Crise de la monnaie en Libye : la Banque centrale peut-elle arrêter le déclin du dinar ?

Crise de la monnaie en Libye : la Banque centrale peut-elle arrêter le déclin du dinar ?

#CriseLibyenne
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11 septembre 2017

Six ans après la révolution, les Libyens paient leurs biens plus chers avec des salaires qui ont de moins en moins de valeur. La Banque centrale devrait user de son autorité pour arrêter la spirale du marché noir

L’économie de la Libye se débat. Le budget de l’État enregistre un déficit, le marché formel souffre d’une pénurie aiguë de liquidités et le secteur bancaire est en faillite.

Au milieu de ces dysfonctionnements, le marché noir, partie de l’économie de guerre qui cannibalise le marché formel, prospère. Dans ce processus, la différence entre le taux de change officiel du dinar libyen face dollar et celui du marché noir est fondamental.

En Libye, le marché noir, partie de l’économie de guerre qui cannibalise le marché formel, prospère

Au taux officiel, il faut actuellement 1,37 dinar pour acheter un dollar alors qu’au marché noir, le dollar s’échange contre… 8 dinars. La différence entre les deux offre une énorme possibilité d’arbitrage pour ceux qui ont accès au dollar au taux officiel et qui vendent au taux du marché noir, mais produit un cercle vicieux qui affaiblit un peu plus le dinar.

Si la chute du dinar n’est pas interrompue, les consommateurs libyens devront se battre avec une combinaison de coûts toujours plus élevés et des salaires qui auront de moins en moins de valeur.

Arbitrage et marché noir

Plusieurs combines exploitent cette opportunité. Des arnaques à petite échelle, par exemple, consistent à retirer des dollars à l’étranger avec des cartes de crédit libyennes à un taux officiel, puis à vendre les dollars sur le marché noir pour faire du profit.

Mais le moyen le plus efficace d’escroquer l’État fait intervenir des lettres de crédit, obtenues pour importer des marchandises en Libye.

Voilà comment ça fonctionne : d’abord, peu de biens sont importés comparé à ceux qui sont autorisés dans le cadre des lettres de crédit. Ce qui laisse le fraudeur avec des dollars en abondance pouvant être envoyés aux entreprises partenaires ou aux sociétés écrans installées à l’étranger.

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Ensuite, quand les biens sont expédiés vers la Libye, la paperasse douanière est trafiquée par le biais de versement de pots-de-vin pour indiquer le montant correct de marchandises finalement arrivées. Lorsque ces dernières arrivent en Libye, le fraudeur les vend au taux du marché noir au lieu de les vendre au taux officiel.

Dans certains cas, les marchandises n’arrivent pas du tout et le fraudeur utilise simplement les lettres de crédit comme un moyen de voler l’argent en le blanchissant à l’étranger ou en le vendant au marché noir pour faire des profits.

Absence de réponse

Résultat de ces combines et de ces autres activités prédatrices : une inflation rampante – estimée jusqu’à 40 % – et un dinar fragilisé. En avril 2014, le taux de change au marché noir s’approchait du taux officiel (il était d’environ 1,3 dinar face au dollar) mais il s’est maintenant envolé à 8 dinars.

Les hommes d’affaires se plaignent que le gouverneur de la Banque centrale, Sadiq al-Kebir, a exacerbé la crise. Dans un effort pour équilibrer ses comptes, la Banque centrale a réduit la distribution de lettres de crédit à un nombre limité de secteurs, impliquant que pour certains secteurs clés, comme la construction, les entreprises sont obligées de compter sur le marché noir pour s’approvisionner.

L’augmentation de leurs coûts s’est répercuté sur les consommateurs. Ces consommateurs sont maintenant confrontés à des hausses de prix significatives – le pain coûte désormais cinq fois plus cher qu’en 2014 – et à une pénurie de liquidités. La plupart des Libyens ne peuvent percevoir qu’une part relativement maigre de leur salaire en liquide.



