INTERVIEW – Salim Zerrouki : « J’ai voulu tourner nos défauts en ridicule »

INTERVIEW – Salim Zerrouki : « J’ai voulu tourner nos défauts en ridicule »

#Culture

Le mariage, le code de la route, les cafés... Entre humour noir et dérision, l'Algérien Salim Zerrouki s'empare des travers des Arabes et donne à réfléchir sur la façon dont les Occidentaux regardent les sociétés maghrébines

Salim Zerrouki, 40 ans, était directeur artistique dans la publicité avant de se consacrer à la BD (Facebook)
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18 février 2018
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Sunday 18 February 2018 13:11 UTC
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18 février 2018

À tout juste 40 ans, Salim Zerrouki s'offre la publication d'une BD sous forme de pavé dans la mare de la bonne conscience maghrébine. Le concept de 100% Bled - Comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur est simple, grinçant, hilarant : raconter en une page un travers des Arabes et l'utiliser contre eux pour les faire disparaître. Cet ancien directeur artistique, un Algérien qui vit en Tunisie depuis 2006, voit dans l'humour noir une arme de dérision massive efficace.

Middle East Eye : Comment est née l'idée de cette BD ?

Salim Zerrouki : C'était durant le festival de la publicité à Cannes en 2015. Tout était propre, parfait, les gens étaient beaux. Cannes, ce n'est qu'une vitrine, je le sais, mais je me suis dit à un moment : « Comme ils seraient bien sans nous. Nous, on ne fait que des conneries ». Ce n'est pas à prendre au pied de la lettre, hein !

Le titre est venu immédiatement. Le dispositif, une page qui montre comment se débarrasser des Arabes en utilisant une de nos faiblesses, est venu tout de suite aussi. Le plus important pour moi, c'était de mettre en évidences nos défauts, les tourner en ridicule pour faire prendre conscience qu'ils existent.

MEE : Il y a 60 pages, ça a été difficile de trouver autant de scènes de la vie quotidienne ?

SZ : Au début, c'est venu rapidement. « Le trottoir », c'est en moi depuis longtemps : je n'en peux plus de ne pas avoir un trottoir bien fait sur lequel je peux marcher. Ça me fait réellement souffrir. « La plage », « Le tri des poubelles »… sont venus rapidement.

C'était facile, j'ai mis sur le papier tout ce qui me dérangeait. J'ai eu plus de difficultés pour les dix dernières planches. À un moment, j'ai écrit un message sur Facebook pour demander à mes amis « Qu'est-ce qui vous dérange le plus chez nous ? ». L'histoire du « Commérage » [sur l'inintérêt des conversations entre voisins, le fameux « téléphone arabe »] est venu de là, par exemple.

MEE : Vous expliquez que le titre est arrivé en premier. Il est dur tout de même...

SZ : Mon titre au départ était Comment se débarrasser des Arabes pour un monde meilleur. Le mot « Arabe » est très important. Je l'explique au début. [Salim Zerrouki lit le « Mode d'emploi » qui ouvre la bande dessinée : « Le mot ‘’Arabe’’ fait référence au nom donné par le colon pour désigner les autochtones du Maghreb et non l'‘’Arabe’’ du Moyen-Orient »] Pour moi, on est Maghrébins, pas Arabes. D'ailleurs, quand on se traite d'« Arabes » entre nous, c'est péjoratif.

Pour moi, on est Maghrébins, pas Arabes. D'ailleurs, quand on se traite d'« Arabes » entre nous, c'est péjoratif

MEE : Vous comprenez que l'album pourrait être mal pris au Maghreb et instrumentalisé par des groupes extrémistes en Occident ?

SZ : Quand on fait de l'humour noir et du second degré, il y a toujours des gens pour ne pas comprendre ou pour refuser de comprendre. C'est normal. Mais je pense vraiment que ce que je raconte est important.

Certaines personnes m'ont dit : « Oui, c'est vrai ce que tu décris, mais ça doit rester entre nous ». Mais non, je ne vais pas m'empêcher de le dire. Le premier pas vers un changement, c'est la prise de conscience, qu'on arrête de se mentir. L'autodérision et la BD sont parfaits pour cela.

MEE : Justement, les Maghrébins sont des spécialistes de l'autodérision. Comment l'expliquez-vous ?

