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Détenus du hirak graciés par le roi : « Un pas positif mais pas suffisant »

Pour le 18e anniversaire de son accession au trône, le roi du Maroc a gracié samedi une partie des détenus du hirak. « Insuffisant », disent l'Association marocaine des droits humains et la défense
Manifestation à Al Hoceima, le 8 juin 2017 (MEE/Louis Witter)

RABAT – « La libération de certains détenus du hirak est un pas positif, mais ce n’est pas suffisant. L’État doit traiter ce dossier dans sa globalité et dans toutes ses dimensions ». Contacté par Middle East Eye, Ahmed el-Haij, président de l’Association marocaine des droits humains, a réagi à la décision du roi Mohammed VI, samedi, de gracier une partie des détenus du mouvement de contestation qui agite la région du Rif depuis bientôt dix mois.

Peu avant un discours du monarque marquant le 18e anniversaire de son accession au trône, le ministère de la Justice a précisé dans un communiqué que le roi avait accordé des grâces à 1 178 détenus, dont certains sont membres du mouvement de contestation dans la ville d'Al Hoceima et ses environs.

Sans préciser le nombre de ces derniers, le ministère a fait savoir qu'il s'agissait de détenus qui « n'ont pas commis de crimes et qui ne sont pas impliqués dans des actes graves, (...) en considération de leurs conditions familiales et humaines ».

Une source gouvernementale haut placée, contactée par l'AFP, a avancé le chiffre de 40 personnes graciées dans les rangs du mouvement de contestation, voyant dans ces grâces « un acte important et très positif ». 

Le leader du mouvement de contestation Nasser Zefzafi n'en fait toutefois pas partie, a précisé cet interlocuteur. 

Nasser Zefzafi est emprisonné depuis fin mai, comme plus de 150 personnes appartenant au hirak (la mouvance), nom donné au mouvement de contestation dans le Rif (Reuters)

« C'est un pas positif mais insuffisant car nous demandons la libération de tous les détenus dans les évènements d'Al Hoceima », a également jugé Abdessadek al-Bouchtaoui, avocat et membre du collectif de défense des détenus de ce mouvement, joint par l'AFP.

« Cette libération sélective ne répond pas, et ne peut être considérée comme un indicateur notable dans le traitement du dossier du hirak – car il ne faut pas oublier que ce mouvement a des revendications [dont le développement de la région], et la demande de libération n’est venue qu’après », précise Ahmed el-Haij.

Les partis politiques sermonnés

Peu après l'annonce des grâces, le souverain marocain a vivement critiqué dans son discours partis politiques et administration publique, pointant des « dysfonctionnements » en matière de « gouvernance, d'efficience ou de qualité des prestations offertes aux citoyens ». 

Le monarque marocain est revenu sur les évènements à Al Hoceima, qui ont « révélé une irresponsabilité sans précédent ».

Fustigeant des acteurs qui se sont « rejetés mutuellement la responsabilité », Mohammed VI a pointé du doigt des « partis aux abonnés absents », qui « ne remplissent nullement leur mission », ce qui a « rendu la situation plus précaire encore ».

« C’est là une attitude inadmissible, de la part d’instances dont la fonction est de représenter, d’encadrer les citoyens et de servir leurs intérêts », a-t-il martelé.

Alors que l'approche « sécuritaire » adoptée par les autorités a été très critiquée par les ONG et la société civile, Mohammed VI a rejeté les « allégations » portées par ceux qui parlent « abusivement » d’approche « sécuritaire », saluant « les agents des forces de l’ordre qui consentent d’énormes sacrifices (...), pour assurer la sécurité et la stabilité du pays ».

« À travers tout le discours du roi, on peut lire Al Hoceima, mais ce n'est pas un discours sur Al Hoceima », a résumé la source gouvernementale haut placée contactée par l'AFP. 

« En effet, quand le bilan se révèle positif, les partis, la classe politique et les responsables s’empressent d’occuper le devant de la scène pour engranger les bénéfices politiques et médiatiques des acquis réalisés »

-Mohammed VI

« C'est un discours de vérité où le roi a tapé du poing sur la table et fait un diagnostic sans appel avec une volonté de faire face aux défis dans toutes les régions le roi partage la déception et la frustration de la population », a ajouté ce responsable.

Mais Ali Amar, dans un édito du Desk, souligne « une réalité intenable ». « La démarcation que veut tracer l’institution royale avec cet échec collectif souffre d’une contradiction consubstantielle à la nature même du pouvoir. Si le roi dit vrai sur l’état de mal gouvernance de la nation, il prend le peuple à témoin pour tancer les factions de son propre régime, celles dont l’impunité est jusqu’ici garantie par l’ombre de son parasol. »

Dans le Rif, la relance par l’État d’un vaste plan d’investissements et de chantiers d’infrastructures, avec des visites répétées de cohortes de ministres, n’a pas suffi à désamorcer la colère.

Le mois de mai a été marqué par un net durcissement des autorités, avec l'arrestation des principales figures du mouvement.

Les heurts se sont multipliés, les policiers tentant tous les soirs d’empêcher ou de disperser les rassemblements de soutien à ces prisonniers.

À LIRE : Maroc : pour les détenus du hirak, les manifestants se jettent à l'eau

Le 20 juillet, les forces de l'ordre ont violemment dispersé plusieurs rassemblements à Al Hoceima, empêchant la tenue d'une « grande manifestation » prévue de longue date mais interdite.

Selon un dernier bilan officiel, 176 personnes avaient été placées en détention préventive, 120 étaient en cours de jugement, alors que des peines allant jusqu’à vingt mois de prison ont été déjà prononcées.