Des Libyens font la queue pour entrer dans une banque à Tripoli, en 2017 (AFP)

Les problèmes dans les banques sont si sérieux qu’un homme a démarré un business : il fait la queue à la place des clients qui souhaitent se rendre dans une banque – un service pour lequel ils paient – et les appelle une fois qu’il approche de l’entrée.

Quand Sadiq al-Kebir a cherché à imprimer davantage de dollars pour répondre à la crise de liquidités, comme peu de personnes ont confiance dans les banques et aiment retirer tout ce qu’ils peuvent, la monnaie s’est rapidement déversée du marché formel vers le marché noir.

Pourquoi ne pas réduire le taux ?

Pourquoi Sadiq al-Kebir ne dévalue-t-il pas le taux de change officiel pour décourager les arnaques à l’État ?

Husny Bey, un des hommes d’affaires libyens les plus réputés, assure que réduire les opportunités d’arbitrage est nécessaire pour combattre l’économie criminelle. À l’instar de nombreux hommes d’affaires, il croit qu’un ajustement par étapes du taux officiel – via l’émission de nouvelles lettres de crédit à un taux plus élevé – réduirait la demande en dollars et, donc, conduirait à une baisse sur le marché noir.

Un autre homme d’affaires libyen, aussi membre de la Chambre des représentants, Mohamed al-Raied, le rejoint : « Plus de 50 % des marchandises qui arrivent en Libye partent sur le marché noir. 50 à 60 % des problèmes économiques de la Libye seraient résolus si le taux de la monnaie changeait… Les groupes armés devront trouver d’autres combines. »

La Banque centrale se retrouverait confrontée à une résistance populaire à cet ajustement du taux, car il entraînerait une dévaluation des capitaux et des actifs détenus par les Libyens en dinars.

« Et alors ? », commente Husny Bey, qui affirme que c’est sans importance, car ce qui compte le plus, c’est d’acheter de l’énergie. L’ajustement, estime-t-il, aiderait aussi le gouvernement à équilibrer ses comptes, car la dévaluation permettrait aux revenus perçus par l’État en dollars de se traduire en plus de dinars.

Obstacles bureaucratiques ou intérêts personnels ?

La position de la Banque centrale sur la question de la dévaluation n’est pas claire, bien que tout porte à croire que la banque est du même avis que les économistes.

Certains pensent que l’opposition populaire est un obstacle majeur au changement de taux, mais pour Husny Bey, la banque se cache derrière des excuses bureaucratiques, et qu’elle n’a pas autorité pour contrôler la politique monétaire.

À LIRE : Comment les groupes armés pillent les banques libyennes

C’est le rôle du gouvernement, affirme Sadiq al-Kebir. Toutefois, si tel était le cas, comment Sadiq al-Kebir a-t-il pu imprimer des dinars ?, s’interroge Husny Bey.

Ceux qui profitent actuellement de leur accès à l’argent public constituent un obstacle potentiel plus ennuyeux. On ne parle pas ici seulement des milices mais de tous les types d’acteurs puissants.

Cela met en lumière un des éléments les plus gênants de cette économie de guerre : certaines élites continuent à réaliser d’énormes profits alors que les dégâts dans l’économie s’aggravent. Et cela devient de plus en plus préjudiciable. Sans dévaluation, il est difficile d’imaginer comment la Libye peut arrêter le déclin du dinar.

 

- Tim Eaton est chercheur associé au programme MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord) de Chatham House. Il est spécialisé sur la Libye et la Syrie. Depuis juillet 2014, il s'occupe du projet de recherche « La Syrie et ses voisins ». Avant cela, il était directeur principal des projets au département Moyen-Orient de la BBC Media Action, l'association caritative de la BBC en faveur du développement international. Il a travaillé dans toute la région sur différents projets en Irak, en Égypte, en Tunisie et en Libye. En Libye, il a aidé à l'installation et à la gestion du bureau de la BBC Media Action de 2013 à 2014. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @el­­_khawaga 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : En 2011, dans la ville côtière de Zliten, un petit Libyen porte des miches de pain. Le pain en Libye coûte aujourd'hui cinq fois plus qu'en 2014 (AFP).
 
Traduit de l'anglais (original).