Pourquoi Sissi a-t-il aussi peur de la police égyptienne ?

Pourquoi Sissi a-t-il aussi peur de la police égyptienne ?

#AutomneÉgyptien
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09 septembre 2016

Le gouvernement Sissi essaie de faire taire tout policier susceptible de dénoncer la corruption et les violations des droits de l’homme

Confronté à un nombre croissant de scandales et de révélations divulguées sur les réseaux sociaux par des agents de la police égyptienne, le gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi a adopté une nouvelle loi visant à faire taire la police et à discipliner ses membres.

Le parlement égyptien, plein à craquer de partisans de Sissi, a récemment adopté une loi controversée interdisant aux policiers de parler aux médias ou de disséminer au public toute information liée à leur travail.

La loi interdit également aux policiers de former des mouvements indépendants, des syndicats et des associations de quelque forme que ce soit, ainsi que d’organiser des manifestations ou des grèves. Pour absorber le mécontentement public provoqué par le nombre croissant d’abus perpétrés par la police, la loi exige aussi des policiers qu’ils respectent les droits de l’homme – comme s’ils n’étaient pas déjà censés le faire. Les officiers de police qui violent la loi écoperont de peines de prison dont la durée n’a pas été spécifiée ou d’amendes allant jusqu’à 20 000 livres égyptiennes (2 252 dollars).

Il est clair que la nouvelle loi sur la police a pour objectif de couvrir les abus et la corruption de haut niveau. Or à l’ère digitale, et compte tenu des dynamiques changeantes au sein de la société égyptienne après la révolution de 2011, ce qui pouvait être possible par le passé est susceptible d’échouer aujourd’hui.

De plus en plus, des agents de police ordinaires se tournent vers les réseaux sociaux pour exprimer la frustration suscitée par leurs conditions de travail. Une récente page Facebook intitulée « Les officiers de la police égyptienne parlent » a ainsi fait sensation, rassemblant plus de 136 000 fans. Il s’agit de l’une des diverses plateformes de ce type sur les réseaux sociaux qui exposent la terrible réalité des officiers de police de niveau inférieur en Égypte.

« Qu’est-ce que cela signifie être un officier ? », pouvait-on lire dans un récent post. « Être un jeune homme qui se lève à 5 heures du matin dans le froid, rester debout nu et se faire asperger d’eau froide, cela veut dire discipline militaire, une personne qui court 8 kilomètres par jour, se rase la tête pendant quatre ans, cela veut dire que quand il finit sa formation, il est envoyé pour servir dans une ville lointaine et que son service dure douze heures par jour. Cela veut dire rester debout dans la chaleur ou dans le froid sans avoir suffisamment dormi, manger n’importe quel type de nourriture pour le bien de votre pays. Après son mariage, il n’est pas là quand sa femme met au monde son bébé, il ne voit pas son premier nouveau-né parce qu’il est en service, et quand il rentre chez lui, son fils l’appelle tonton parce qu’il ne sait pas qu’il est son père. »

Émeute policière

Le mécontentement dans les rangs de la police au sujet des bas salaires et des mauvais traitements n’est pas nouveau. En 1986, à l’ombre des pyramides, une rébellion des policiers anti-émeutes avait été rapidement réprimée. 25 000 conscrits des Forces de la sécurité centrale s’étaient révoltés contre les mauvais traitements et les agressions physiques et psychologiques dont ils étaient victimes, contre leur salaire de seulement 4 dollars par mois et contre les autres abus commis par des officiers de haut rang.

Des recrues sans éducation, issues de régions rurales et de classes sociales défavorisées, qui étaient « réduites à l’esclavage » pendant trois ans – la période du service militaire – pour disperser violemment des manifestations ou attendre debout des heures durant le passage du convoi du président Moubarak, avaient fui dans les dédales des bidonvilles entourant leur camp. Plusieurs civils les avaient rejoints pour mettre le feu à des hôtels de luxe, des discothèques et des commissariats.

