passer auprès d’une opinion publique choquée par le retour de celui qui incarne à ses yeux la corruption et le gaspillage de la rente.

Dès son arrivée en Algérie, Chakib Khelil a été photographié en compagnie du wali (préfet) d’Oran, qui l’a accueilli dans le salon d’honneur de l’aéroport au milieu des canapés en cuir et des bouquets de fleurs. « Les anciens responsables doivent être respectés », a ensuite défendu Noureddine Bedoui, le ministre de l’Intérieur.

« Chakib Khelil mérite de revenir en tant que ministre, voire à un poste plus élevé que ministre », a carrément déclaré le secrétaire général du FLN, Amar Saadani, en parlant de celui qui fut aussi PDG de Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures. « Sonatrach n’a jamais connu un ministre aussi compétent et intègre que Chakib Khelil, qui a permis à l’Algérie d’engranger environ 1 500 milliards de dollars ».

« C’est aussi pendant ses dix ans de règne que Sonatrach a perdu le plus grand nombre de ses cadres », relève Hocine Malti. Contacté par MEE, l’ancien vice-président du groupe et auteur du livre Histoire secrète du pétrole algérien, s’inquiète d’ailleurs du message que ce retour envoie à l’entreprise, qui ne s’est jamais vraiment remise des scandales de corruption. « Les cadres qui sont déjà démoralisés vont l’être encore plus. Tous les gens sérieux vont perdre la foi qu’ils ont en leur travail. »

« Chakib Khelil, c’est surtout la libéralisation à outrance, la gestion des ressources naturelles du pays sans concertation, le cumul sans limites des fonctions, le favoritisme, le clanisme et le copinage dans les nominations aux postes importants de son secteur, la mauvaise gouvernance dans l’attribution des marchés dans son secteur, et la délinquance financière », énumère Djilali Hadjadj, président de l’Association algérienne de lutte contre la corruption, joint par MEE. « Mais pour moi, il ne s’agit pas d'une affaire politique uniquement interne à l’Algérie. Le gouvernement Obama est aussi un des acteurs de l’opération ‘’blanchiment’’ du soldat Chakib Khelil. »

La protection des États-Unis

C’est aussi l’avis de Halim Feddal, qui essaya en vain d’inciter les Américains à engager des poursuites contre Khelil. « C’est un citoyen américain et il pouvait être poursuivi et jugé pour avoir transféré illicitement de l’argent aux États-Unis », raconte-t-il à MEE.

« Nous avons d’abord contacté Transparency International, qui nous a orientés sur une division appartenant au ministère de la Justice américaine spécialisée dans les affaires des biens mal acquis et le transfert de l’argent sale, la Kleptocracy Asset Recovery Initiative. Puis un magistrat américain m’a proposé une rencontre avec un agent du FBI. Finalement, les Américains ont compris notre démarche et ont coupé tout contact avec nous à partir de novembre 2013. »

À Alger, l’éditorialiste Fayçal Métaoui commente pour MEE : « On ne conteste pas le fait qu’un Algérien rentre dans son pays, mais ce n’est pas au politique de le blanchir. Alors que Chakib Khelil était sous le coup d’un mandat d’arrêt, il serait devenu innocent comme par enchantement ? Non, c’est à la justice de prouver qu’il n’est pas coupable. »

Et en théorie, la justice n’en a pas encore fini avec Chakib Khelil. L’affaire Sonatrach 2  (deuxième volet des quatre affaires politico-financières dans lesquelles des personnalités sont soupçonnées d’avoir perçu des pots-de-vin pour que des multinationales obtiennent des contrats de milliards de dollars en Algérie) est toujours en instruction au pôle judiciaire spécialisé d’Alger. « Chakib Khelil a reçu des convocations de la justice auxquelles il n’a jamais répondu », rappelle Farid Alilat. Le procureur limogé, Belkacem Zeghmati, avait évoqué en 2013 des « faits graves liés à la corruption et au blanchiment de fonds à travers des transactions douteuses ». Des faits qui avaient déclenché le mandat d’arrêt international.

Malgré ces déclarations, malgré les charges, lors du procès Sonatrach 1, des cadres de l’entreprise contre l’ancien ministre de l’Énergie et malgré les menaces de Louisa Hanoune, leader du Parti des travailleurs, qui dit détenir « des dossiers impliquant Chakib Khalil dans des opérations mafieuses », personne ne s’attend à ce que la justice n’enclenche quoi que ce soit contre le protégé d’Abdelaziz Bouteflika.

« Il n’y aura probablement jamais de procès Sonatrach 2 ni aucun autre procès de corruption », prédit Farid Alilat.

« Khelil n’est pas simplement revenu pour être blanchi », croit savoir Hocine Malti, « il aura sans doute un rôle à jouer dans la succession que Bouteflika est en train de préparer. »