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Contraints à la contrebande pour survivre, de jeunes Yéménites violés par des garde-frontières saoudiens

Des dizaines d’enfants faisant passer du khat en contrebande en Arabie saoudite ont été violés par des garde-frontières saoudiens, ont raconté des victimes et leurs familles à MEE
Taha, un jeune passeur de khat yéménite, parle face caméra de son agression par des garde-frontières saoudiens (capture d’écran)
Par
AL-THABET, Yémen

Lorsque Taha a commencé à faire de la contrebande de khat en Arabie saoudite, l’homme qui l’employait lui a affirmé que c’était très facile et que s’il venait à être capturé, il serait expulsé sain et sauf. 

C’était il y a deux ans. Taha avait 14 ans. En août 2017, ce jeune Yéménite s’est lancé dans le transport de ces feuilles narcotiques – très populaires au Yémen – de l’autre côté de la frontière.

Quatre mois plus tard, sa chance a tourné. Il s’est fait prendre au dernier poste de contrôle saoudien dans la région frontalière méridionale de Sabya, qui fait face à la région d’al-Thabet au Yémen.

« J’ai été attaché et battu, deux des gardes se sont relayés pour me violer à plusieurs reprises »

- Taha, 16 ans

« J’étais terrifié et j’ai dit aux soldats que c’était la première fois que je faisais de la contrebande de khat. »

Après avoir été menacé de prison et de torture, les gardes saoudiens lui ont proposé un troc : faire ce qu’ils disaient en échange de sa libération.

« Les gardes m’ont dit que si j’accédais à leurs demandes, je serais libéré et mon travail dans la contrebande de khat serait facilité. »

Taha était choqué par leur proposition et a refusé, mais cela n’a fait qu’empirer les choses. L’adolescent raconte que les gardes lui ont dit : « Si tu nous laisses te baiser, nous te laisserons passer, nous te donnerons de l’argent et te laisserons partir d’ici à tout moment. »

« Après mon refus, j’ai été attaché et battu, deux des gardes se sont relayés pour me violer à plusieurs reprises, puis j’ai été expulsé », se souvient-il.

Taha dit avoir été battu à plusieurs reprises avec la crosse d’une arme à feu et avec une ceinture et avoir été menacé de prison et de nouveaux passages à tabac s’il n’obtempérait pas et ne se taisait pas.

« Tout cela s’est passé dans leur cabine de sécurité. J’avais peur qu’ils me tuent ou me filment.

« J’ai été violemment frappé au dos et aux cuisses ; j’ai ressenti une douleur extrême pendant le viol. J’ai presque pleuré toute la journée de douleur et de peur. » 

Les régions frontalières 

À la frontière nord du Yémen, dans la région d’al-Thabet, gouvernorat de Saada, on estime qu’environ une cinquantaine d’enfants arriveraient chaque semaine pour faire passer clandestinement du khat et d’autres produits de contrebande en Arabie saoudite. Selon des témoignages de contrebandiers, des centaines de ces enfants sont arrêtés par les garde-frontières saoudiens et des dizaines sont agressés physiquement et sexuellement.

Pour les besoins de cet article, Middle East Eye s’est entretenu avec onze enfants, dont cinq ont affirmé avoir été violés par des garde-frontières saoudiens.

Vue d’al-Thabet sur la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite où se déroule une grande partie de la contrebande de khat dans le royaume saoudien (MEE/Mohammed al-Hassani)
Vue d’al-Thabet sur la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite où se déroule une grande partie de la contrebande de khat dans le royaume saoudien (MEE/Mohammed al-Hassani)

Taha explique que c’est la terrible situation économique dans laquelle se trouvait sa famille qui l’a contraint à quitter le lycée et à rejoindre des proches dans le dangereux commerce de contrebande de khat dans la région d’al-Thabet. 

« En raison de la situation financière difficile de mon père, j’ai souvent pensé à quitter l’école et chercher du travail », raconte-t-il à MEE

Son père était journalier au ministère des Travaux publics et de la Voirie. Il a arrêté de travailler en 2015 lorsque la plupart des travaux de voirie ont cessé en raison des opérations militaires menées par la coalition saoudienne au Yémen. Il était donc devenu très difficile pour lui de payer le loyer et les dépenses de son foyer.

