Aller au contenu principal

De nouvelles fuites révéleraient les multiples « ingérences » des EAU en Egypte

Les derniers enregistrements ont été diffusés le jour même où le président Sissi se trouvait en Arabie saoudite pour rencontrer le roi Salmane
Les enregistrements ont été diffusés par Mekameleen, une chaîne favorable aux Frères musulmans basée à Istanbul (AFP)

De nouveaux enregistrements de conversations privées entre des proches alliés du président égyptien Abdel Fattah el-Sissi évoquant le rôle politique invasif des Emirats arabes unis (EAU) dans les affaires internes de l’Egypte ont été diffusés dimanche soir.

L’enregistrement de soixante-dix minutes révélerait que le bureau du président égyptien coordonnait avec des officiels émiratis l’approvisionnement de la Libye en armes et le financement de Tamarod, un mouvement établi pour rassembler l’opposition populaire contre l’ancien président déchu Mohammed Morsi.

Les enregistrements révéleraient également l’organisation de réunions secrètes entre des personnalités officielles égyptiennes, des dirigeants émiratis et l’envoyé spécial du Quartet pour le Moyen Orient, Tony Blair.

La chaîne qui a diffusé les enregistrements, Mekameleen, a indiqué que ceux-ci dévoilaient la véritable nature des Emirats arabes unis comme « une pieuvre dont les tentacules s’ingèrent aux quatre coins du globe ; complotant pour s’emparer de terres, [impliquée] dans le commerce d’armes, organisant des coups d’Etat et tenant des réunions secrètes avec Israël ».

Mekameleen est une chaîne de télévision satellitaire égyptienne basée en Turquie qui est connue pour son soutien au Frère musulman Mohammed Morsi, le premier président égyptien élu lors d’élections libres qui a été renversé par l’armée le 3 juillet 2013 suite à des protestes de masse à son encontre et qui se trouve aujourd’hui en prison.

Les enregistrements, qui ne peuvent être vérifiés de façon indépendante, dateraient de début 2014. Les voix sont attribuées au président Sissi, à son chef de cabinet le brigadier général Abbas Kamel, et à Mahmoud Hegazi, ancien chef des services de renseignement désormais à la tête de l’armée égyptienne.

On y entendrait une conversation entre Kamel et Soultan al-Gaber, ministre d’Etat émirati et président de Masdar, une société spécialisée dans les technologies propres et les énergies renouvelables basée à Abou Dhabi.

Kamel discute du transfert de fonds en provenance du Golfe par le biais de la banque nationale d’Abou Dhabi, qui est considérée comme le principal vecteur d’acheminement de fonds du Golfe en direction de l’Egypte et qui est possédée par Khalifa Abbas ben Suwaidi.

Dans un autre enregistrement, qui daterait du 21 janvier 2014, Abbas Kamel s’adresse au colonel Sedky Sobhy, le ministre de la Défense égyptien.

« Nous aurons besoin de 200 000 [livres égyptiennes] du compte de Tamarod […] qui a été ouvert par les Emiratis », aurait-il dit, demandant ensuite à Sobhy d’une voix inquiète de s’assurer que cette conversation ne soit pas rendue publique.

« Ces fuites dans les médias prouvent que Tamarod est une création des EAU et des services de renseignement égyptiens et que le 30 juin a été fabriqué de toute pièce », déclare à la chaîne Mekameleen Seifeddin Abdelfattah, professeur de sciences politiques à l’université du Caire, critiquant ainsi la version officielle égyptienne selon laquelle le coup militaire de 2013 répondait à une révolution populaire contre Mohammed Morsi.

Les manifestations de masse de 2013 contre Morsi auraient été organisées par le mouvement Tamarod. Sissi s’était appuyée sur ces protestations pour affirmer qu’il était parvenu au pouvoir grâce à une révolution populaire et non un coup militaire.

Plus tard au cours de la discussion enregistrée, on entendrait Abbas Kamel disant au président Sissi qu’une délégation des EAU, à laquelle se joindra Tony Blair, se déplacera en Egypte pour une rencontre officieuse.

Un autre enregistrement mettrait en cause Kamel s’adressant au ministre égyptien de l’Agriculture, Ayman Abu Hadid, au sujet de taxes relatives à des terres acquises en Egypte par le vice-Premier ministre des EAU, Mansour ben Zayed. Les taxes n’avaient pas été annulées lors de la transaction, ce qui aurait embarrassé Sissi, selon la bande audio.

Le programme Mekameleen explique que la loi égyptienne a récemment été modifiée afin de permettre aux sociétés et investisseurs étrangers de posséder des terres égyptiennes. Selon la chaîne, cet amendement a été adopté uniquement en vue de légaliser la saisie de terres égyptiennes par ben Zayed sans qu’il ne s’acquitte des taxes habituelles.

