Le référendum kurde, entre rêve d’indépendance et peur de la dictature

Le référendum kurde, entre rêve d’indépendance et peur de la dictature

#Kurdes
Dr Choman Hardi's picture
26 septembre 2017

Il ne fait aucun doute que la plupart des Kurdes souhaitent l’indépendance, mais sous quelle forme ? Si l’on construit un État où les principes démocratiques sont facilement compromis, on se retrouve avec une dictature. La lutte ne fait que commencer

Le référendum sur l’indépendance a mobilisé un soutien majeur au sein de la communauté kurde, surtout après que les puissances régionales et internationales se sont unies contre cette initiative. La majorité des Kurdes pensent qu’on leur a enfin accordé l’opportunité de voter en faveur de l’autodétermination et de mettre ainsi fin à une incorporation forcée et abusive dans l’Irak à l’issue de la Première Guerre mondiale.

L’État kurde, s'il y en a un, n’aura de sens que s'il est différent du Gouvernement régional du Kurdistan, éloigné de ses défauts et de ses échecs en matière de démocratie, de droits de l'homme et d’égalité des sexes

D’autres estiment que, dans les circonstances actuelles, le référendum ne fait que détourner l’attention de l’incapacité du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) à lutter contre la corruption, à assurer la sécurité économique de son peuple et à établir un système démocratique.

Poussé par la rupture de la confiance entre le GRK et le gouvernement central à Bagdad, Massoud Barzani, le « président » contesté du Kurdistan, a « menacé » d’organiser un référendum sur l’indépendance plusieurs fois auparavant.

Mais alors que les forces peshmergas et l’armée irakienne combattent conjointement le groupe État islamique et que plus d’un million de réfugiés et de déplacés internes vivent au Kurdistan, la décision de Bagdad de retenir 17 % du budget fédéral du GRK – en réponse aux exportations pétrolières de ce dernier – est considérée comme un effort visant à infliger de graves difficultés économiques à la région du Kurdistan – et comme un moment opportun pour organiser le scrutin.



Des Irakiens déplacés qui ont fui l’État islamique arrivent au camp de réfugiés de Khazer, à environ 40 km à l’ouest d’Erbil, en novembre 2016 (AFP)

Barzani a été élu président du Kurdistan en 2005. Après deux mandats de quatre ans, sa présidence a été prolongée de deux ans en 2013, à condition qu’il ne se porte plus candidat à la présidence. Finalement, le mandat prolongé de Barzani a pris fin le 20 août 2015 mais ce dernier a refusé de démissionner.

Le principal groupe d’opposition, Gorran (« Mouvement pour le changement »), a pris la tête des efforts visant à réformer la loi sur la présidence, qui confère au président des pouvoirs illimités, et à mettre fin à la présidence illégale de Barzani. En conséquence, Gorran a été sanctionné par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Barzani, le parlement a été mis à l’arrêt et les ministres issus du Gorran ont été remplacés.

Ce que nous enseigne l’histoire

La tenue d’un référendum dans ce contexte est perçue comme une initiative douteuse de Barzani qui, avec la complaisance de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), a miné le processus démocratique et pris des mesures de plus en plus autocratiques qui rapprochent le GRK d’une dictature.

Les partisans de l’indépendance font valoir que la démocratie « demande du temps » et qu’« on ne peut s’attendre à ce qu’elle arrive du jour au lendemain ». L’argument est le suivant : une fois l’indépendance obtenue, on peut reprendre le travail pour construire une démocratie.

D’énormes progrès auraient pu être réalisés en vue de l’édification de l’État si Barzani avait démissionné et si le parlement avait pu poursuivre son activité

Cependant, les leçons de l’histoire sont tout autres : si l’on construit un État où les principes démocratiques sont facilement compromis, on se retrouve avec une dictature, et de tels systèmes ne peuvent être réformés que par un bain de sang.

La question se complique lorsque l’on considère ce qu’il faut pour construire un État viable. Les détracteurs internes affirment que pour établir un État, les conditions préalables à l’indépendance doivent être respectées. Le GRK a été créé en 1992. Vingt-cinq ans plus tard, il n’est toujours pas parvenu à résoudre des problèmes élémentaires tels que les pénuries d’eau et d’électricité.

Il n’est pas capable de garantir à son peuple une sécurité économique de base. Il a plus de 20 milliards de dollars de dettes. Il n’a pas réussi à remédier à la corruption qui épuise les ressources de la région. Et enfin, il n’a pas unifié les forces peshmergas qui sont encore affiliées aux différents partis politiques.



Des chiffonniers recherchent des objets recyclables dans une décharge à Erbil (AFP)

D’énormes progrès auraient pu être réalisés en vue de l’édification de l’État si Barzani avait démissionné et si le parlement avait pu poursuivre son activité. Si Barzani l’avait fait, il aurait été le leader qui aurait uni le peuple plutôt que celui qui le divise.