« Après ce qui s’est passé, son état a empiré et un sentiment de honte, d’infériorité et de vengeance contre ceux qui l’avaient violé s’est emparé de lui » 

- Le père de Taha

À l’époque, le travail de contrebande de Taha constituait la seule source de revenus de sa famille. Il devait subvenir aux besoins de ses parents, d’un frère aîné et de deux frères plus jeunes toujours à l’école. Son frère aîné, un agriculteur, est le seul autre membre de la famille à travailler.

« J’ai été très encouragé par le fait de voir certains de mes voisins du village travailler dans la contrebande de khat, gagner beaucoup d’argent et améliorer leurs conditions de vie. »

« J’ai réalisé que je n’avais d’autre choix que de quitter l’école et aller travailler. » 

Isolé et traumatisé

Taha, encore traumatisé, est aujourd’hui complètement isolé de la communauté, selon son père, qui a qualifié l’état de son fils de « terrifiant ».

« Lorsque Taha est revenu ce jour-là, il présentait des signes de coups et de torture. Il voulait s’isoler des autres », raconte-t-il. Taha lui a montré les ecchymoses dans le haut de son dos et sur ses cuisses.   

« Après nous avoir confié ce qu’il s’était passé, son état a empiré et un sentiment de honte, d’infériorité et de vengeance contre ceux qui l’avaient violé s’est emparé de lui. » Taha était incapable de poursuivre ses études ou de réintégrer la société et souffrait énormément de ce qu’il lui était arrivé, selon son père.

Chasse aux enfants

Belal, 13 ans, ressent la même chose. Son père, Saleh, a évoqué deux membres des garde-frontières saoudiens connus pour être les auteurs de nombreuses agressions. « Ils sont présents dans la zone qui fait face à la région frontalière d’al-Thabet », précise-t-il. 

« Ils ne font que traquer les enfants, les arrêter et les violer. Mon fils n’est pas le premier et il ne sera sûrement pas le dernier. Beaucoup envoient leurs enfants à al-Thabet pour travailler dans la contrebande de khat pour gagner de l’argent. » 

Les passeurs transportent le khat séché et moulu dans le village saoudien d’al-Talida, situé à seulement 3 km du dernier poste de contrôle du Yémen, dans le village d’al-Thabet. Le processus ne prend pas plus de cinq heures et rapporte au contrebandier jusqu’à 1 500 riyals saoudiens (environ 400 dollars) par passage, selon les déclarations d’enfants qui travaillent dans la contrebande.

Des passeurs de khat à la périphérie du marché d’al-Thabet, à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, posent pour une photo de groupe (MEE/Mohammed al-Hassani)
Des passeurs de khat à la périphérie du marché d’al-Thabet, à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, posent pour une photo de groupe (MEE/Mohammed al-Hassani)

D’après Nabil Fadhel, président de l’Organisation yéménite de lutte contre la traite des êtres humains, il n’existe aucune statistique sur les victimes de telles agressions en raison de l’absence de lois criminalisant la traite des êtres humains au Yémen. En outre, ajoute-t-il, le suivi de telles affaires a cessé à cause de la guerre en cours.

« Avant la guerre, [le nombre d’enfants] victimes de la traite à travers la frontière yéméno-saoudienne atteignait la cinquantaine d’enfants par semaine », indique-t-il à MEE, ajoutant que « ces enfants sont exploités par des gangs pour mendier [en Arabie saoudite], faire de la contrebande de khat, de drogues et d’autres actes illégaux. Ils sont également exploités sexuellement. »

Fadhel explique qu’« utiliser des enfants pour faire ce genre de travail [la contrebande] est considéré comme un type de traite des êtres humains car ces enfants sont exposés au danger, à la faim et à la peur ».

Manque d’aide

Comme beaucoup d’autres enfants ayant vécu des expériences similaires, Taha et Belal n’ont jamais bénéficié d’une aide psychologique.

« Sans traitement, les séquelles psychologiques pour ces enfants pourraient durer des années. La plupart d’entre eux souffrent d’un traumatisme psychologique aigu et les interventions thérapeutiques sont difficiles en raison d’un manque de structures dédiées aux soins de santé mentale au Yémen », déclare à MEE la psychiatre Bushra al-Qaddasi.

