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Le cirque : la préparation des deux camps de la « guerre contre le terrorisme » par les renseignements britanniques

« Jihadi John » a pu rejoindre Daech pour une raison très simple : les extrémistes les plus bruyants de Grande-Bretagne ont été encadrés par les services de sécurité

Dès qu'une attaque terroriste fait les grands titres de la presse nationale, les mêmes têtes parlantes semblent sortir de terre, comme dans un jeu obscène de « chasse-taupes ». Souvent, elles apparaissent l'une après l'autre dans le circuit des médias, prodiguant leur expertise dans les célèbres shows télévisés et les publications journalistiques érudites.

Il y a quelques années, BBC Newsnight a fièrement organisé un « débat » entre Maajid Nawaz, directeur de la Quilliam Foundation, un think tank luttant contre l'extrémisme, et Anjem Choudary, chef d'un groupe islamiste anciennement connu sous le nom d'al-Mouhadjiroun, qui s'est réincarné à plusieurs reprises depuis qu'il a été interdit. Une de ses incarnations récentes les plus connues a été « Islam4UK ».

Nawaz et Choudary ont tous deux fait l'objet d'une attention considérable de la part des médias traditionnels, en faisant les gros titres de la presse et en participant aux principaux journaux télévisés et émissions d'actualité. Or, à l'insu de la plupart d'entre nous, ces deux personnages ont une chose en commun : les services de sécurité britanniques. Et, croyez-le ou non, cette bizarrerie explique pourquoi Mohammed Emwazi, alias « Jihadi John », le célèbre bourreau de l'Etat islamique originaire de l'ouest de Londres, en est arrivé là.

L'histoire de deux extrémistes

Après avoir renoncé à son affiliation avec le groupe islamiste Hizb ut-Tahrir, Maajid Nawaz a cofondé la Quilliam Foundation avec Ed Husain, un autre transfuge du groupe.

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La Quilliam Foundation a été créée par Husain et Nawaz en 2008 avec un significatif soutien financier du gouvernement britannique. Son établissement a reçu un coup de pouce massif en termes de relations publiques suite à la publication des mémoires d'Ed Husain, L'Islamiste, un ouvrage qui est rapidement devenu un best-seller international et qui a fait l'objet de centaines de critiques, d'interviews et d'articles.

Dans son livre (un peu comme Maajid Nawaz dans son ouvrage Radical, dont la publication plus récente a connu un retentissement similaire), Ed Husain raconte son parcours de jeune musulman blessé devenu activiste islamiste, jusqu'à son rejet total de l'idéologie islamiste.

Ces deux récits de transformation offrent un aperçu provocateur et authentique. Mais le gouvernement britannique a joué un rôle beaucoup plus direct qu’il ne l'admet officiellement (tout comme leurs auteurs) dans l'élaboration de ces récits.

Les prête-plume du gouvernement

Fin 2013, j'ai interviewé un ancien chercheur du ministère de l'Intérieur qui a révélé que le livre d'Husain, L'Islamiste, a été « effectivement écrit à Whitehall [le centre administratif du gouvernement britannique]».

L’homme m'a indiqué qu'en 2006, il a été informé par un collègue au gouvernement « disposant de liens étroits » avec Jack Straw et Gordon Brown que « le brouillon a été écrit par Ed mais "truffé" de contributions du gouvernement ». Le fonctionnaire lui a dit « qu'il avait vu "au moins cinq brouillons du livre, et le dernier était considérablement différent du premier" ».

D'après la source, le brouillon avait été manipulé de façon explicitement politique en faveur du gouvernement. Le comité qui a contribué au manuscrit d'Ed Husain avant sa publication officielle comprenait des hauts responsables gouvernementaux du 10 Downing Street, du Centre conjoint d’analyse du terrorisme, des services de renseignement, du ministère des Affaires étrangères et du Commonwealth et du ministère de l'Intérieur.

Lorsque j'ai interrogé Ed Husain à plusieurs reprises sur la véracité de ces allégations, l'intéressé n'a pas souhaité répondre. J'ai également demandé à Nawaz s'il connaissait le rôle du gouvernement dans la « rédaction » de la prose de Husain et s'il avait vécu une expérience similaire dans la production de Radical. Ce dernier n'a pas non plus répondu.

