Au Caire, la marmite bouillonne

Alors qu’aujourd’hui marque le quatrième anniversaire du coup d’État qui a amené Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir, la colère populaire gronde contre son régime. Voici trois étincelles qui pourraient tout faire exploser

« Sissi a déçu lui-même et l’Égypte », a déclaré Bahey Eldin Hassan, directeur de l’Institut du Caire pour les droits de l’homme à la veille du quatrième anniversaire du coup d’État qui a fait tomber Mohamed Morsi en 2013.

Depuis le soulèvement de 2011, une alternance de gouvernement islamiste ou militaire a dominé l’arène politique égyptienne, représentant un cauchemar pour différents Égyptiens à différents moments.

« Allez-y, n’ayez pas peur. Le régime est fragile et faible »

- Hatem El Askr, intellectuel égyptien

Mais personne, dans ses pires cauchemars, n’aurait pu imaginer le mélange nocif de répression systématique, d’échec en matière de sécurité et de récession économique qui a suivi.

Beaucoup d’Égyptiens admettent publiquement se sentir brisés. Les analystes ont suggéré que nous sommes fatigués et, si l’on se fie à la réaction étouffée de la rue à la ratification de l’accord sur les îles de la mer Rouge au cours du mois passé, on pourrait croire que la révolution n’est qu’un rêve lointain.

Pourtant, beaucoup d’autres, intellectuels et profanes, estiment que les manifestations sporadiques et les tweets outragés s’accumulent, et demandent aux Égyptiens de descendre dans les rues.

« Allez-y, n’ayez pas peur. Le régime est fragile et faible... #ÀBasAvecSissiLeTraitre », a publié sur Facebook l’intellectuel égyptien Hatem El Askr suite à la hausse de 100 % du coût des bouteilles de butane utilisées pour cuisiner, parallèlement à une forte augmentation du prix de l’essence.

Il y à peine quelques jours, des automobilistes ont envahi le pont du 6 Octobre, dans le centre du Caire, brandissant des pancartes qui dénonçaient une augmentation de 43 % du coût des produits pétroliers, une décision qui enflammera l’inflation pour les mois à venir.

« Cela s’est terminé par la trahison », fustigeait un manifestant en référence à l’abandon des îles. « Ce bouillonnement est prêt à exploser à tout moment », a prévenu un célèbre Twitteur.

Quatre ans après, l’Égypte est une vraie poudrière. À l’avenir, la température et les dangers au Caire ne feront qu’augmenter.

Comment les gains de 2011 ont été érodés

La situation dans le pays a pu être mauvaise sous Moubarak, mais sous Sissi, l’Égypte est entrée dans un territoire autocratique inégalé.

Au départ, la contre-révolution, qui a effectivement débuté le 9 mars 2011 avec la première attaque de l’armée contre les révolutionnaires de la place Tahrir, a cherché à revenir sur les gains d’un soulèvement populaire qui essayait d’éclore en une véritable révolution capable de modifier les mentalités et le système de gouvernance.



Des manifestants égyptiens se rassemblent place Tahrir au centre du Caire le 30 janvier 2011 lors du sixième jour des manifestations de masse à travers le pays demandant la démission de Hosni Mubarak (AFP)

Avance rapide de plusieurs années. Sissi, les institutions liées à la sécurité et l’élite commerciale ont désormais consolidé leur pouvoir tout en éliminant systématiquement toute rivalité, y compris par le biais de l’arrestation, ces dernières semaines, de candidats potentiels à la présidentielle.

Pour obtenir un véritable changement, il aurait fallu de l’organisation, de l’expérience politique, de la cohérence idéologique et une compréhension de l’histoire – or, rien de cela n’était présent

Sissi et compagnie ont compris ce que les révolutionnaires n’ont pas su saisir : dix-huit jours n’ont rien changé, sauf un président. Ce n’était pas une révolution, mais un soulèvement. Pour obtenir un véritable changement, il aurait fallu de l’organisation, de l’expérience politique, de la cohérence idéologique et une compréhension de l’histoire – or, rien de cela n’était présent.

Ainsi, grâce à une combinaison de force brutale et de propagande, la contre-révolution a étranglé le soulèvement. Mais l’arrogance de l’armée, guidée par Sissi, va finir par provoquer un brusque retour de balancier.

Comment l’Égypte a-t-elle dégénéré depuis le coup d’État

Trois petites secousses ressenties depuis le coup d’État pourraient entraîner un changement sismique : une forme toxique d’hyper-nationalisme, un terrorisme s’étendant du Sinaï au Delta et une crise économique qui doit encore être contenue par une dévaluation astreignante de la livre égyptienne.

