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Pistaches et iPhones : quels sont les bénéfices de l’accord sur le nucléaire pour les Iraniens ?

Alors que les discussions se concentrent sur les réformes énergétiques et les grands investissements commerciaux, le changement en Iran commencera probablement à se faire sentir dans le quotidien des gens
Un épicier iranien sert des pistaches à un client dans son magasin de Téhéran (AFP)

Après des années de négociations et moult spéculations, l’accord sur le programme nucléaire de l’Iran a finalement était conclu.

Alors que le président iranien Hassan Rohani a déclaré qu’« un nouveau chapitre d’espoir » s’était ouvert, son homologue américain Barack Obama a affirmé que le deal offrait « une opportunité d’aller dans une nouvelle direction ».

Si tout se passe comme prévu, selon l’accord conclu, qui encadre le développement nucléaire du pays pour les vingt-cinq prochaines années, l’Iran devrait modérer son programme nucléaire en échange d’une levée des sanctions.  

Rosamund de Sybel, directrice de la société de conseil et d’analyse K2 Intelligence, a indiqué à MEE qu’elle s’attendait à ce que la levée des « sanctions relatives aux exportations de pétrole et au secteur bancaire double la croissance économique de l’Iran au cours des années à venir ».

Les estimations de croissance économique varient généralement entre une hausse de 2 % et une augmentation faramineuse de 8 % dans les prochaines années. Selon Rosamund de Sybel, il est plus probable que l’on assiste à un scénario moyen – selon lequel la croissance passerait d’environ 3 % aujourd’hui à 6 % d’ici à 2017.

Shell et BP ont ouvertement affiché leur intérêt à investir dans le pays, et le gouvernement iranien s’est lui-même montré désireux d’attirer plus d’investisseurs.

Selon Arron Reza Merat, analyste à l’Economist Intelligence Unit, de nouveaux contrats, qui n’existaient pas avant l’exode des compagnies pétrolières en 2010, seront introduits, offrant un plus grand retour sur investissement qu’auparavant.

Le dégel des avoirs iraniens pourrait aussi conduire au retour dans les coffres iraniens de pas moins de 100 milliards de dollars d’avoirs étrangers – environ un quart du PIB de l’Iran. En outre, les Iraniens n’auront plus à payer de commissions salées aux intermédiaires turcs et arabes pour leurs transferts de fonds internationaux. Enfin, les biens seront moins chers et plus accessibles.

Dans la perspective de ces bénéfices économiques majeurs, 57 % des Iraniens étaient favorables à l’accord, selon IranPoll, un organisme de sondage basé aux États-Unis.

Cependant, une grande partie de cet enthousiasme dépend apparemment de l’aptitude de la population à bénéficier réellement et rapidement des avantages économiques escomptés.

Des réformes qui prennent du temps

Malgré les gros titres des journaux, on ne sait pas encore avec certitude si l’accord est capable de répondre à ces attentes.

« Certaines réformes prendront beaucoup de temps », indique Siavush Randjbar-Daemi, professeur d’histoire de l’Iran à l’université de Manchester.

« Les relations bancaires sont à un niveau historiquement bas. Aucun système bancaire digne de ce nom n’est en place entre l’Iran et l’Europe, et il n’est pas raisonnable de penser que cela se fera en seulement quelques mois. Cela prendra beaucoup de temps.

« La même chose s’applique à certains projets plus importants [dans le secteur de l’énergie]. »

Rosamund de Sybel prévoit que les exportations de pétrole augmenteront de 25 % d’ici à fin 2016 et que cela prendra entre trois et quatre ans à l’Iran pour produire 4 millions de barils par jour, un objectif de production considéré comme réalisable à court terme.

Ellie Geranmayeh, chercheur associé au Conseil européen des relations internationales, a lui aussi indiqué que le processus de mise en œuvre se fera graduellement. Il rappelle que l’accord doit en premier lieu être approuvé à l’ONU et faire face à des obstacles nationaux aux États-Unis et dans l’Union européenne (UE), et que l’Iran doit d’abord tenir ses propres engagements.

Seulement alors « l’UE et les États-Unis commenceront-ils à abroger certaines sanctions », ce qui ne débutera probablement pas « avant la fin de l’année en cours ».

« Au vu de la structure en phases de l’accord, je ne vois pas d’améliorations tangibles dans l’économie avant la fin de la première phase. »

Les gains de plus petite envergure

Toutefois, alors que les grandes transformations pourraient prendre du temps à se manifester, des changements de plus petites envergures pourraient se faire ressentir presque immédiatement.

Même si les accords commerciaux ne sont pas finalisés, le nombre de délégations commerciales se rendant dans le pays, qui a augmenté ces derniers temps, devrait croître encore plus et donner lieu à une multitude de mémorandums d’entente.

« Cela générera l’impulsion et le sentiment de confiance nécessaires pour réintroduire en Iran les activités commerciales dont le pays a besoin », analyse Geranmayeh.

« Les attentes sont cruciales dans le monde des affaires et peuvent avoir un impact majeur », ajoute Randjbar-Daemi.