Lorsqu'Ed Husain était en liaison avec des responsables du gouvernement et des services de renseignement britanniques pour la rédaction de L'Islamiste, de 2006 jusqu'à la publication du livre en mai 2007, son ami Nawaz était emprisonné en Egypte. Nawaz a finalement été libéré en mars 2006 et a annoncé son départ de Hizb ut-Tahrir à peine un mois avant la publication du livre de Husain. Husain s'est accordé le mérite d'avoir été celui qui a principalement influencé la décision de Nawaz. En novembre 2007, les deux se sont associés : Nawaz est devenu directeur de Quilliam et Husain a pris le poste de directeur adjoint.

Pourtant, d’après Husain, Nawaz a contribué à déterminer des passages du texte de L'Islamiste au cours de l'année où l'ouvrage était révisé par les responsables du gouvernement. « Avant la publication, j'ai discuté avec Maajid, mon ami et frère dans la foi, à propos des passages du livre », a écrit Husain au sujet de la nécessité de vérifier les éléments portant sur leur implication dans le groupe Hizb ut-Tahrir.

C'est là que la chronologie des récits de Husain et de Nawaz commence à se décomposer. Dans Radical, et à plusieurs reprises au cours d'interviews au sujet de son propre processus de déradicalisation, Nawaz a affirmé qu'il rejeta fermement et résolument l'idéologie islamiste de Hizb ut-Tahrir lors de son emprisonnement en Egypte. Pourtant, à sa libération et à son retour en Grande-Bretagne, Nawaz n'a montré aucun signe indiquant qu'il avait pris une telle décision. Il a plutôt fait le contraire. En avril 2006, Nawaz a révélé à Sarah Montague dans l'émission HARDtalk (BBC News) que sa détention en Egypte « [l'avait] encore plus convaincu [...] de la nécessité d'établir ce califat dès que possible ». Dès lors, Nawaz, qui siégeait alors au comité exécutif de Hizb ut-Tahrir, a participé à des dizaines de conférences et d'interviews, au cours desquelles il a fait la promotion du groupe avec véhémence.

J'ai rencontré Nawaz pour la première fois le 2 décembre 2006 à l'occasion d'une conférence organisée par la Campaign Against Criminalising Communities (CAMPACC) sur le thème « réclamer nos droits ». J’avais pris la parole dans une table-ronde au sujet des conclusions de mon livre, The London Bombings: An Independent Inquiry, sur la façon dont la complicité entre l'Etat britannique et les extrémistes islamistes avait facilité les attentats du 7 juillet 2005. Nawaz avait assisté à l'événement en tant que spectateur, en compagnie de deux autres militants haut placés de Hizb ut-Tahrir, et au cours de notre brève conversation, il avait évoqué en termes élogieux le travail qu'il réalisait alors avec le Hizb.

En janvier 2007, Nawaz était en première ligne d'une manifestation organisée par Hizb ut-Tahrir à l'ambassade américaine à Londres pour condamner les opérations militaires des Etats-Unis en Irak et en Somalie. Lors de cette manifestation, il avait prononcé un discours enflammé, exigeant la fin de « l'intervention coloniale dans le monde musulman » et appelant à l'établissement d'un califat islamique pour résister à cet impérialisme et mettre fin au soutien apporté aux dictateurs par l'Occident.

Pourtant, selon ses dires, au moment de cette agitation publique au nom de Hizb ut-Tahrir à partir du milieu de l'année 2006, Nawaz avait en fait rejeté l'idéologie même qu'il prêchait si catégoriquement. En effet, dans la même période, il était en liaison avec son ami Ed Husain (qui, à l'époque, était encore à Djeddah) et l'aidait à rédiger son manifeste anti-Hizb ut-Tahrir, L'Islamiste, qui était également examiné aux plus hauts échelons du gouvernement.

La relation intime et secrète entre le gouvernement britannique et Husain au cours de l'année ayant précédé la publication de son livre en 2007 montre que, contrairement à sa biographie officielle, le fondateur de la Quilliam Foundation avait ses entrées à Whitehall bien avant d'apparaître dans le radar public. Comment a-t-il pu établir des connexions à ce niveau-là ?

