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Le Ramadan au Qatar, entre faste, charité et multiculturalisme

Dans ce petit émirat qui compte parmi les plus riches pays au monde et où la main-d’œuvre étrangère représente environ 80 % de la population, le Ramadan est l’occasion de lutter contre le gaspillage alimentaire et réduire les écarts entre locaux et expatriés
Wardah Mamukoya, fondatrice de l’association Wahab, et des bénévoles préparent des repas d’iftar gratuits dans un restaurant de Doha, capitale du Qatar, le 10 mai 2019 (MEE/Roxanne D’Arco)
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DOHA, Qatar

Il est 18 h 13, et au Souq Waqif ou au village culturel de Katara, on peut entendre le bruit des canons annonçant la rupture du jeûne. À Doha, en ce mois de mai de Ramadan, l’été pointe le bout de son nez avec des températures dépassant facilement les 35 degrés.

C’est le moment où tous les restaurants de la ville sont prêts à servir leurs clients. Dans la capitale qatarie, s’il y a bien une chose qu’il faut tenter au moins une fois, ce sont les « tentes de Ramadan ». Au menu : une décoration souvent majestueuse, chicha, et buffet à volonté, surtout dans les grands hôtels.

« Une chose que j’aime au sujet des tentes de Ramadan, c’est quand on va dans des événements d’entreprise et qu’on voit que les gens sont heureux. [Pour les entreprises,] c’est une compétition, qui a la meilleure tente. Et tout le monde y va, musulmans et non-musulmans. C’est aussi un business à la fin », décrit Hamad Alamari, un Qatari de 30 ans qui a grandi en Irlande.

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Posted by W Doha on Tuesday, May 21, 2019

« Aujourd’hui, c’est assez différent par rapport à lorsque j’étais enfant. Il y a plus de monde. Plus de diversité. C’est une période de fêtes maintenant. Ça l’a toujours été, mais ça a changé. Les tentes de Ramadan n’existaient pas auparavant, par exemple. »

« J’espère que la nourriture va quelque part », ajoute le jeune homme, qui est comédien, entrepreneur et producteur, entre autres.

Une augmentation des déchets alimentaires de 25 %

Il est vrai que les quantités de nourriture sont assez impressionnantes, surtout en cette période. La question du gaspillage alimentaire se pose donc, notamment pour Salman Zafar, fondateur d’EcoMENA, une association qui mène des campagnes depuis sept ans sur ce sujet.

« Avoir des moyens ne veut pas dire que le gaspillage devrait augmenter puisque c’est contraire aux principes islamiques de durabilité »

- Hamad Alamari, comédien, entrepreneur et producteur

« Selon les estimations, il y aurait une augmentation des déchets alimentaires d’environ 25 % pendant le Ramadan », déclare-t-il à MEE. Hors Ramadan, le pays produit 8 000 tonnes de déchets par jour, dont 40 à 50 % seraient du gaspillage alimentaire, précise-t-il.

Comment expliquer cette augmentation ? « Pendant le Ramadan, les gens ont tendance à acheter plus que leur consommation habituelle, notamment pour les invités. Cette quantité de nourriture cuisinée devient des restes qui ne sont pas consommés le lendemain. En outre, il y a une augmentation de la demande de produits frais puisque la majorité des personnes est prête à dépenser davantage pour avoir la meilleure qualité », explique l’activiste.

Une autre raison, selon lui, est la transformation de la société qatarie, qui dispose désormais d’un confort de vie plus important et qui a vu l’arrivée du consumérisme. « Mais avoir des moyens ne veut pas dire que le gaspillage devrait augmenter puisque c’est contraire aux principes islamiques de durabilité », rappelle-t-il.

Ruqaya Alasada, une jeune entrepreneuse qui a vécu toute sa vie au Qatar, explique comment les Qataris tentent d’éviter le gaspillage.

« D’habitude, ce que font les gens ici, c’est donner les restes, que ce soit aux ouvriers dans la rue, aux gens à la mosquée... d’ailleurs, beaucoup d’hôtels sont en relation avec des associations au Qatar pour qu’elles récupèrent la nourriture et la donnent aux personnes dans le besoin », décrit-elle.

