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L’Algérie compte sur la finance islamique pour capter l’argent de l’informel

Pour récupérer une partie des fonds circulant en dehors du circuit bancaire, les autorités algériennes encouragent l’ouverture de guichets et agences bancaires dédiées à la finance islamique. Mais les résultats ne sont pas forcément au rendez-vous
Les chiffres officiels révélés en février 2023 montrent depuis mars 2020, date à laquelle la finance islamique, jusque-là réservée aux banques étrangères, est devenue accessible aux banques publiques algériennes, un réel engouement pour ce type de produits bancaires (AFP/Farouk Batiche)
Les chiffres officiels révélés en février 2023 montrent depuis mars 2020, date à laquelle la finance islamique, jusque-là réservée aux banques étrangères, est devenue accessible aux banques publiques algériennes, un réel engouement pour ce type de produits bancaires (AFP/Farouk Batiche)
Par Ali Boukhlef à ALGER, Algérie

« C’est la première fois que je place mon argent dans une banque. Désormais, je peux mettre mes fonds à l’abri sans aller à contre-courant de mes convictions religieuses. »

En attendant son tour, devant une agence de la Banque nationale d’Algérie (BNA, étatique) rue Didouche-Mourad, à Alger, Lotfi Sayeh ne cache pas son enthousiasme. Ce commerçant en alimentation générale avait pour habitude de garder son argent dans des coffres, à son domicile.

Il explique à Middle East Eye que ses convictions religieuses ne lui permettaient pas de mettre son argent dans une banque classique, qui pratique « les intérêts », considérés comme illicites (haram) par la loi islamique.

La Grande Poste, au centre d’Alger (AFP)
La Grande Poste, au centre d’Alger (AFP)

Alors, lorsque les autorités algériennes ont lancé une campagne, début 2022, pour ouvrir un maximum d’antennes dédiées à la finance islamique dans les agences bancaires algériennes, l’homme de 40 ans n’a pas hésité à tenter sa chance.

Pour capter un maximum de capitaux souvent gardés en cash chez les particuliers, les autorités ont décidé d’encourager les banques à ouvrir des agences et des guichets dédiés à la finance islamique.

Les chiffres officiels révélés en février 2023 montrent depuis mars 2020, date à laquelle la finance islamique, jusque-là réservée aux banques étrangères, est devenue accessible aux banques publiques algériennes, un réel engouement pour ce type de produits bancaires.

La finance islamique n’en est qu’à ses débuts

Dès les premiers jours de leur lancement dans les banques publiques, des queues s’étaient formées devant les établissements. En moins de trois ans, 469 guichets dédiés à la finance islamique dans onze banques ont été ouverts.

Jusqu’au 31 décembre 2022, plus de 594 milliards de dinars (presque 4 milliards d’euros) ont été collectés par les banques algérienne dans le cadre de la finance islamique, a indiqué le 28 mars le président de l’Association professionnelle des banques et des établissements financiers (ABEF), Lazhar Latreche.

Même si ce chiffre reste modeste comparé aux près de 45 milliards d’euros qui échappent encore au circuit bancaire, selon les chiffres des autorités, les spécialistes soulignent qu’il n’est pas non plus négligeable si l’on considère que la finance islamique en Algérie n’en est qu’à ses débuts.

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« Le chiffre fourni par les autorités est trompeur. Pour donner l’impression que l’opération est un succès, des conseillers bancaires ont demandé aux épargnants de transférer leurs avoirs du système classique à des comptes relevant de la finance islamique », témoigne à MEE un dirigeant d’une banque publique.

Ce dernier prend en guise d’illustration la situation à l’intérieur de sa propre banque, à Alger-Centre, où les deux seuls agents à ne pas avoir de clients ce jour de mars sont les deux employés affectés au guichet dédié à la finance islamique.

Un constat que Middle East Eye a été en mesure de faire pendant les quelques heures passées dans les locaux de cette banque.

Contacté par MEE, l’expert financier Abdelghani Remram évoque une problématique propre à l’Algérie : « le manque de confiance dans les banques et leurs dirigeants et l’absence de sensibilisation [à la finance islamique] ».