L'islamiste du MI5

D'après le Dr Noman Hanif, professeur de terrorisme international et d’islam politique au Birkbeck College de l'université de Londres et spécialiste de Hizb ut-Tahrir, la présence du groupe en Grande-Bretagne a probablement apporté aux services de renseignement occidentaux de nombreuses possibilités d’« infiltrer ou d'influencer » le mouvement.

Le Dr Hanif, dont la thèse de doctorat a porté sur le Hizb ut-Tahrir, souligne que le mandat de Husain au sein du groupe, comme il l'a lui-même indiqué, a eu lieu « sous le leadership d'Omar Bakri Muhammad », l'imam controversé qui a quitté le Hibz en 1996 pour fonder al-Mouhadjiroun, un réseau militant lié à tous les complots terroristes majeurs perpétrés en Grande-Bretagne jusqu’à ce jour.

Selon le Dr Hanif, l’époque du leadership de Bakri représente « la période de l'existence de Hizb ut-Tahrir au Royaume-Uni où l'idéologie a été la plus conceptuellement déviante, où elle s'est assez nettement détournée des idées fondamentales du groupe », en raison de la promotion de la violence par Bakri et de l'importance que ce dernier accordait à la création d'un Etat islamique au Royaume-Uni, des objectifs contraires aux doctrines de Hizb ut-Tahrir.

D'après John Loftus, ancien agent des renseignements de l'armée américaine et ancien procureur du département de la Justice, lorsque Bakri a quitté Hizb ut-Tahrir et créé al-Mouhadjiroun en 1996, il a été immédiatement recruté par le MI6 pour faciliter les activités islamistes dans les Balkans. Et pas seulement Bakri, mais également Abou Hamza al-Masri, qui a récemment été condamné pour terrorisme aux Etats-Unis.

Lorsque Bakri a fondé al-Mouhadjiroun en 1996 avec la bénédiction des services de sécurité britanniques, le cofondateur de l'organisation était Anjem Choudary. Choudary a été étroitement impliqué dans le programme de formation et d'envoi de Britanniques au combat à l'étranger, et se vantait trois ans plus tard dans une interview pour le Sunday Telegraph qu'« une partie de la formation comprend l'usage de fusils et de munitions réelles ».

Dans son ouvrage phare, Secret Affairs: Britain’s Collusion with Radical Islam, l'historien Mark Curtis décrit comment, selon cet arrangement, Bakri avait formé des centaines de Britanniques dans des camps au Royaume-Uni et aux Etats-Unis et les avait envoyés rejoindre les combattants affiliés à al-Qaïda en Bosnie, au Kosovo et en Tchétchénie.

Peu de temps avant les attentats à la bombe de 2005 à Londres, Ron Suskind, journaliste d'investigation au Wall Street Journal et lauréat du prix Pulitzer, apprit d'un haut responsable du MI5 que Bakri était un informateur de longue date des services secrets et les « avait aidés dans plusieurs de leurs enquêtes ». Dans son livre The Way of the World, Suskind ajoute que Bakri a admis malgré lui cette relation lors d'une interview à Beyrouth, mais le journaliste ne donne aucune indication concernant la poursuite ou non de cette relation.

Un avocat spécialiste du terrorisme à Londres, qui a travaillé sur plusieurs affaires de terrorisme très médiatisées, m'a indiqué que Bakri et Choudary avaient tous deux participé à des réunions régulières avec des responsables du MI5 dans les années 1990. L'avocat, qui est employé dans un important cabinet et a collaboré régulièrement avec le MI5 pour l'administration d’audiences à huis clos impliquant des preuves secrètes, a déclaré : « Omar Bakri a bien eu plus de vingt réunions avec le MI5 dans la période allant d'environ 1993 à la fin des années 1990. Anjem Choudary a apparemment participé à ces réunions vers la fin de la décennie. En réalité, plusieurs hauts dirigeants islamistes de l'époque en Grande-Bretagne avaient connaissance de cela. »

D'après le Dr Hanif, du Birkbeck College, la relation entre Bakri et les services de renseignement a probablement commencé au cours de son « règne de six ans à la tête de Hizb ut-Tahrir en Grande-Bretagne », qui aurait « laissé amplement l'occasion aux services de renseignement britanniques » d'« infiltrer le groupe en profondeur ». Hizb ut-Tahrir avait déjà fait l'objet de la surveillance du MI6 à l'étranger « en raison de son important soutien en Jordanie et de ses activités constantes dans d'autres régions du Moyen-Orient depuis plus de cinq décennies ».