« Même si [les réformes plus vastes] pourraient tarder un peu, les gens à présent pensent qu’elles vont avoir lieu et ils peuvent faire des projets et imaginer un nouveau scénario. »

Ceci pourrait signifier qu’une hausse des investissements nationaux aura lieu avant même l’assouplissement des régulations bancaires internationales.

D’après Arron Reza Merat, les commerces de petites et moyennes dimensions – qui constituent 95 % des entreprises iraniennes – seront les premiers à en tirer profit.

« L’Iran a un nombre substantiel de PME et ce sont elles qui n’ont pas pu commercer avec le monde extérieur. [L’accord] aura un impact très positif pour elles », a-t-il ajouté.

Outre les sociétés pétrolières, les producteurs locaux de spécialités iraniennes comme les pistaches – considérées comme étant parmi les meilleures au monde – obtiendront un accès libre à des marchés importants comme celui des États-Unis, explique Randjbar-Daemi.

D’autres plus petits changements pourraient ainsi commencer à se faire sentir avant que les grands accords pétroliers et les banques n’interviennent.

C’est notamment le cas du secteur aérien. La situation est devenue si mauvaise pour l’industrie aérienne iranienne qu’en 2010, l’UE a interdit à certains opérateurs iraniens l’accès à son espace aérien pour des raisons de sûreté. Cependant, une levée des sanctions « aura un impact massif sur la sécurité aérienne », selon Randjbar-Daemi. « Pour la première fois depuis 35 ans, les Iraniens auront la possibilité d’acquérir de nouveaux appareils de vol. Cela peut sembler dérisoire mais l’Iran est un vaste pays et a besoin d’un réseau aérien bien développé. Jusqu’à présent, tous nos avions – d’Iran Air aux compagnies les moins chères – ont utilisé essentiellement des pièces usagées provenant d’Europe. »

Selon les rumeurs, Apple serait aussi en pourparlers afin d’ouvrir pour la première fois une filiale en Iran. Si les produits Apple sont déjà très populaires dans le pays – on en recense environ 100 000 – ils ont été introduits illégalement, indique Randjbar-Daemi.

L’accord pourrait aussi avoir des répercussions sur le rial iranien. La monnaie a fortement chuté depuis la crise diplomatique, perdant les deux tiers de sa valeur contre le dollar depuis 2011. Ceci a rendu les exportations encore plus difficiles et onéreuses et a contribué à alimenter une inflation rampante.

Quand Rohani a pris le pouvoir en 2013, l’inflation était supérieure à 40 %. Elle est descendue à 20 % l’année dernière et tourne désormais aux alentours de 15 %. Néanmoins, beaucoup reste à faire pour compenser les dégâts infligés à l’économie au cours des années précédentes. Quelques heures seulement après l’accord, Téhéran insistait sur le fait qu’adresser le problème de l’inflation serait une priorité essentielle dans l’ère post-accord.

Randjbar-Daemi ajoute qu’avec la reprise économique, on peut s’attendre également à voir des investissement gouvernementaux de plus grande ampleur dans des projets d’infrastructure ainsi que des efforts pour accroître le nombre de jeunes diplômés accédant au marché de l’emploi.

Les changements politiques de l’après-accord

Des changements politiques pourraient aussi advenir.

L’accord sur le nucléaire a été communément acclamé comme une grande victoire pour Rohani et son camp.

« Dans son discours, Rohani a pour ainsi dire énuméré toutes les manières dont l’Iran est sorti gagnant de cet accord et pourquoi essentiellement les gens devraient revoter pour lui, [sous-entendant qu’il] a su tenir sa promesse d’une avancée majeure dans les négociations tout en préservant le programme nucléaire de l’Iran », explique Ellie Geranmayeh.

« Si on observe le déroulé des événements, je pense que le gouvernement iranien espère qu’il sera en mesure d’annoncer que les sanctions seront suspendues avant les élections parlementaires de février. Ce sera fondamental pour pousser les gens à aller voter et pour éviter qu’ils ne soient déçus et se demandent si leur voix compte vraiment. »

Les conservateurs ont dominé le parlement lors des élections de 2012 et le porte-parole de l’hémicycle, Ali Larijani, est un  critique de longue date de Rohani. Si l’accord aide à cimenter une victoire modeste en février et permet à Rohani de remporter un second mandat, les analystes prédisent que cela engendrera des attentes de changements plus globaux dans le domaine socio-économique, avec des répercussions sur des questions comme les droits humains, les droits des femmes et la liberté d’expression.

« Si Rohani est réélu, il devra faire face à une forte pression et satisfaire les attentes relatives aux questions politiques et sociales », indique Geranmayeh. « Durant les années restantes de son premier mandat, les attentes porteront de façon prioritaire sur l’économie, et la pression sera moindre pour les questions liées aux droits de l’homme et aux libertés civiques. Mais je pense que celles-ci constitueront un enjeu brûlant de son second mandat. »

Traduction de l’anglais (original).