Pour Amina Athamnia, directrice de cette filière au sein de la Banque nationale d’Algérie, l’établissement qu’elle représente veut clairement « séparer l’offre traditionnelle » du nouveau produit, pour distinguer ce qui relève de la finance classique et ce qui est « conforme » aux principes islamiques, explique-t-elle à MEE.

« Pour donner l’impression que l’opération est un succès, des conseillers bancaires ont demandé aux épargnants de transférer leurs avoirs du système classique à des comptes relevant de la finance islamique »

- Un dirigeant d’une banque publique à MEE

La BNA a ainsi ouvert douze agences dédiées à la finance islamique à l’échelle du pays, selon Amina Athamnia.

Des banques privées profitent aussi de cette nouvelle législation : c’est le cas d’Al Salam Bank, une institution algéro-libanaise dédiée essentiellement à la finance islamique.

Mais jusque-là, la législation algérienne ne donnait pas beaucoup de marge de manœuvre à ce genre d’établissements bancaires qui se contentaient d’offrir la finance islamique comme simple prestation, sans guichets ou agences dédiés à cette activité.

Pour capter plus de fonds, son PDG, Nasser Hideur, mise sur le financement des petites entreprises actives dans le e-commerce et l’immobilier, confie-t-il à MEE.

Selon ces principes, l’épargnant ou l’emprunteur devient un associé de la banque, rémunéré en fonction des bénéfices engrangés par l’argent qu’il y a placé. Les taux d’intérêts ne sont donc pas fixés à l’avance comme c’est le cas dans la finance classique. Et cela séduit les milieux conservateurs dans le monde musulman qui considèrent que les intérêts bancaires sont « illicites ».

Des risques

D’apparence vertueuse et dépourvue de l’intérêt, la finance islamique applique pourtant des marges qui dépassent parfois les taux d’intérêts des banques classiques.

« Les banques islamiques ne sont pas aussi efficaces que les banques conventionnelles [privées]. Elles ont un ratio coûts/revenus plus élevé et sont souvent exposées au risque de non-conformité à la charia [loi islamique] en raison du manque de compétences des employés en matière de produits et services bancaires islamiques », nuance Abdelghani Remram.

Selon lui, « de multiples contrats de crédit s’avèrent non conformes à la charia et doivent donc être considérés comme ‘‘des produits à liquider’’. Pour compenser les pertes, les banques peuvent facturer des frais plus élevés ». 

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À titre d’exemple, si vous placez 1 million de dollars dans un compte « certifié », vous n’aurez pas un taux d’intérêt préétabli. La banque mettra votre argent dans des projets d’investissements et vous serez rémunéré, comme porteur de parts, en fonction des bénéfices du projet financé. Mais si le projet n’est pas rentable, votre épargne ne rapporte pas d’argent, explique un expert en finance islamique.

« Mais le problème principal de la banque islamique reste l’absence de liquidités », tranche Moncef Fakhet, responsable de la banque tunisienne Zitouna, dans une communication donnée à l’occasion du neuvième Forum algérien de la finance islamique qui s’est tenu en novembre 2022 à Alger.

Il fait ici référence au faible taux d’épargne. Il pointe également « l’absence de normes comptables » propres à la finance islamique, laquelle « applique toujours les normes bancaires classiques ».

Pour dépasser ces écueils, les autorités projettent de mettre en place de nouveaux mécanismes en vue de rendre la finance islamique plus efficiente.

Le ministre des Finances, Brahim Djamel Kassali, s’est engagé à mettre en place le cadre juridique et règlementaire régissant le marché des sukuk (obligations islamiques) en 2023.

Plus de 200 cadres bancaires algériens ont bénéficié depuis un an de formations

Le gouvernement a également instauré une assurance, « Takaful », conforme à la charia. Un avant-projet de loi a été étudié lors d’une réunion du gouvernement en décembre 2022. Un mois plus tard, une première agence d’assurance Algerian General Takaful, fruit d’une collaboration entre des banques et des compagnies d’assurance, a ouvert à Alger.

Plus de 200 cadres bancaires algériens ont aussi bénéficié depuis un an de formations au sein de l’Institut de formation bancaire, selon son directeur, Ali Benali, qui relève un véritable « engouement de la part des banques » depuis la mise en place du nouveau cadre juridique qui encadre l’ouverture de guichets et agences bancaires dédiés à la finance islamique.

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