Certains membres de Hizb ut-Tahrir dont, semblerait-il, Ed Husain en personne, semblent avoir eu connaissance des connexions entre Bakri et les services de renseignement. Dans un passage de L'islamiste (p. 116), Husain raconte : « Nous étions également préoccupés par la demande d'asile politique d'Omar [...] J'ai soulevé cette question avec Bernie [un autre membre de Hizb ut-Tahrir]. "Oh, non, m'a-t-il dit. Au contraire : les Britanniques sont comme des serpents, ils manœuvrent prudemment. Ils ont besoin d'Omar en Grande-Bretagne. Il est plus probable qu’Omar y sera l'ambassadeur du califat, ou qu’il partira vivre dans l'Etat islamique. Les impies savent qu'autoriser Omar à rester en Grande-Bretagne leur donnera une longueur d'avance, un avantage diplomatique, lorsqu'ils devront faire face à l'Etat islamique. Garder Omar à leurs côtés leur est bien utile pour l'avenir. Le MI5 sait exactement ce que nous faisons, ce que nous sommes, et pourtant il nous a donné le feu vert pour opérer en Grande-Bretagne". »

Husain a quitté Hizb ut-Tahrir après Bakri, en août 2007. D'après Faisal Haque, fonctionnaire du gouvernement britannique et ancien membre de Hizb ut-Tahrir qui a connu Ed Husain lorsqu’il faisait parti du groupe, celui-ci entretenait une « relation personnelle » forte avec Bakri. Il n'a pas quitté Hizb ut-Tahrir pour « des raisons idéologiques », a affirmé Haque. « Son départ était plutôt lié à sa relation personnelle étroite avec Omar Bakri (il est parti quand Bakri a été exclu), la pression de son père et d'autres raisons personnelles que je ne souhaite pas évoquer. »

Husain a ensuite travaillé pour le British Council au Moyen-Orient. Entre 2003 et 2005, il était à Damas. Pendant cette période, comme il l'a lui-même admis, il fournissait des informations sur d'autres membres britanniques de Hizb ut-Tahrir mobilisés contre le régime de Bachar al-Assad, provoquant leur renvoi en Grande-Bretagne par les autorités syriennes. A cette époque, la CIA et le MI6 coopéraient régulièrement avec Assad sur des programmes de d’« extraordinary rendition » [« transfert extraordinaire », enlèvement et transfert de prisonniers hors du cadre judiciaire].

Husain a ensuite travaillé pour le British Council à Djeddah, en Arabie saoudite, de fin 2005 à fin 2006.

Tout au long de cette année, d'après l'ancien responsable du ministère de l'Intérieur avec lequel j'ai discuté, Husain était en contact direct avec des hauts responsables de Whitehall qui examinaient son manuscrit de L'Islamiste. En novembre, Husain a publié sur DeenPort, un forum de discussion en ligne, un commentaire aujourd'hui supprimé qui évoquait sans détours le travail des « services secrets » au sein de Hizb ut-Tahrir : « Même au sein de Hizb ut-Tahrir en Grande-Bretagne, il existe aujourd'hui une fracture considérable entre les modernisateurs et les éléments plus radicaux. Les services secrets espèrent que les modernisateurs pourront contrôler les radicaux [...] Je prévois une nouvelle division. Dieu le sait mieux que nous. J'en ai déjà trop dit à ce sujet ! Désormais, mes lèvres sont scellées ! »

Peu de temps après, Maajid Nawaz annonçait son départ de Hizb ut-Tahrir, et était finalement rejoint à la Quilliam Foundation par plusieurs autres éléments du groupe. Selon Nawaz, beaucoup d’entre eux à ce moment-là travaillaient en coulisses avec lui et Husain, comme « une équipe ».