En quelques heures, l’armée déploya les tireurs de ses unités commando, ses blindés et ses hélicoptères de combat et fit feu sur les émeutiers, lesquels étaient soit non armés soit armés seulement de boucliers, de matraques et de fusils d’assaut. Au moins 107 policiers furent tués et 3 000 personnes arrêtées. Moubarak fit ensuite un discours devant le parlement, dans lequel il complimenta les Égyptiens pour « avoir tenu ferme face à un terrible test ». À peine trois jours plus tard, Le Caire était retourné à la normale, comme si rien ne s’était passé.   

À la surprise de nombreux observateurs, Moubarak avait été capable de faire avorter une potentielle révolte de plus grande envergure provoquée par un malaise au sein de la police. Comment s’y prit-il ? Tout d’abord, il isola la police de la société, bien que toutes deux partagent les mêmes difficultés économiques et subissent les mêmes mauvais traitements. Deuxièmement, les gens craignaient la réaction musclée de Moubarak face aux manifestations. Troisièmement, les médias contrôlés par l’État relayèrent uniquement la version du gouvernement. Quatrièmement, et chose la plus importante, l’armée resta loyale au régime de Moubarak, qui fut assez malin pour isoler la police de l’armée comme il avait isolé la police de la société. Pourtant, il était évident déjà à l’époque qu’« un chien de garde que vous maltraitez souvent pourrait un jour vous mordre ».

Vingt ans plus tard, ce sont les policiers qui ont cassé le dos de Moubarak, pas seulement parce qu’ils ne pouvaient supporter de rester debout dans la chaleur au cours de ces trois jours de confrontations avec des milliers de personnes frustrées qui en avaient assez de vivre dans un État policier. La colère publique avait été portée à ébullition par des incidents de brutalité policière divulgués sur les réseaux sociaux et massivement partagés.

La stratégie qui sauva Moubarak en 1986 n’était plus possible en 2011 en raison de l’essor des réseaux sociaux et des récits contredisant la version gouvernementale. Ayant eu le privilège de participer au soulèvement de 2011, je me suis empressé de me rendre place Tahrir quand le gouvernement Moubarak coupa tous les moyens de communication aux premiers jours de la révolution. À ce stade, Khaled Saïd, tué en détention policière, était devenu une icône de la révolution avec plusieurs autres personnes ayant connu le même sort que lui.

L’histoire va-t-elle se répéter ?

À présent, Sissi essaie de répéter la stratégie obsolète de Moubarak visant à isoler pour mieux régner, ignorant le fait que les conditions d’aujourd’hui sont complètement différentes de celles du temps de Moubarak. La probabilité que la police passe de la répression de la dissension au déclenchement d’une révolte de grande échelle est élevée, étant donné que les facteurs ayant conduit aux soulèvements de 1986 et de 2011 refont surface.

La police est revenue à ses pratiques brutales d’avant la révolution, la corruption y est endémique et une crise économique de plus en plus grave affecte négativement les salaires et les conditions de travail des policiers. Si l’on combine ces facteurs avec les changements post-révolutionnaires – notamment la hausse de la dénonciation des abus, même dans les rangs de la police et, plus important encore, le flux incontrôlable d’informations transfrontalières –, cela rend la probabilité de troubles au sein de la police encore plus haute.

Au niveau local, plusieurs incidents ont déclenché des protestations résultant d’assassinats commis par des policiers dans la rue. En février, un officier subalterne a abattu un chauffeur de taxi à cause d’un désaccord sur le prix de la course. Cet incident et d’autres ont provoqué des protestations généralisées bien que non politiques. Le même mois, un autre officier de grade inférieur a agressé une femme sexuellement dans le métro du Caire. En janvier, l’agression commise par des policiers subalternes en service contre des médecins dans un hôpital a entraîné des protestations de la fédération des médecins.

