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Au Liban, l'aide aux réfugiés en crise

Sur le territoire libanais, le nombre sans cesse croissant de réfugiés syriens se confronte à la baisse régulière des aides accordées aux organisations humanitaires pour les soutenir, avec des conséquences inquiétantes

Alors que les réfugiés affluent au Liban depuis le début de la guerre syrienne, l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) estime que 1 078 000 réfugiés sont actuellement présents sur le territoire libanais.

Le 15 décembre 2014, des agences onusiennes et le gouvernement libanais avaient demandé 2,1 milliards de dollars pour faire face à la crise. À la fin du mois d'août 2015, seulement 35 % de cette somme avait été débloquée. Tous les secteurs de l'aide aux réfugiés sont affectés par cette situation, risquant de déstabiliser encore plus le fragile équilibre du Liban, ainsi que la vie, déjà précaire, des réfugiés.

Lassitude des donateurs et augmentation des besoins

Pour l’UNHCR, la baisse des aides fournies pour soutenir les réfugiés syriens au Liban vient de la lassitude et du changement d'intérêt des donateurs, ainsi que de la hausse des besoins dans la région. « Des crises se développent partout au Moyen-Orient, donc après cinq ans, le financement disponible n'est plus suffisant pour répondre aux besoins des réfugiés au Liban, dont la vulnérabilité ne cesse d'augmenter après des années d'exil », explique à Middle East Eye Lisa Abou Khaled, communicante de l'organisation.

« Malgré le soutien généreux des donateurs, la continuation des programmes d'aide est désormais en question, et même les réfugiés identifiés comme étant les plus vulnérables risquent d'être exclus du système d'assistance. »

Un constat exprimé également par le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM), qui a vu ses coupons alimentaires par personne baisser de 27 à 13,5 dollars en un an, soit 50 % de ce qu’il estime être nécessaire pour la survie d'une personne. « Dès septembre, nous avons dû changer notre manière d'aider les bénéficiaires, en ne donnant que cinq rations par famille, même si elles comptent plus ou moins de membres », indique à MEE Edward Johnson, en charge des relations externes du PAM.

« Jusqu'à la fin de l'année, le nombre de bénéficiaires va rester stable, mais nous prévoyons de cibler les personnes les plus vulnérables afin de pouvoir maintenir une aide minimale, en excluant malheureusement les autres. »

Cette technique, appelée « ciblage », va être également appliquée par l’UNHCR cet hiver. Résultat : seulement 70 000 foyers seront soutenus pour rester au chaud et au sec. Même constat pour leur aide monétaire mensuelle, qui va exclure « près de 6 000 foyers très vulnérables », ainsi que pour les soins de santé secondaires, avec une baisse estimée de 5 000 interventions.

Des activités de soutien en danger

Les ONG internationales travaillant sur le terrain voient aussi leurs activités affectées directement, comme l'ONG italienne Terre des Hommes Italie, présente depuis 2006 au Liban et qui s'occupe de programmes d'éducation et de santé pour la mère et l'enfant. « Nous aidons aussi bien les réfugiés syriens et palestiniens que les Libanais vulnérables », souligne Natalia Fais, une coordinatrice de l'ONG.

« En 2014, 9 millions de dollars nous ont permis de soutenir directement 90 000 personnes, et indirectement 450 000 personnes, y compris la communauté hôte. Cette année, nous avons prévu de recevoir un maximum de 5,5 millions de dollars, qui iront à 63 000 personnes, toutes communautés à risque confondues. »

Conséquence directe de cette baisse, les opérations de Terre des Hommes ont été arrêtées dans la zone de Tripoli, au nord, et le soutien aux secteurs de l'éducation et de l'assistance de base a été réduit dans les autres zones.

