Aller au contenu principal

Un « beau Ramadan » : les Soudanais plus que jamais déterminés à réclamer un État civil

Les manifestants campés devant le siège de l’armée à Khartoum espèrent que le Ramadan leur apportera un regain d’énergie et de nouvelles recrues dévouées à leur cause
« Nous ne sommes pas inquiets pour le Ramadan. La journée passera aussi vite qu’Ibn Auf » : une pancarte de manifestant fait référence à l’ancien chef du conseil militaire au pouvoir (MEE/Kaamil Ahmed)
Par
KHARTOUM, Soudan

De longues files de fidèles se sont formées dimanche pour la première des prières nocturnes du Ramadan devant le siège de l’armée soudanaise à Khartoum, dans l’espoir de voir le mois sacré des musulmans revigorer un sit-in de protestation qui dure depuis un mois. 

Tout au long de la journée, des pancartes indiquant « Le Ramadan est encore plus beau sur la place » ont encouragé les manifestants à respecter et à rompre leur jeûne là où ils ont commencé à camper le 6 avril pour exiger la fin du règne de l’ancien président Omar el-Béchir puis, après son renversement du pouvoir, celle du conseil militaire qui l’a remplacé. 

« L’accent naturellement mis sur la communauté au cours du mois pourrait renforcer le sit-in, mais la protestation en elle-même a eu un effet unificateur qui fera également de ce mois un Ramadan spécial », confie Mohammed Hayder à Middle East Eye

« Ce n’est pas qu’à cause du pain » : pourquoi les Soudanais manifestent-ils ?
Lire

« Ici, nous avons tout le Soudan. Les gens viennent des régions les plus éloignées du pays, de Nyala, du nord : tout le monde est représenté ici devant le siège de l’armée », affirme l’étudiant de 23 ans.

« Nous avons nos traditions : nous mangeons ensemble, nous avons des mesaharati (percussionnistes) et nous buvons du Helu Mur (une boisson « aigre-douce » soudanaise couramment consommée durant le Ramadan). En dehors de cela, nous pouvons avoir tout le monde ici ensemble dans les rues. »

Des dizaines de milliers de personnes ont afflué sur le site de la protestation après le coucher du soleil et les enfants ont été reçus avec du jus de fruits frais versé dans un esprit de fête, tandis que d’autres adressaient à travers des cris leurs salutations du Ramadan aux passants.

Une grande tente climatisée a été érigée sur le lieu du sit-in pour offrir du répit aux manifestants qui passent de longues journées dehors sur le site, où la température a atteint 50°C au cours du weekend.

L’Association des professionnels soudanais (APS), un groupe qui organise des manifestations depuis leur lancement en décembre et qui mène actuellement des négociations avec le conseil militaire au pouvoir, a invité les gens à rompre le jeûne et à prier ensemble sur le sit-in. 

« Nous invitons également les cheikhs des confréries soufies et religieuses ainsi que les icônes de l’art, du théâtre et du sport, les médias, les dirigeants civils et toutes les franges du peuple soudanais », a déclaré l’organisation.

Le groupe a récemment subi des pressions en raison de ses négociations avec l’armée et d’une proposition portant sur la structure d’un conseil civil et militaire conjoint de transition dans lequel l’armée aurait le droit de participer à des guerres, suscitant ainsi des inquiétudes quant à la poursuite de l’implication de troupes soudanaises au Yémen, où le pays fait partie de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite qui lutte contre les Houthis. 

Depuis, l’organisation a présenté ses excuses « pour cette confusion » et déclaré que ses dirigeants se joindraient aux manifestants pour rompre le jeûne sur le sit-in. 

« Ce sera plus difficile que la révolution »

« Le Ramadan sera plus difficile que la révolution, ce sera un plus grand défi », reconnaît Imad al-Din, un étudiant de 29 ans.

« Nous serons ici, sans eau. Nous devrons être patients dans les tentes et toutes ne sont pas climatisées […] mais les gens qui sont assis ici sont prêts à mourir comme les martyrs [de la révolution]. »

« Le Ramadan, c’est mieux sur la place », annoncent les manifestants pour encourager les gens à passer du temps sur le sit-in de Khartoum (MEE/Kaamil Ahmed)

La tradition veut que les familles d’un quartier rompent le jeûne ensemble dans la rue à la fin de la journée et il est désormais possible de le faire à plus grande échelle sur le sit-in, soutient-il. 

« Tout le monde ici boira dans le même verre, tout le Soudan se retrouvera à l’unisson. Mon rêve est de faire le plus beau Ramadan ici, sur le sit-in. »

Au Soudan, la révolution plus forte que la répression
Lire

Assis sur le bord de la route devant le siège de l’armée, Hayder affirme qu’il est là depuis le début du sit-in il y a un mois et qu’il attend avec impatience que davantage de personnes se joignent à eux pour amplifier les revendications des manifestants.

Des barricades faites de pierre, de meubles à l’abandon et de poubelles renversées ont été érigées par les manifestants la semaine dernière après que le numéro deux du conseil militaire, Mohamed Hamdan Dagolo, connu sous le nom de Hemeti, a fait savoir que l’institution perdait patience face au sit-in et n’accepterait pas que les manifestants sèment le « chaos ».

Néanmoins, Hayder ne craint pas pour le moment une tentative de dispersion des manifestants par l’armée durant le Ramadan, car les soldats locaux sont de leur côté et parce que les manifestants sont déterminés à rester.

« Le peuple est ici et restera ici », soutient-il. « Nous sommes là pour concrétiser nos revendications qui sont bien connues : nous voulons un gouvernement civil, pas un gouvernement militaire. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.