« Une responsabilité collective »

Il est vrai qu’un bon nombre d’associations qataries, comme Hifz al-Naema et Wahab, tentent de faire la différence, notamment en menant des campagnes spécifiques pour le Ramadan. Le samedi 11 mai, Middle East Eye est allée à la rencontre de Wardah Mamukoya, une Indienne d’une trentaine d’années qui a lancé fin 2016 l’association Wahab, qui distribue des repas aux personnes dans le besoin.

Le rendez-vous est au Malabar Live Restaurant & Grills. Au rez-de-chaussée, des enfants font une chaîne jusqu’à l’étage en se faisant passer des plats, tandis qu’en haut, les adultes les préparent. L’ambiance est joyeuse, chacun sa tâche.

« Ce qu’on voit autour de nous ici, c’est qu’il y a du gaspillage alimentaire, et on se demandait si quelqu’un avait besoin de cette nourriture. Ce n’est pas par rapport à la famine, parce qu’il n’y en a pas au Qatar, mais il s’agit de donner des repas gratuitement à une personne », souligne Wardah.

Après des débuts au Festival international de la nourriture de Doha, rendez-vous incontournable pour tous les amoureux de bonne chère, Wardah et son mari ont continué à récupérer des dons alimentaires du côté des restaurants mais aussi des particuliers, et à faire campagne dans les écoles.

Pays désertique, le Qatar est fortement dépendant des importations de denrées alimentaires (AFP)
Pays désertique, le Qatar est fortement dépendant des importations de denrées alimentaires (AFP)

Pour la jeune femme, « on peut réduire le gaspillage alimentaire, réduire aussi l’utilisation intensive de nos terres, surtout qu’au Qatar, on importe beaucoup. On veut que les gens réalisent qu’il faut faire attention, que tout ça a un prix. On veut que ce soit l’affaire de tout le monde. C’est une responsabilité collective, de toute la communauté ».

« On peut réduire le gaspillage alimentaire, réduire aussi l’utilisation intensive de nos terres, surtout qu’au Qatar, on importe beaucoup. On veut que les gens réalisent qu’il faut faire attention »

- Wardah Mamukoya, fondatrice de l’association Wahab

Le Qatar étant un pays désertique, il n’y avait quasiment aucune agriculture avant le blocus imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn et l’Égypte il y a deux ans.

Mais depuis 2017, même si l’émirat n’est pas auto-suffisant, il produit désormais certaines denrées dans des serres géantes ainsi que des produits laitiers.

Les importations restent néanmoins très importantes, en provenance autant de Turquie, du Liban ou d’Iran que d’Afrique du Nord, d’Europe, d’Amérique ou d’Asie. Et inévitablement, faire venir ces produits a un coût environnemental.

Pour Salman Zafar, au niveau du gaspillage alimentaire, il y a eu des progrès ces dernières années mais ce n’est pas encore suffisant.

« Les choses simples sont les plus belles »

Mais au Qatar comme ailleurs, le Ramadan ne se limite évidemment pas à cette image d’abondance.

« Le Ramadan au Qatar, c’est la connexion, la proximité avec la famille, les réunions avec les amis. C’est être doux, diffuser de la positivité, aimer chaque âme […] c’est le moment où nous essayons d’être la meilleure version de nous-mêmes et de s’y tenir le reste de l’année. C’est le moment de ralentir la cadence et de faire les petites choses qu’on néglige d’habitude », résume Ruqaya.

Au restaurant Malabar à Doha, les enfants aident leurs parents à préparer des repas gratuits en faisant passer les assiettes jusqu’au rez-de-chaussée (MEE/Roxanne D’Arco)
Au restaurant Malabar à Doha, les enfants aident leurs parents à préparer des repas gratuits en faisant passer les assiettes jusqu’au rez-de-chaussée (MEE/Roxanne D’Arco)

Des moments familiaux, c’est aussi ce que retient Hamad, lorsqu’il décrit la rupture du jeûne chez lui : « Nous sommes tous là, pendant ces 15-20 minutes, avec juste le sourire parce qu’on a tous faim. Tout le monde boit de l’eau comme si c’était la meilleure chose au monde. Les choses simples sont les plus belles. En tout cas, c’est mon interprétation, mon frère serait plus du genre ‘’donne-moi la nourriture !’’. »

« Dans une heure, quand je rentrerai dans mon quartier, je verrai des enfants partout avec des assiettes, parce que leur mère les enverra donner un plat, et leur voisin leur donnera autre chose en retour. J’aime ses beaux petits moments »