À Sanaa, où elle exerce, Bushra al-Qaddasi a rencontré l’un des enfants contrebandiers qui avaient été violés.  

« La culture de la honte dans laquelle vivent les enfants et les familles ainsi que la dissimulation de ces affaires contribuent à leur augmentation et empêchent ces enfants d’obtenir un soutien psychologique, de rendre leurs affaires publiques et de demander justice. » 

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La psychiatre, désormais basée au Caire, ajoute que « la négligence et l’ignorance de ces affaires contribueront à la détérioration de l’état de la victime, provoquant l’apparition de graves problèmes psychologiques tels que des phobies et des attaques de panique et pourraient éventuellement la transformer en personne instable ou la conduire au suicide. » 

Le psychologue Jamal al-Yusufi a lui aussi eu comme patient un enfant qui s’est fait violer par un garde-frontière saoudien alors qu’il transportait du khat le long de la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite. 

« Il y a environ deux ans, un enfant et un membre de sa famille m’ont rendu visite. Son cas était très avancé. Il était incapable de parler. Il avait perdu la capacité de parler après l’incident. Il était ainsi depuis plus d’un an », rapporte-t-il.

L’enfant n’a assisté qu’à quatre séances, après quoi la famille a déclaré avoir déménagé dans un autre gouvernorat. Selon le médecin, la culture consistant à ne pas trop se soucier du traitement psychologique des victimes empêche un grand nombre d’entre elles d’en bénéficier, avec un impact négatif sur leur santé mentale.

La motivation du profit

Mahmoud al-Hamdani est un contrebandier de khat d’al-Thabet. Il vend la plante narcotique à des clients situés en Arabie saoudite et en collecte une grande quantité du côté yéménite, avant de la distribuer aux passeurs. « La plupart des passeurs de khat sont des hommes jeunes et des enfants. Ils apprécient ce type de travail en raison de sa rentabilité élevée », déclare-t-il à MEE

Hamdani est en contact avec des distributeurs et des passeurs qui travaillent du côté saoudien de l’opération et livrent le khat aux consommateurs finaux. Selon lui, les contrebandiers coopèrent avec les garde-frontières saoudiens : « Nous avons un accord avec la partie saoudienne pour recevoir les marchandises passées en contrebande. »

Dans certaines régions du Yémen, le khat remplace les arbres fruitiers en tant que culture principale (MEE/Nasser al-Sakkaf)
Dans certaines régions du Yémen, le khat remplace les arbres fruitiers en tant que culture principale (MEE/Nasser al-Sakkaf)

Il dit utiliser des ânes ainsi que des êtres humains pour la contrebande mais préférer travailler avec des enfants pour diverses raisons. « Premièrement, les enfants ne sont pas emprisonnés [pendant de longues périodes], ils sont libérés. En plus de cela, les incitations financières tentent les enfants et les adolescents, contrairement à ceux de plus de 20 ans qui réalisent les dangers de [ce] travail. Les enfants sont également choisis pour la facilité avec laquelle ils se déplacent entre les frontières et les terrains étroits et accidentés. » 

La peine encourue par les adultes qui font passer du khat en contrebande peut aller jusqu’à 40 jours de prison si la quantité de khat est faible, et jusqu’à trois ans pour une quantité élevée. 

Hamdani affirme connaître personnellement des enfants qui ont été violés alors qu’ils passaient clandestinement du khat pour lui, « mais tout le monde sait que notre travail est très dangereux », rappelle-t-il.

« Lorsqu’un passeur est arrêté, il est censé être expulsé ou transporté dans une prison de commandement à l’intérieur des limites du district de la frontière sud [saoudienne] ou de la prison générale de la région frontalière. »

Pas un problème nouveau

Selon Lamia al-Eryani, fondatrice de l’école de la paix au Yémen et présidente du Conseil suprême de la maternité et de l’enfance à Sanaa, le trafic d’enfants en Arabie saoudite est un problème ancien mais récurrent. 

« Plusieurs raisons culturelles, sociales et économiques ont poussé les contrebandiers à impliquer les enfants dans des activités de contrebande, exposant nombre d’entre eux à des actes de viol », indique-t-elle à MEE dans un communiqué.  