Il aurait pu respecter la loi qui a été élaborée et adoptée par le PDK et l’UPK. Il aurait pu déclarer, tout comme l’a fait Obama lorsqu’il a été interrogé sur un troisième mandat : « Je pense réellement que je suis un bon président. Je pense que si je me présentais, je gagnerais, mais je ne peux pas. » Il aurait pu être un leader inspirant qui utilise ses pouvoirs – symboliques et autres – pour unir les forces peshmergas et s’attaquer à la corruption.

Mais il a choisi de faire le contraire et, avec la complaisance d’autres partis politiques, il pourrait aggraver la situation de son peuple.

« Laissez mourir notre peuple »

L'insistance de Barzani à prendre des mesures unilatérales pour l'indépendance met le public kurde dans une situation difficile. Ceux qui votent « Non », ou qui refusent de voter, sont considérés comme des traîtres qui trahissent la cause kurde, tandis que ceux qui votent « Oui » devront assumer la responsabilité du résultat.

Dans une interview donnée en juin dans le magazine Foreign Relations, Barzani a répondu à une question portant sur les plans du GRK dans l’éventualité où le Kurdistan serait isolé comme l’est aujourd’hui le Qatar. Il a répondu : « Nous préférerions mourir de faim plutôt que vivre sous l'oppression et l'occupation d'autrui. Si cette décision est prise par référendum et que la réaction est de nous isoler, laissez mourir notre peuple. »



Barzani vote lors du référendum sur l'indépendance kurde près d'Erbil lundi (AFP)

Les sceptiques font observer que ce ne sont pas les dirigeants qui devront faire face à la famine et à la guerre, et qu’il est donc facile pour Barzani de tenir de tels propos.

L'absence des conditions de base nécessaires pour un État viable – infrastructures économiques, institutions législatives, exécutives et judiciaires stables et indépendantes, unité des peshmergas et des forces de sécurité – combinée à un manque de soutien régional et international pour un État kurde font douter certains Kurdes des intentions de Barzani.

Son véritable objectif semble être sa propre survie politique, pas l'indépendance kurde. Le référendum est une façon pour lui d’écarter la question de la légitimité qui pèse sur sa présidence, une ombre qui lui coûte du capital politique et réduit ses chances de jouer un rôle constitutionnellement valide de dirigeant dans la future politique kurde. Un Kurdistan indépendant, même un État misérablement défaillant, marquerait pour lui un nouveau départ.

Mais même si, malgré des conditions internes et externes inadéquates, Barzani déclare l'indépendance, il met en péril la sécurité politique et économique du peuple.

À LIRE : Les Kurdes iraniens se préparent à défendre Kirkouk après le référendum

Il ne fait aucun doute que la plupart des Kurdes souhaitent l'indépendance, mais la question est de savoir quel genre d'indépendance. Personnellement, je ne crois pas que l'édification de l'État et la construction de la démocratie doivent être considérées séparément. Je ne crois pas non plus qu'une dictature kurde soit meilleure qu'une dictature arabe ou turque. À mon avis, être opprimé par son propre peuple est pire.

L'État kurde, s'il y en a un, n’aura de sens que s'il est différent du Gouvernement régional du Kurdistan, éloigné de ses défauts et de ses échecs en matière de démocratie, de droits de l'homme et d’égalité des sexes.

 

- Choman Hardi est née au Kurdistan et a cherché refuge au Royaume-Uni en 1993. Elle a étudié dans les universités d'Oxford, de Londres et du Kent. Choman Hardi est titulaire d’un doctorat et a mené sa recherche postdoctorale sur le sujet des femmes survivantes du génocide au Kurdistan-Irak (grâce à une bourse du Leverhulme Trust). Le livre qui en a résulté, Gendered Experiences of Genocide: Anfal Survivors in Kurdistan-Iraq (Routledge, 2011), a été choisi par Yankee Book Peddler comme titre principal pour le Royaume-Uni. En 2016, elle a reçu le prix d'excellence AUIS pour la recherche de premier cycle.

Choman Hardi a publié des recueils de poésie en kurde et en anglais. En 2010, quatre poèmes de son recueil anglais, Life For Us (Bloodaxe Books, 2004), ont été sélectionnés pour le programme du Certificat général de l'enseignement secondaire britannique. En août 2014, l'un de ses poèmes, « Summer Roof », a été choisi par le Southbank Centre de Londres comme l'un des « 50 plus grands poèmes d'amour des 50 dernières années ». Son deuxième recueil, Considering The Women (Bloodaxe Books, 2015), a reçu une Recommandation de la Poetry Book Society et a été présélectionné pour le prix Forward du meilleur recueil. Elle est retournée dans sa ville natale pour enseigner la littérature anglaise à l'Université américaine d'Irak, Souleimanniye (AUIS), en 2014. Choman Hardi travaille actuellement sur un projet de recherche intitulé « Les genre dans la révolution kurde, 1976-1991 ».

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le dirigeant kurde irakien Massoud Barzani prononce un discours lors d'un rassemblement visant à exhorter les gens à voter lors du référendum sur l’indépendance à Erbil, capitale de la région autonome kurde du nord de l'Irak, le 22 septembre 2017 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.