- Hamad Alamari

Plus largement, ce qu’observe Hamad, c’est un sens de la communauté : « Si chacun est bon envers son voisin, tout le monde ira bien. Dans une heure, quand je rentrerai dans mon quartier, je verrai des enfants partout avec des assiettes, parce que leur mère les enverra donner un plat, et leur voisin leur donnera autre chose en retour. J’aime ses beaux petits moments. »

Cependant, en discutant avec le Qatari, on relève une certaine nostalgie vis-à-vis de son enfance ou de l’époque où il était étudiant en Irlande. Faire Ramadan dans des pays occidentaux, c’était une manière plus sincère de mettre sa foi à l’épreuve, sans l’obligation sociale qu’il peut y avoir au Qatar, estime-t-il.

« Là-bas, je pouvais me tester vraiment. À Doha, ma famille est ici, les mosquées, la charité… et j’ai un peu aussi l’impression que c’est devenu un business, que sa pureté est partie. »

Avant cette interview, Hamad a demandé à sa communauté sur Instagram ce que représentait le Ramadan au Qatar pour chacun d’entre eux. Il a reçu de nombreuses réponses spirituelles, mais aussi certaines plus pragmatiques, comme « Je peux dormir, jouer à Fortnite, me coucher tard... ». « Ce sont des jeunes de 15 ou 16 ans ! », s’amuse le comédien.

Avec le temps, Doha forge ses propres traditions du Ramadan. Parfois, elles sont assez insolites, comme ces groupes de sportifs qui vont courir ou jouer au foot avant l’iftar ou la parade de voitures de collection sur la Corniche entre 17 h et 18 h. L’occasion de voir de vieux spécimens mais aussi de belles Rolls-Royce ou Lamborghini plus récentes. Doha, dans toute sa splendeur ! Entre traditions et bling-bling.

De multiples traditions

Passer un Ramadan au Qatar, c’est aussi se trouver à la jonction de plusieurs cultures. Des nationalités de tout le Moyen-Orient, mais aussi d’Afrique, d’Asie et du reste du monde.

Un iftar gratuit est offert par l’association Wahab aux travailleurs expatriés dans une mosquée de la capitale qatarie, le 10 mai 2019 (avec l’aimable autorisation de Wardah Mamukoya)
Un iftar gratuit est offert par l’association Wahab aux travailleurs expatriés dans une mosquée de la capitale qatarie, le 10 mai 2019 (avec l’aimable autorisation de Wardah Mamukoya)

Dans son association, Wardah côtoie des bénévoles de différentes nationalités : « Nous avons des Indiens, des Philippins, des Français, des Jordaniens, d’autres nationalités arabes, des Pakistanais… C’est un melting-pot, comme le Moyen Orient. Des gens qui ne se seraient possiblement jamais connus autrement ont l’opportunité de se découvrir. »

« Notre but, c’est de montrer aux travailleurs qu’on se soucie d’eux. On sait qu’ils construisent ce pays, qu’ils sont loin de leur famille. C’est aussi pour rapprocher les différentes parties de la société, essayer de réduire les écarts »

- Wardah Mamukoya

Un constat partagé par Aney, une Anglaise résidant au Qatar depuis deux ans qui travaille occasionnellement à l’association en tant que bénévole. « C’est également une bonne manière de s’impliquer dans la communauté », souligne-t-elle. « On peut rencontrer plein de belles personnes aussi ! »

Ce jour-là, les repas seront distribués dans une mosquée de Doha. À raison d’une fois par semaine au cours de l’année et tous les jours vers la fin du Ramadan, ils sont donnés directement dans des camps d’ouvriers expatriés.

« Notre but, c’est de montrer aux travailleurs qu’on se soucie d’eux. On sait qu’ils construisent ce pays, qu’ils sont loin de leur famille. C’est aussi pour rapprocher les différentes parties de la société, essayer de réduire les écarts », ajoute Wardah.

Une diversité aussi mise en avant par Hamad : « Il y a beaucoup de cultures qui y participent. L’islam, ce n’est pas que les Arabes. J’adore cette diversité. Ils font tous partie du Qatar. Par exemple, une de mes collègues vient d’Égypte. Sa manière de faire le Ramadan ici est différente de la mienne. Mais parce que sa famille vit ici depuis longtemps, elle a une tradition qataro-égyptienne. Et ce multiculturalisme rend Ramadan encore plus festif. »