« Depuis janvier 2015, l’UNHCR, sur instruction du gouvernement libanais [qui souhaiterait ainsi contrôler le flux de réfugiés et éviter qu'ils ne s'installent au Liban, ndrl] a arrêté les enregistrements des réfugiés, ce qui nous a poussés à nous adapter à une nouvelle donne », ajoute Natalia Fais. « Certaines activités, comme l'éducation, ont été prises en charge par le gouvernement libanais, par le biais du ministère de l’Éducation. Nous avons donc commencé à aider les enfants à accéder à l'école, par exemple en leur fournissant les transports gratuits. Mais nous avons dû aussi arrêter la distribution de biens non-alimentaires, les projets de soutien aux communautés, ainsi que certaines activités dans les camps de réfugiés palestiniens. »

Du côté d'Oxfam, la situation n'est guère meilleure. « Nous avons tenté, comme d'autres, de nous concentrer sur la question du service public libanais au vu de l'accroissement de 30 % de la population vivant dans le pays », détaille Fran Beytrison, représentante de l’ONG britannique au Liban. « Mais avec un montant en aides limité, et des besoins si importants, que ce soit du côté des réfugiés que de la communauté hôte, il est très difficile d'aider les plus affectés tout en évitant les tensions avec d'autres personnes vulnérables. »

Pour Ali Shaikh, co-fondateur de l'association syrienne Syrian Eyes, la crise syrienne « n'est plus considérée comme une urgence par la communauté internationale ». Il remet également en cause la décision du gouvernement libanais de se charger du secteur humanitaire. « Ce gouvernement est instable et je ne pense pas qu'il soit en mesure de gérer de telles crises. »

Un enfant participe à une activité de l’association Syrian Eyes à Taanayel, dans la Bekaa, en juillet 2015 (MEE/Florence Massena)

Les réfugiés, premières victimes de la baisse des aides

L’une des conséquences les plus préoccupantes de cette baisse des financements est le départ des réfugiés pour l’Europe « par des chemins extrêmement dangereux ». « Ils sont désespérés, et c'est l'une des choses les plus difficiles à gérer sur le terrain », insiste Fran Beytrison d’Oxfam. « Nous n'avons tout simplement pas de réponses à leur apporter. Il faut beaucoup plus de soutien ! »

Et pour cause. Les conséquences directes de la baisse des aides pour les réfugiés au Liban se font déjà sentir sur le terrain, avec un appauvrissement drastique de leurs ressources. Une récente étude sur la vulnérabilité des populations de réfugiés, en cours de finalisation par l’UNHCR, révèle que 70 % des foyers de réfugiés syriens au Liban vivent en-dessous du seuil de pauvreté (3,84 dollars par personne par jour), alors qu'ils étaient 50 % en 2014.

« Ce qui affecte le plus les réfugiés est la baisse des allocations mensuelles de l’UNHCR, qui sont passées de 27 à 19 dollars par famille, ce qui ne permet même pas de payer le loyer d'une tente par exemple, à 50 dollars par mois », explique Ali Shaikh, de l'association Syrian Eyes.

En réponse à l'urgence, les familles touchées par la misère s'adaptent. « Au travers d'une série d'entretiens auprès de nos bénéficiaires, nous avons constaté qu'ils envoient désormais de plus en plus leurs enfants au travail et donc les déscolarisent [30 % de plus en un an selon l’UNHCR, ndlr], qu'ils empruntent plus d'argent, ne sont plus capables de payer leur loyer, vendent leurs biens, mendient, déménagent à des endroits moins chers, et volent », résume Edward Johnson pour MEE.

« Nous avons aussi entendu dire que l’État islamique propose des ‘’paquets de compensation’’ de 200 dollars aux familles, en échange d'un recrutement. On peut comprendre pourquoi les réfugiés seraient intéressés. Ils nous disent aussi, souvent, qu'il vaut mieux mourir sous les bombes en Syrie que mourir de faim au Liban. »

Autre problème provoqué par la baisse des aides : l’exacerbation des tensions avec la communauté d’accueil. « Les Libanais pauvres ont aussi besoin d'aide, ce qui favorise un accroissement des tensions entre les réfugiés et les populations hôtes », affirme Edward Johnson.