En avril, un policier aurait selon des rapports abattu un vendeur de thé et blessé deux autres hommes à l’aide d’un fusil d’assaut après avoir refusé de payer son thé dans une banlieue du Caire. Contrairement aux manifestations menées par des activistes politiques, que la police peut facilement écraser sous le prétexte de garantir la stabilité du pays, ces protestations alimentent la colère publique, étant donné qu’elles sont déclenchées par un segment de la population susceptible d’avoir soutenu le gouvernement Sissi.

Le dénominateur commun de ces protestations est qu’elles sont commises par des officiers de police de rang inférieur qui ont le sentiment d’être pris pour des boucs émissaires dans la mesure où leurs supérieurs, eux, s’en tirent malgré des violations plus graves commises lors de détentions. Le centre Nadeem, une ONG égyptienne de défense des droits de l’homme, a documenté 474 cas de décès en détention et 700 cas de torture rien qu’en 2015. De tels incidents reflètent une approche systématique au sein du ministère de l’Intérieur. À son tour, cette politique du deux poids deux mesure a encouragé une tendance réformiste au sein de la police, qui cherche à mettre l’accent sur ce problème en trouvant dans les médias, qu’ils soient en ligne ou traditionnels, une plateforme d’expression. Cette tendance post-révolutionnaire est ce qui a réellement alarmé le gouvernement Sissi et l’a conduit à adopter ce nouvel amendement.

Face à la colère grandissante du public suite aux assassinats de rue de février, sept officiers subalternes ont été arrêtés lors d’une embuscade montée par la police alors qu’ils étaient en route vers les plateaux d’une chaîne de télévision pour parler de leur mouvement de défense des droits des policiers de rangs inférieurs. Quelques jours après leur arrestation, d’autres officiers de police leur ont manifesté leur solidarité en organisant une protestation et en exigeant leur libération immédiate. Ils ont été détenus pour « incitation d’autres officiers à faire la grève, organisation de protestations illégales et appartenance à un groupe dont le but est d’affecter le travail de la police égyptienne ». Le tribunal les a toutefois libérés cinq mois plus tard.

La crise Giulio Regeni

Ce qui a encore plus alarmé le gouvernement Sissi a été la crise avec l’Italie, l’un des plus puissants alliés du gouvernement égyptien en Europe, suite à l’assassinat de Giulio Regeni en janvier. Le gouvernement a fait tout ce qui était en son pouvoir pour se laver les mains de l’assassinat brutal de ce jeune universitaire italien, allant même jusqu’à faire abattre cinq personnes dans une voiture et clamer ensuite qu’elles composaient le gang qui l’avait tué.

Cependant, trois policiers et trois responsables des services de renseignement ont alerté Reuters en avril sur le rôle du gouvernement dans ce mystérieux assassinat, affirmant que Regeni avait été détenu par la police avant sa mort. Cette révélation a mis à mal la position du gouvernement égyptien dans la communauté internationale, au point de provoquer une crise entre l’Égypte et l’Europe allant jusqu’à la publication par le parlement européen d’une condamnation virulente du gouvernement Sissi.

Compte tenu des multiples crises et scandales entourant la brutalité policière et de la culture de dénonciation des abus qui a émergé depuis la révolution, il semble probable que les efforts du gouvernement pour réduire au silence la police par le biais de cette nouvelle loi soient condamnés à l’échec.

 

- Muhammad Mansour est un journaliste originaire d’Égypte qui a couvert les soulèvements arabes. Ses articles portent sur les affaires égyptiennes, l’insurrection au Sinaï et les questions plus vastes du Moyen-Orient. Pour plus d’informations, vous pouvez visiter son site : www.muhammadmansour.com.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un policier anti-émeutes égyptien monte la garde lors d’une manifestation de journalistes demandant le licenciement du ministère de l’Intérieur devant le siège du syndicat des journalistes le 4 mai 2016 au Caire, après une descente policière sans précédent ayant conduit à l’arrestation de deux reporters (AFP).

Traduit de l’anglais (original).