Les « anciens djihadistes » qui n'en étaient pas

Le plus gros problème avec le fait que Husain et Nawaz se revendiquent experts en terrorisme est peut-être qu'ils n'ont jamais été des djihadistes. Hizb ut-Tahrir est un mouvement non violent en faveur de la création d'un « califat » mondial à travers la lutte sociale, qui met l'accent sur la nécessité d'un militantisme politique dans le monde musulman. Quels que soient les démérites de cette idéologie politique rigide, elle n'est en aucun cas liée au phénomène terroriste d'al-Qaïda.

Husain, Nawaz et leurs bienfaiteurs du gouvernement ont toutefois été convaincus que ces expériences personnelles de « radicalisation » et de « déradicalisation » pouvaient être transplantées dans la « guerre contre le terrorisme » en cours, bien que, en réalité, ils n’aient pas la moindre idée de la dynamique d'un véritable réseau terroriste, ni du processus de radicalisation menant à l'extrémisme violent. Il en a résulté une obsession, tout à fait erronée et dénuée de preuves, consistant à faire du rejet des idéologies extrémistes non violentes le principal moyen de prévention du terrorisme.

A travers la Quilliam Foundation, les idées fondamentalistes de Husain et de Nawaz sur l'extrémisme non violent ont eu une forte influence sur les discours officiels de lutte contre le terrorisme dans le monde occidental. Ceci a été rendu possible par un financement initial du gouvernement à hauteur de plusieurs millions de livres sterling, par une couverture médiatique intensive et par le fait que l'administration et le personnel de Quilliam ont été poussés par le gouvernement à proposer des « formations à la déradicalisation » aux responsables gouvernementaux et aux services de sécurité aux Etats-Unis et en Europe.

Au Royaume-Uni, l'approche de Quilliam a été reprise par divers think tanks de centre-droite et de droite, tels que le Centre for Social Cohesion (CSC) et Policy Exchange, qui ont joué un rôle important en influençant le programme « Preventing Violent Extremism » (« Prevent ») du gouvernement.

L'étendue exacte de la défectuosité de cette approche peut toutefois être déterminée à travers les efforts déployés par le Premier ministre David Cameron pour exprimer sa compréhension du risque représenté par l'extrémisme non-violent, une caractéristique majeure de la nouvelle loi relative à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme (« Counter-Terrorism and Security Act ») rédigée par le gouvernement de coalition. Ce texte de loi orwellien donne des pouvoirs sans précédent au système de surveillance électronique et jette les fondations du « Prevent duty », qui appelle toutes les institutions du secteur public à développer des profils « d'évaluation des risques » d'individus considérés comme étant exposés au « risque » d'être entraînés dans l'extrémisme non violent.

Dans un discours à l'ONU l'an dernier, David Cameron a expliqué que les mesures de lutte contre le terrorisme doivent cibler les personnes qui ne sont pas susceptibles d'« encourager la violence, mais dont la vision du monde peut être utilisée comme une justification de la violence ». Comme exemples d'idées dangereuses à la « racine » du terrorisme, Cameron a identifié les « théories du complot » et, plus scandaleusement, « l'idée que les musulmans sont persécutés dans le monde entier dans le cadre d'une politique occidentale délibérée ».

En d'autres termes, si vous croyez, par exemple, que les forces américaines et britanniques ont délibérément mené des opérations militaires brutales dans le monde musulman, entraînant la mort prévisible d'innombrables civils innocents, vous êtes un extrémiste non-violent.

Dans un document académique révélateur publié l'an dernier, le Dr Claire Arènes, experte française en terrorisme et chargée de mission au ministère de l'Intérieur, note : « Par définition, on peut savoir si la radicalisation a été violente uniquement une fois que l’acte de violence a été réalisé, à la fin du processus. Par conséquent, comme l'issue finale de la radicalisation ne peut être déterminée à l'avance, une politique destinée à lutter contre la radicalisation violente implique une tendance structurelle à combattre toute forme de radicalisation. »

C'est précisément cet entêtement stupide à essayer de détecter et d'arrêter « toute forme de radicalisation », même si elle est non-violente, qui entrave les enquêtes de police et des services de sécurité et les surcharge de « risques » absurdes.

Double jeu

A ce moment précis, la vision mémorable de l'affrontement entre Nawaz et Choudary sur BBC Newsnight paraît non seulement grotesque, mais également emblématique de la façon dont la crise actuelle de la sécurité nationale a été alimentée et exploitée par les entrailles des services secrets britanniques.