En effet, bien qu’ils ne soient pas directement touchés par la baisse des aides financières aux réfugiés, les Libanais sont toutefois affectés par la situation actuelle. Selon une étude menée fin 2014 par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), l'UNHCR, le PAM et l'Unicef sur l'impact de l'aide humanitaire de ces trois dernières organisations sur l'économie libanaise, il apparaît que les revenus des Libanais ont été affectés, notamment par la baisse du pouvoir d'achat des réfugiés due à la réduction de leurs aides alimentaires et financières.

Les Libanais ont également souffert d'une baisse des exportations et du tourisme, ainsi que du chômage provoqué par l’ouverture du marché de l’emploi aux étrangers, une main d’œuvre bon marché. Le taux de croissance annoncé par le directeur de la Banque centrale est de zéro cette année.

Le besoin d’une solution durable

« On espère que l'intérêt des pays européens envers le Liban va revenir, notamment celui de la France et de l'Angleterre, qui ont récemment exprimé leur inquiétude », nuance Rola Rizk Azour, conseillère économique principale du PNUD à Beyrouth. Le 30 septembre dernier, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a appelé officiellement les pays membres à aider le Liban au travers de dons plus conséquents. « Les besoins sont en augmentation. Si nous ne comblons pas ce fossé, cela aura des conséquences considérables pour la région et au-delà », a-t-il averti.

Le 13 octobre, le gouvernement français a décidé d'une aide d'urgence de 100 millions de dollars pour aider les pays limitrophes de la Syrie – la Turquie, la Jordanie et le Liban – tandis qu'au niveau européen, une aide d’1,1 milliard de dollars a été annoncée fin septembre. Pour le Liban seulement, 77 millions de dollars devraient être débloqués prochainement par les États-Unis.

Au-delà d'un accroissement des financements internationaux, plusieurs solutions ont été avancées par les organisations humanitaires sur le terrain.

Ali Shaikh, de l'association Syrian Eyes, évoque l’importance d’accroître l'efficacité de l'attribution des fonds existants. « Je comprends que les ONG internationale tentent de contrôler le travail de la société civile locale en modifiant les manière d'agir et en allouant leurs fonds comme elles le veulent, mais cela ne correspond pas aux besoins réels en temps de crise. » Son groupe travaille directement avec les réfugiés, les incitant à monter des projets par eux-mêmes, en les finançant si besoin.

« Une solution serait que les ONG arrêtent de travailler seulement sur des programmes de secours et commencent à se concentrer sur des projets productifs, de développement, pour donner aux réfugiés une plus grande indépendance. »

Fran Beytrison, pour sa part, n’hésite pas à parler directement de paix : « L'engagement envers une solution politique en Syrie doit être renouvelé ! Les Syriens veulent désespérément rentrer chez eux, mais ils ne le peuvent pas tant que les combats continuent ».

Manifestation marquant le 4e anniversaire du conflit syrien à Beyrouth, mars 2015 (MEE/Florence Massena)

En attendant cette solution durable, elle préconise un investissement humain et financier dans l'accueil et le traitement des réfugiés. « Les gens ont besoin d'être traités comme des personnes. Les pays voisins accueillant plus de quatre millions de réfugiés ont besoin de plus de soutien. Le reste du monde doit offrir un refuge aux réfugiés et reconnaître l'ampleur de cette crise. Les réfugiés ont besoin que leurs besoins fondamentaux soient respectés, et ils ont besoin d'espoir. S’il n'y a pas d'espoir de retour, ils devraient au moins pouvoir espérer obtenir des moyens de subsistance et des opportunités pour eux-mêmes et leur famille, afin de gagner leur vie et vivre en sécurité. »

Les pays européens discutent en ce moment-même des termes de l'accueil à réserver pour les quelques milliers de réfugiés échoués sur leurs rives, alors que les pays voisins de la Syrie comme le Liban sont en proie aux doutes et aux difficultés. Agir à la source du problème serait pourtant la seule manière d'éviter, ou plutôt d'atténuer, un bouleversement humain d'une ampleur tragique.

Photo : un camp de réfugiés syriens dans la vallée de la Bekaa lors de la tempête de sable qui a frappé le Liban et la région le 8 septembre 2015 (AFP).