SZ : Personnellement, j'ai grandi avec ça. Quand j'avais 13 ou 14 ans j'ai lu des albums d'Aïder Mahfoud grâce au déstockage d'une maison d'édition. J'étais mort de rire devant les caricatures de Dilem dans les journaux. Il y avait aussi l'humoriste Fellag.

On a tous grandi avec ça, avec des références différentes mais au Maghreb, on partage tous cet humour. Quand on est au fond du puits, qu'on est mal dans sa peau, qu'on est pauvre, la meilleure solution c'est d'en rire. Heureusement, sinon on se serait éteints depuis longtemps !

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MEE : Quel a été la réaction de vos proches ?

SZ : Quand j'ai fini de dessiner, j’ai montré les planches à quelques personnes, ils ont adoré et été choqués en même temps. Mais après deux jours, même les plus réticents m'ont dit : « C'est super ! Il faut le publier ». 

MEE : Votre avez pensé cette BD pour les Maghrébins, pourquoi ne pas avoir écrit en arabe ?

SZ : L'arabe que l'on parle est légèrement différent. Si j'avais écrit en algérien, les Tunisiens n'auraient pas compris et inversement. Les langues algérienne et marocaine sont plus proches. Et utiliser l'arabe littéraire, cela ne nous ressemble pas du tout. D'où le français qui est compréhensible dans les trois pays.

Pour ceux qui me reprocheraient d'être un agent de l'Occident – ça m'arrive déjà – je cite Kateb Yacine pour qui la langue française est « un butin de guerre ».

MEE : Après la révolution tunisienne, vous avez créé un blog de caricatures qui s'en prenait aux conservateurs religieux.

SZ : Yahia Boulahia était encore plus trash que cette BD. Pour moi, c'était naturel. Je suis Algérien, j'ai vécu le terrorisme et la montée de l'islamisme. En Tunisie, après la révolution, j'ai vu le même scénario se répéter. Les Tunisiens me disaient : « Non, c'est différent, tu exagères. » Quand les islamistes ont pris le pouvoir, j'ai fait ce blog pour avertir les gens. 

Dans cette bande dessinée, je ne parle pas de religion. Ce n'est pas de l'autocensure, mais un choix. En en parlant, la BD aurait été plus facilement rejetée et, comme je l'ai dit, le message que je veux faire passer est important pour moi. 

Je suppose que le succès de la BD arabe devait arriver, on ne pouvait pas rester à la traîne aussi longtemps

MEE : Vous n'avez jamais reçu de menaces ?

SZ : Pas vraiment. Des messages violents, mais pas beaucoup. Des internautes m'ont parfois envoyé des sourates parfois, pour me dire ce qui était bien ou mal. Après, si quelqu'un est mal intentionné, même avec un couteau en plastique, il peut faire du mal.

MEE : D'un point vue du style, vous avez opté pour des traits simples, trois couleurs (noir, jaune, bleu), pas de profondeur. Pourquoi ?

SZ : C'est un choix esthétique. Ici, ce qui est primordial, c'est le texte, pas l'image. Il n'y a pas de gag visuel. Il n'y avait donc pas besoin de détail. L'utilisation de deux couleurs, c'est une tendance en ce moment.

MEE : Vous travaillez actuellement à un documentaire sur la situation économique et sociale en Algérie. Pourquoi ne pas en faire un reportage sous forme de BD comme cela se fait en ce moment ?

SZ : Je ne l'ai même pas envisagé car dans pays, la BD n'est pas prise au sérieux, ça reste pour les enfants. Or, ce documentaire ce n'est pas de l'humour, c'est plutôt le constat d'un échec.

MEE : La BD arabe semble avoir le vent en poupe comme en témoigne le dernier festival d'Angoulême. Comment expliquez-vous cet engouement ?

SZ : Honnêtement, je ne suis pas la bonne personne pour répondre à ça. Je suis dans cette vague, j'appartiens au collectif de dessinateurs Lab 619. Mais je n'ai pas d'explication sur ce succès. Je suppose que ça devait arriver, on ne pouvait pas rester à la traîne aussi longtemps.


Salim Zerrouki, 100 % Bled – Comment se débarrasser de nous pour un monde meilleur, (co-édition Lallah Hadria Éditions et Encre de Nuit). Disponible en France à partir de début mars, en Tunisie mi-mars, en cours de négociation pour une diffusion en Algérie et au Maroc