« L’État et ses partisans, invoquant un nationalisme chauvin et parfois xénophobe, s’arrogent le droit de traiter de traîtres un si grand nombre d’Égyptiens », a déclaré en juin Ashraf El Sherif, chercheur associé au Project on Middle East Democracy, un groupe de réflexion basé à Washington DC.

Ce phénomène menace d’introduire les ombres les plus sombres : les Égyptiens se dressant les uns contre les autres.



Le Caire plongé dans le noir lors d’une coupure de coutant à l’été 2014 (AA)

Avec une nation divisée entre, d’une part, Sissi, les agences de sécurité et ses partisans, et, de l’autre, les islamistes, les progressistes et les critiques moyens, non politisés, incapables de satisfaire leurs besoins élémentaires en raison de l’inflation à 30 %, des fractures invisibles mettent en danger toute une nation, et potentiellement toute une région.

Ajoutez à ce mélange volatil le soutien en déliquescence des fidèles inconditionnels de Sissi parmi les chrétiens, qui ont été la cible de l’État islamique à plusieurs reprises, en particulier depuis le début des attentats en Égypte continentale en décembre 2016. Incorporez la campagne vicieuse contre les ONG, la magistrature et les activistes politiques, dont beaucoup ont été arrêtés pour avoir déclaré que les îles de la mer Rouge étaient égyptiennes. Saupoudrez le tout d’une pénurie d’électricité chronique, et le tableau s’obscurcit – littéralement.

Trois étincelles potentielles, trois explosions potentielles

En essayant d’anéantir la ferveur révolutionnaire, Sissi l’a involontairement renforcée. Seule manque l’étincelle.

En 2011, il a suffi du meurtre d’un Égyptien, Khaled Saïd. Aujourd’hui, le prêt du FMI pourrait déclencher de nouvelles explosions car d’autres hausses de prix se profilent sans le moindre filet de sécurité sociale pour aider des millions d’Égyptiens à absorber le choc.

Tout comme le régime de Moubarak a sous-estimé les Égyptiens en 2011, Sissi et la plupart de son équipe inepte sont ivres d’arrogance

L’étincelle pourrait également être l’un des nombreux cas de policiers égyptiens corrompus désireux d’assassiner de sang-froid des Égyptiens innocents, comme ils l’ont fait en novembre dernier. Tout comme le régime de Moubarak a sous-estimé les Égyptiens en 2011, Sissi et la plupart de son équipe inepte sont ivres d’arrogance et considèrent ces possibilités comme limitées.

Ils ne pourraient pas être plus à côté de la plaque.

Sur cette scène turbulente, trois scénarios menacent, chacun représentant une corde raide politique, sans filet de sécurité.

Scénario 1 : coup d’État

Les membres du camp Sissi ne sont pas tous endormis au volant. Certains reconnaissent qu’en mettant à mal la sécurité du pays, Sissi cause du tort non seulement aux Égyptiens en général, mais aussi aux intérêts commerciaux de l’élite, lesquels coïncident avec les intérêts de l’armée, qui contrôle un segment important de l’économie.

Sissi n’est pas Morsi. Sa paranoïa et son sens de l’alliance engendreraient un départ sanglant

Tout comme Sissi a manigancé en silence avec ses comparses contre Morsi et les Frères musulmans, il est tout à fait possible, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec de l’altruisme, que d’autres préparent au président une Pepsi empoisonnée.

Contrairement à la révolution, cette dévolution du pouvoir remplacerait un dictateur sanglant par un autocrate acceptable. Sissi, cependant, n’est pas Morsi. Sa paranoïa et son sens de l’alliance engendreraient un départ sanglant. Aussi difficile à avaler que soit ce scénario, il faut garder à l’esprit, avec dans notre rétroviseur le massacre de la place Rabia el-Adaouïa, que Sissi s’est montré capable de massacres qualifiables de crimes de guerre.

Ceux qui sont en déni vis-à-vis des luttes intestines au sein de l’armée devraient examiner de près l’histoire de l’armée égyptienne, en particulier celle du premier président Mohammed Naguib, qui connut lui aussi son lot de misères lorsqu’il entreprit d’écarter l’armée de la politique et de rediriger son attention sur les lignes de front. Naguib, bien sûr, a été « effectivement évincé » par Gamal Abdel Nasser.

Scénario 2 : manifestations

Beaucoup de ceux qui ne croient pas en un scénario 2011 2.0 font valoir que l’opposition est bien trop fracturée et que nos concitoyens sont trop épuisés pour se soulever contre ce gouvernement draconien. Alors que l’opposition continue d’être décimée – on la surnomme la « génération prison » – et reste essentiellement silencieuse, à l’exception de quelques petites manifestations suite à la reddition des îles, les plus grandes manifestations depuis la prise de contrôle de Sissi ont eu lieu en avril 2016, après l’annonce de l’accord sur les îles.

