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« Entre les mains des travailleurs humanitaires » : les Yéménites accusent les organismes d’aide de corruption généralisée

Des Yéménites affirment à MEE que les allégations de corruption qui font la une des journaux ces derniers jours ne constituent que la partie émergée de l’iceberg
Un enfant yéménite soupçonné d’être infecté par le choléra est soigné dans un hôpital de Sanaa (AFP)
Par
YÉMEN

Alors qu’une enquête sur des allégations de corruption parmi les travailleurs humanitaires de l’ONU au Yémen fait la une des journaux, les Yéménites déclarent être nullement surpris et estiment que la corruption au sein des agences d’aide est désormais monnaie courante dans le pays.

Lundi, Associated Press a rapporté que plus d’une douzaine d’employés de l’ONU étaient accusés de profiter des milliards de dollars d’aide destinés aux Yéménites.

« Si ces milliards étaient parvenus à ceux qui en ont besoin, plus personne ne serait dans une situation précaire au Yémen, mais ils finissent entre les mains des travailleurs humanitaires »

- Hamid al-Baday, enseignant à Sanaa

Des auditeurs de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) seraient en train d’enquêter sur des allégations selon lesquelles des employés auraient embauché du personnel non qualifié à des postes bien rémunérés, auraient accéléré des dizaines de contrats louches et se seraient retrouvés avec des millions sur leurs comptes bancaires tandis que disparaissaient des dons de médicaments et de carburant.

Le chef du bureau de l’OMS à Sanaa aurait engagé un étudiant et un ancien stagiaire à des postes bien rémunérés, mais leur seule fonction consistait à prendre soin de son chien.

L’ampleur de cette corruption présumée telle qu’elle est décrite dans l’article est ahurissante pour un pays où 80 % de la population a besoin d’une forme d’assistance humanitaire.

Cependant, des Yéménites affirment à Middle East Eye être convaincus que ces allégations ne constituent qu’un aperçu de la corruption généralisée qui règne parmi ceux qui sont censés aider leur pays, assistés en cela par des combattants de tous bords.

Hamid al-Baday, un habitant de Sanaa, pense que la corruption endémique au sein de la communauté humanitaire du Yémen a augmenté depuis 2015, année où le nombre d’ONG internationales opérant dans le pays a commencé à se multiplier.

Al-Baday est enseignant mais, à l’instar des autres fonctionnaires, il n’a pas reçu de salaire régulier depuis août 2016 et dépend de l’aide alimentaire. Il fait partie d’un groupe de Yéménites qui ont lancé une campagne appelant à une plus grande transparence des organismes d’aide.

« La plupart des Yéménites ont désespérément besoin de nourriture et seuls les responsables et les travailleurs humanitaires profitent de la vie, car ils perçoivent des salaires en dollars américains, outre la corruption au sein des organisations », déclare-t-il à MEE.

« Si ces milliards étaient parvenus à ceux qui en ont besoin, plus personne ne serait dans une situation précaire au Yémen, mais ils finissent entre les mains des travailleurs humanitaires. »

« Les Houthis sont au courant de tout »

En octobre dernier, selon l’article de l’AP, des enquêteurs de l’ONU ont été arrêtés par des Houthis alors qu’ils tentaient de quitter l’aéroport de Sanaa avec des ordinateurs portables et des disques durs externes supposés contenir des preuves de corruption au sein de l’antenne de l’Organisation mondiale de la Santé au Yémen.

Informés par un employé de l’OMS qui craignait que son détournement de l’aide ne soit découvert, des membres armés du groupe auraient confisqué les ordinateurs avant que les enquêteurs ne puissent monter à bord de leur avion.

MEE a contacté plusieurs travailleurs humanitaires à Sanaa, lesquels ont douté que des employés de l’ONU aient conservé des informations sensibles sur des ordinateurs ou des disques durs.

Bien que des conflits éclatent occasionnellement entre les organisations humanitaires et les Houthis, les habitants affirment qu’ils semblent généralement travailler en étroite collaboration dans le nord du Yémen.

« La corruption est partout, pas seulement dans les agences de l’ONU. Mais les Houthis ne la combattent pas »

- Un travailleur humanitaire de l’ONU au Yémen

En fait, selon les travailleurs humanitaires qui se sont confiés à MEE, les Houthis contrôlent de si près le travail des organismes d’aide de l’ONU et des ONG internationales qu’aucun projet ne peut être mis en œuvre sans l’approbation du gouvernement houthi.

Leur travail est supervisé par l’Autorité nationale pour la gestion et la coordination des affaires humanitaires et la reconstruction (NAMCHA), dirigée par les Houthis et basée à Sanaa.

Un travailleur humanitaire de l’ONU a déclaré à MEE sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité que si les agences de l’ONU avaient reçu des milliards de dollars de dons depuis 2015, les Houthis avaient rendu difficile le versement de cet argent aux personnes dans le besoin.