Elle ajoute qu’il n’y a pas d’intervention sérieuse pour limiter le phénomène de la traite des enfants. Les autorités yéménites avaient mis en place deux centres d’accueil et d’hébergement d’enfants victimes de la traite et de rapatriés en provenance d’Arabie saoudite, l’un à Sanaa et l’autre dans la région de Harad, mais le premier a été fermé deux ans plus tard.

« Il existe des gangs organisés qui exploitent et font du trafic d’enfants de façon méthodique, continue et croissante, tandis que les enfants et leurs parents ne sont pas conscients des dangers et des graves conséquences auxquels les enfants sont exposés lorsqu’ils travaillent le long de la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite, et la possibilité de décès ou de divers types d’abus, y compris sexuels », poursuit le communiqué.

Il ajoute que le Conseil suprême travaille à Sanaa avec les ministères de l’Intérieur, des Droits de l’homme, des Affaires sociales et du Travail de l’administration rebelle houthie afin de prendre des mesures garantissant la protection des enfants yéménites contre la traite et les autres violations dont ils sont les victimes aux mains des gardes saoudiens. 

Aucune loi pour protéger les victimes

Salim al-Thabeti, cheikh tribal de la région d’al-Thabet, où le trafic est basé, a déclaré à MEE que des centaines de Yéménites – en particulier des gouvernorats de Saada, Raymah, Hajjah et Ibb – travaillaient dans le commerce de contrebande en Arabie saoudite et que les enfants de moins de 18 ans constituaient la majeure partie de cette main-d’œuvre.

« La loi ne soutient pas les victimes puisqu’elles se sont introduites clandestinement dans les zones frontalières saoudiennes »

- Salim al-Thabeti, cheikh tribal de la région d’al-Thabet

Selon lui, les garde-frontières saoudiens « coopèrent beaucoup avec les cheikhs des villages yéménites pour faciliter le processus de transport du khat. »

Il confirme avoir été informé de nombreux cas d’agressions sexuelles et de torture d’enfants yéménites, ajoutant que « la loi ne soutient pas les victimes puisqu’elles se sont introduites clandestinement dans les zones frontalières saoudiennes ».

« J’ai parlé avec les cheikhs d’autres villages pour mettre fin à ce problème, mais eux aussi ne peuvent pas en parler avec les garde-frontières saoudiens car ils ne veulent pas nuire à leurs intérêts. » 

Si les cheikhs locaux se plaignaient des garde-frontières et de leurs actions contre les enfants, ceux-ci pourraient se venger d’eux en empêchant totalement la contrebande de khat, privant ainsi les cheikhs d’une source de revenus lucrative, explique-t-il. 

Fermer les yeux

La Direction saoudienne des garde-frontières du sud n’avait pas répondu aux sollicitations de MEE au moment de la publication de cet article. 

Mohammed Khamis, un avocat saoudien, a déclaré que dans de tels cas, une preuve matérielle était indispensable en vertu du droit saoudien, en plus des témoignages des enfants, mais qu’il n’existait aucun précédent juridique dans les tribunaux saoudiens pour engager des poursuites pour de telles affaires. 

« Le royaume procède à une inculpation si le viol est prouvé par des preuves irréfutables ou par le témoignage de quatre témoins », explique-t-il, ajoutant que s’il était reconnu coupable, un auteur présumé risquait d’être fouetté ou exécuté. 

Le nombre élevé de témoins oculaires nécessaires pour obtenir une condamnation signifie toutefois que les poursuites pour viol sont pratiquement impossibles, en particulier lorsque de tels cas impliquant des enfants yéménites ont lieu dans des postes de garde dans une zone isolée, souligne Khamis. 

« Les affaires de viol dans le royaume sont traitées pénalement comme des cas d’adultère. Cependant, il n’y a pas [en Arabie saoudite] de loi écrite qui punisse le viol et en fixe le châtiment. »

En l’absence de mesures punitives ou préventives susceptibles d’être mises en œuvre de part et d’autre de la frontière, et dans la mesure où le trafic de khat demeure une activité lucrative dans un Yémen ravagé par la guerre, les enfants restent à la merci des garde-frontières saoudiens, avec peu d’espoir d’être protégés ou que justice leur soit rendue.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.