L’opposition peut-elle se rétablir ? Rappelez-vous simplement une chose : alors que Sissi a acheté pour plusieurs milliards de dollars d’armes, le nombre de pauvres a augmenté dans un pays où 90 % de la richesse est concentrée entre les mains des 10 % d’Égyptiens qui forment l’élite.

Il y a quatre mois à peine, les Égyptiens manifestaient dans les rues aux cris de « nous voulons du pain ». La colère croissante l’a emporté sur la lassitude quand il est apparu clairement que celui qui se présentait comme le président de la sécurité n’avait pas pu protéger la nation ni la stabiliser.



Des étudiants égyptiens manifestent contre le ministre de l’Éducation et le système éducatif devant le ministère de l’Éducation au Caire en juin 2016 (AFP)

Outre des intellectuels comme El-Askr, d’autres appellent les Égyptiens à descendre dans les rues, y compris des personnes non politisées comme Engy Samir, une mannequin et personnalité de la radio qui a lancé à ses milliers de followers : « Nous ne sommes que des esclaves pour eux... Ces hausses de prix sont présentées comme un fait accompli... au lieu de rester silencieux ... manifestez ».

Lorsque l’explosion se produira, elle sera beaucoup plus sanglante que son incarnation de 2011, et ce pour deux raisons. Nombreux sont ceux au sein de l’opposition que l’on a pu entendre dire : « Nous avons quitté la place trop tôt » ou, selon certaines variantes, « Il était complètement naïf de penser que l’institution militaire comprendrait, respecterait ou craindrait l’approche pacifique ». L’écrasement de la démocratie en 2012, peu importe ce que vous pensez de Morsi, n’a fait qu’éviscérer l’espoir que la démocratie puisse être une option.

À l’inverse, le ministère de l’Intérieur et les forces de sécurité nationales sont profondément conscientes du fait que leur fierté a pris des coups publics massifs en 2011. Un deuxième coup nuirait considérablement à leurs empires respectifs.

La répression démente de l’insurrection 2.0 serait applaudie par un Sissi qui considère toute opposition comme une trahison. Selon Bahey Eldin Hassan, de l’Institut du Caire pour les droits de l’homme, si des manifestations éclataient, soit l’armée se retournerait contre Sissi, soit on assisterait à un « bain de sang ».

Scénario 3 : Égyptiens contre Égyptiens

L’incapacité flagrante à mener une conversation civilisée avec des camps politiques opposés est au cœur du troisième scénario, potentiellement le plus dangereux. Allumez la télévision ou la radio, faites un tour sur les médias sociaux égyptiens, et vous verrez une nation divisée.

Chaque camp déverse sa bile, son dédain et sa haine avec une telle application que des familles entières ont été déchirées

Le clan Sissi refuse de faire preuve de nuances quand il s’agit de comprendre que l’opposition est aussi variée que les Égyptiens eux-mêmes. L’opposition est tout aussi violente émotionnellement et verbalement dans ses dénonciations du camp Sissi.

Chaque camp déverse sa bile, son dédain et sa haine avec une telle application que des familles entières ont été déchirées. Des millions de personnes restent convaincues que l’armée les protégera de la domination islamiste, tandis que des millions d’autres refusent de marcher au rythme des canons d’Itihadiya, le palais présidentiel au Caire.

Lorsque les gens ne connaissent ni ne respectent le débat civil, quelle est l’alternative ? L’absence de discussion nous rapproche d’une confrontation entre Égyptiens, un scénario moins probable, mais pétrifiant.

Est-il possible que rien de cela ne se produise ? Que les Égyptiens soient contraints à coups de poing de courber l’échine et acceptent silencieusement les échecs en pagaïe pour encore des décennies ? Cela s’est passé sous Mubarak pendant 30 ans, répondraient certains.

Mais Sissi est une bête totalement différente, et les lignes de fracture sont trop nombreuses pour qu’une explosion ne fasse pas basculer le pays des fatigués, des affamés et des opprimés.

 

- Amr Khalifa est un journaliste et analyste indépendant. Il a récemment été publié dans Ahram OnlineMada MasrThe New ArabMuftah et Daily News Egypt. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @cairo67unedited.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des dizaines d’Égyptiens participent à une manifestation devant une antenne du gouvernement dans le centre-ville d’Alexandrie le 7 mars 2017 contre la décision du ministère des Approvisionnements de limiter la distribution de pain subventionné aux détenteurs d’un nouveau système de cartes numériques délivré par le ministère (AFP).

Traduit de l’anglais (original).