« La NAMCHA houthie étudie tous les projets et nous ne pouvons démarrer aucun projet tant qu’elle ne donne pas son accord et, souvent, la NAMCHA impose des projets et les ONG internationales l’acceptent », a-t-il expliqué.

Selon lui, la NAMCHA dispose de tous les renseignements concernant les projets, le personnel, les moindres faits et gestes, les budgets, tout ce qui concerne le travail des agences de l’ONU et des ONG internationales.

« Nous travaillons sous le contrôle du gouvernement houthi et les Houthis sont au courant de tout. La corruption est partout, pas seulement dans les agences de l’ONU. Mais les Houthis ne la combattent pas », a ajouté la source. « S’ils ne la combattent pas, cela signifie qu’ils sont impliqués. »

Au Yémen, la corruption prive des familles désespérées de l’aide alimentaire
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En juin, un différend opposant le Programme alimentaire mondial (PAM) aux Houthis a éclaté au sujet des préoccupations de l’agence onusienne selon lesquelles les vivres seraient détournés des Yéménites qui en ont besoin pour le profit.

Le PAM a partiellement suspendu son programme d’aide alimentaire à Sanaa, qui touche environ 850 000 personnes. Dimanche, les deux parties auraient conclu un accord permettant la levée de cette suspension.

Le travailleur humanitaire précise que la NAMCHA n’a annoncé aucune enquête sur les accusations portées par le PAM.

« L’ONU et les ONG internationales sont la principale source de revenus pour les Houthis, elles versent des millions de dollars en taxes et redevances à la NAMCHA. Ils ne sont donc pas stupides et ne bloquent pas une source de revenus aussi importante », déclare le travailleur humanitaire.

Où est l’argent ?

Les révélations de l’enquête de l’OMS interviennent trois mois après que des activistes yéménites, dont Hamid al-Baday, ont lancé une campagne en ligne intitulée « Where is the money? » (Où est l’argent ?), appelant les organisations à fournir des rapports financiers sur la manière dont elles dépensent les milliards de dollars de dons.

L’ONU a réagi en lançant sa propre campagne en ligne intitulée « Check Our Results » (Vérifiez nos résultats), qui présente des programmes mis en œuvre au Yémen, mais ne comporte pas de rapports financiers.

La crise humanitaire au Yémen est l’une des pires au monde. Selon l’OCHA, 24 millions de personnes sur les 30,5 millions d’habitants que compte le pays ont besoin d’une aide humanitaire ou de protection.

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Et leurs besoins s’aggravent. Sur les 24 millions de Yéménites nécessitant une aide quelconque, 14,3 millions de personnes sont actuellement en situation de grande précarité, soit une augmentation de 27 % par rapport à l’année dernière. Les deux tiers de tous les districts du pays sont déjà au bord de la famine.

« La corruption a de nombreux visages et l’un de ces visages est que les commerçants vendent l’aide alimentaire de l’ONU et des ONG internationales sur le marché tandis que les personnes dans le besoin ne la reçoivent pas », affirme al-Baday.

Il estime que l’ONU et les ONG internationales ne sont pas transparentes car elles ne rendent pas leurs rapports financiers publics et il demande à ce qu’elles le fassent.

« S’il n’y avait pas de corruption au sein de l’ONU et dans les ONG internationales, elles auraient publié leurs rapports financiers en réaction aux demandes populaires sur les réseaux sociaux », affirme-t-il.

Le gouvernement fait de son mieux

Une source au sein du ministère houthi de la Planification et de la Coopération internationale a refusé de commenter les allégations des travailleurs humanitaires selon lesquelles les Houthis sont au courant de la corruption parmi les ONG internationales et les agences de l’ONU et n’y mettent pas un terme car ils en bénéficient.

« Le gouvernement est conscient de certains cas de corruption, mais nous ne pouvons pas y mettre un terme aujourd’hui car cette mesure pourrait entraîner la fermeture de l’organisation »

- Responsable du ministère houthi de la Planification et de la Coopération internationale

Il a en revanche affirmé que le gouvernement houthi faisait de son mieux pour lutter contre la corruption de l’ONU et des ONG internationales, mais ne prévoyait pas de faire cesser le travail humanitaire.

« L’ONU et les ONG internationales jouent un rôle essentiel pour aider les personnes dans le besoin dans tout le pays pendant cette crise et nous ne nions pas ce problème », a-t-il déclaré à MEE sous couvert d’anonymat, n’étant pas autorisé à parler aux médias.

« La corruption existe au sein de nombreuses organisations et le gouvernement est conscient de certains cas de corruption, mais nous ne pouvons pas y mettre un terme aujourd’hui car cette mesure pourrait entraîner la fermeture de l’organisation.

« Toute fermeture aura des conséquences néfastes sur la vie des Yéménites, qui ont désespérément besoin de l’aide humanitaire. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.