Abbas Kamel aurait également évoqué devant le président Sissi l’existence d’un avion émirati survolant l’Egypte à destination de la Libye et de son ancien Premier ministre Ali Zeidan, dont ils « ne savent rien de ce qu’il transporte ». Mekameleen affirme que l’avion transportait des armes, bien que cela n’ait pu être vérifié indépendamment.

Les fuites révéleraient aussi que les EAU auraient organisé une rencontre secrète en 2014 au cours de laquelle auraient participé l’ancien président israélien Shimon Peres, le conseiller du président égyptien Mostafa Megazy, et de nombreux autres dirigeants internationaux. Si l’on en croit les enregistrements, la rencontre se tiendrait tous les ans.

Kamel et Hegazy auraient ensuite déclaré que le ministre des Affaires étrangères égyptien, Nabil Fahmy, n’aurait pas les compétences suffisantes pour répondre à des interviews ou donner des discours publics, et encore moins pour effectuer des réunions à l’étranger sans qu’en soit avertie au préalable l’armée, qui exigerait en outre de connaître l’ordre du jour précis de ces rencontres.

D’après Ayman Nour, fondateur et président du Parti Ghad, un groupe d’opposition, les fuites indiquent que « le ministre des Affaires étrangères reçoit ses ordres des services de renseignement de l’armée. Il apparaît comme une évidence que l’Egypte est dirigée depuis le bureau d’Abbas Kamel et les renseignements militaires ».

Les autorités égyptiennes sont restées relativement muettes au sujet des enregistrements, sans toutefois nier ouvertement leur véracité. En revanche, les médias favorables à l’Etat les ont accusés d’être des faux.

Toutefois, un cabinet indépendant d’analyse du discours basé au Royaume-Uni a établi l’authenticité d’au moins l’un de ces enregistrements.

Les fuites de dimanche ont été diffusées le jour même où Sissi effectuait une brève visite en Arabie saoudite pour rencontrer le roi Salmane ben Abdelaziz al-Saoud.

Les deux chefs d’Etat ont discuté de la « coopération bilatérale [...] et évoqué les relations stratégiques profondes entre le royaume et l’Egypte, et leur désir de les renforcer », selon l’agence de presse gouvernementale saoudienne SPA.

Ils ont également abordé les « développements régionaux et internationaux » et auraient discuté du souhait de Sissi de former une force panarabe pour combattre le « terrorisme » régional.

L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Koweït sont les principaux soutiens financiers du gouvernement Sissi, ayant promis environ douze milliards de dollars au Caire depuis l’avènement au pouvoir de ce dernier.

Dans une interview accordée à la chaîne d’informations saoudienne Al-Arabiya avant sa visite, le maréchal Sissi a insisté sur le fait que les relations entre Le Caire et Riyad étaient fortes, et ce en dépit de la récente fuite dans les médias d’enregistrements audio révélant que le président égyptien aurait insulté ses mécènes du Golfe.

« La relation entre l’Egypte et l’Arabie saoudite, et entre l’Egypte et ses frères du Golfe, est forte et stable depuis des années », a-t-il dit.

Depuis que Salmane a accédé au trône du royaume saoudien, de plus en plus d’observateurs s’interrogent sur un possible changement de politique vis-à-vis des Frères musulmans, que Riyad comme Le Caire considèrent actuellement comme une organisation terroriste. Récemment, le ministre saoudien des Affaires étrangères a déclaré que le royaume n’avait « aucun problème » avec la confrérie.

Dans un article d’opinion publié en amont de la visite de Sissi à Riyad, l’universitaire saoudien Khalid al-Dakhil a évoqué l’« anxiété » ressentie en Egypte au sujet de la direction politique que prendra l’Arabie saoudite sous Salmane, en particulier en ce qui a trait à la question des Frères musulmans.

« Certains en Egypte voudraient que le soutien saoudien prenne la forme de dons ou de subventions royales illimitées ou encore de chèques en blanc », écrit Dakhil. « Ils ne veulent pas, par exemple, que l’Arabie saoudite se rapproche de la Turquie, en raison de la sympathie de cette dernière pour les Frères musulmans. »

« La vision politique la plus rationnelle est que les relations entre l’Arabie saoudite et l’Egypte ne soient pas sujettes à la position envers la confrérie ou envers la Turquie. »

Le président Sissi et son homologue turc Recip Tayyip Erdogan sont en froid depuis longtemps en raison de la proximité de ce dernier aux Frères musulmans. Erdogan était également en Arabie saoudite ce dimanche mais n’a pas rencontré Sissi, qu’il a par le passé qualifié de « meneur de coup d’Etat ».

Erdogan doit rencontrer le roi Salmane lundi. Selon certaines rumeurs, les deux dirigeants devraient s’entretenir au sujet d’une nouvelle stratégie commune qui pourrait isoler Sissi, dont la position est de plus en plus menacée.

Traduction de l'anglais (original).