Au cours de la dernière décennie (au moment même où l'Etat britannique préparait les « anciens djihadistes qui n'en étaient pas » afin qu'ils puissent être paradés au sein du complexe industriel-sécuritaire-médiatique et alerter contre la non-menace de l'« extrémisme non-violent »), la CIA et le MI6 coordonnaient le financement par l'Arabie saoudite d’extrémistes affiliés à al-Qaïda à travers le Moyen-Orient et en Asie centrale dans le but de contrer l'influence chiite iranienne.

A partir de 2005, les services de renseignement américains et britanniques ont encouragé une série d'opérations secrètes visant à soutenir les groupes d'opposition islamistes, dont des milices liées à al-Qaïda, afin de mettre à mal l'influence de l'Iran et de la Syrie dans la région. En 2009, l'objectif de ces opérations s’est concentré sur la Syrie.

Comme je l'ai décrit en 2010 dans un témoignage écrit destiné à une enquête parlementaire britannique portant sur le programme Prevent, l'un des bénéficiaires de ce financement n'était nul autre qu'Omar Bakri, qui avait déclaré à l'époque à un journaliste : « Aujourd'hui, des Libanais sunnites en colère me demandent d'organiser leur djihad contre les chiites. [...] Al-Qaïda au Liban [...] est la seule force capable de vaincre le Hezbollah. » Dans le même temps, Bakri était régulièrement en contact par Internet avec son adjoint, Anjem Choudary, et prononçait même des discours en ligne à l'attention de ses disciples en Grande-Bretagne, leur demandant de rejoindre l'Etat islamique et d'assassiner des civils. Il a depuis été arrêté et inculpé par les autorités libanaises pour avoir mis en place des cellules terroristes dans le pays.

Bakri était aussi profondément impliqué « dans la formation des [combattants] moudjahidines dans des camps aux frontières syriennes ainsi que du côté palestinien ». Parmi ces disciples figuraient quatre islamistes britanniques avec « des antécédents professionnels » qui ont ensuite rallié la guerre en Syrie. Bakri a également affirmé avoir formé « de nombreux combattants », dont des individus en provenance d'Allemagne et de France, après son arrivée au Liban. Mohammed Emwazi, le bourreau de l'Etat islamique, en faisait-il partie ? L'année dernière, Mizanur Rahman, un disciple de Bakri, a confirmé qu'au moins cinq musulmans européens morts au combat pour l'Etat islamique en Syrie étaient des acolytes de Bakri.

Néanmoins, en 2013, c'est bien David Cameron qui a levé l'embargo sur les armes pour soutenir les rebelles en Syrie. Nous savons maintenant que la plupart de notre aide militaire a profité aux islamistes affiliés à al-Qaïda, disposant, pour beaucoup, de liens avec les extrémistes locaux. Le gouvernement britannique a lui-même reconnu qu'un « nombre important » de Britanniques combattaient en Syrie et « s'efforceraient de mener des attaques contre les intérêts occidentaux [...] ou dans les Etats occidentaux ».

Selon Charles Shoebridge, ancien agent de renseignement britannique dans la lutte contre le terrorisme, malgré ce risque, les autorités « ont fermé les yeux sur le départ de leurs propres djihadistes en Syrie, en dépit des nombreuses preuves, vidéo et autres, des crimes qu'ils y ont commis », dans la mesure où cette position « convenait à la politique étrangère anti-Assad des Etats-Unis et du Royaume-Uni ».

Ce canal terroriste est ce qui a permis à des individus comme Emwazi de se rendre en Syrie et de rejoindre l'Etat islamique malgré leur présence sur la liste de surveillance antiterroriste du MI5. En 2010, les services de sécurité l'ont empêché de se rendre au Koweït ; pourquoi pas en Syrie ? Shoebridge, qui était officier de l'armée britannique avant de rejoindre la police métropolitaine, m'a indiqué que même si ce type de terrorisme à l'étranger est illégal au Royaume-Uni depuis 2006, « il convient de souligner que c'est seulement vers la fin de l'année 2013, lorsque l'Etat islamique s'est retourné contre les rebelles préférés de l'Occident, et peut-être aussi lorsque le point critique a été atteint entre l'utilité de la politique étrangère et les craintes du MI5 quant à de possibles contrecoups terroristes au niveau local, que les autorités britanniques ont commencé à prendre des mesures sérieuses pour lutter contre le flux de djihadistes britanniques ».

D'après Shoebridge, le soutien direct et tacite apporté aux djihadistes par les Etats-Unis et le Royaume-Uni a fait de la Syrie le lieu le plus sûr pour les terroristes régionaux craignant des frappes de drones, et ce « depuis plus de deux ans ». La Syrie était « le seul endroit où les djihadistes britanniques pouvaient combattre sans craindre de subir des attaques de drones américains ou d'être arrêtés et renvoyés au pays [...], probablement parce que cela convenait à la politique anti-Assad, ce qui n'aurait pas été le cas si autant de djihadistes britanniques étaient partis au Yémen ou en Afghanistan, par exemple ».

Après avoir vu sa propre prophétie auto-réalisatrice se dérouler avec une précision terrifiante au cours d’une série d'atrocités terroristes liées à l'Etat islamique contre des cibles et des otages occidentaux, le gouvernement exploite désormais le chaos qui en a résulté pour promouvoir son discours défaillant du « contre-extrémisme » à l’aide d’« experts » triés sur le volet et encadrés par l'Etat comme Husain et Nawaz.

Ainsi qu’on pouvait s'y attendre, ces derniers recommandent d'étendre les pouvoirs de l'Etat policier pour identifier et « déradicaliser » tous ceux qui pensent que la politique étrangère britannique dans le monde musulman est impitoyable, égoïste et indifférente à la mort de civils. Des sources du gouvernement ont confirmé que la contribution de Nawaz a joué un rôle clé dans le développement de la pensée de David Cameron sur l'extrémisme non-violent et la stratégie Prevent ; quant à Husain, l'année dernière, il a ironiquement été nommé au comité consultatif du ministère des Affaires étrangères sur la liberté de religion et de croyance.

Pendant ce temps, l'adjoint de Bakri, Choudary, continue inexplicablement de parcourir la Grande-Bretagne en sa qualité d’« imam du terrorisme » local chéri des médias. Choudary, dont le passeport a été confisqué tardivement après une arrestation inutile par la police (qui l'a épargné d'une inculpation), reste libre de radicaliser les musulmans britanniques bornés et de les inciter à rejoindre l'Etat islamique, conforté par la certitude d'une large diffusion de son discours haineux qui alimente sans l'ombre d'un doute la méfiance répandue des musulmans britanniques.

Si seulement nous pouvions rassembler les fanatiques de Quilliam et d'al-Mouhadjiroun, les jeter dans un bateau et tous les envoyer en croisière au beau milieu de nulle part, ils auraient ainsi tout le loisir de se « radicaliser » et de se « déradicaliser » mutuellement. Nous pourrions alors avoir un peu la paix. Et peut-être pourrions-nous également envoyer avec eux ceux qui les manipulent.

- Nafeez Ahmed est journaliste d'investigation et auteur à succès. Titulaire d’un doctorat, il s’est spécialisé dans les questions de sécurité internationale, examinant ce qu'il appelle les « crises de civilisation ». Il a obtenu une récompense de la part de l’organisation  Project  Censored  dans  la  catégorie « Outstanding Investigative Journalism » (« journalisme d’investigation d’exception ») pour un reportage d’investigation, publié par le journal The Guardian, sur l'intersection des crises globales de nature écologique, énergétique et économique et des conflits et géopolitiques régionales. Il a également écrit pour The Independant, Sydney Morning Herald, The Age, The Scotsman, Foreign Policy, The Atlantic, Quartz, Prospect, New Statesman, Le Monde diplomatique et New Internationalist. Son travail sur les causes profondes et les opérations secrètes liées au terrorisme international a officiellement contribué à l’établissement de la Commission nationale sur les attaques terroristes contre les Etats-Unis du 11 septembre 2001 et à l'enquête du Coroner sur les attentats du 7 juillet 2005 à Londres.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : Abou Hamza al-Masri s'exprime lors d'un rassemblement à Trafalgar Square, Londres, le 25 août 2002 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).

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