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La fin de la démocratie en Turquie ?

L’arrestation des dirigeants du plus grand parti pro-kurde met la démocratie en danger ; toutefois, selon des analystes, tous les partis doivent partager au moins une partie de la responsabilité

ISTANBUL, Turquie – L’arrestation des dirigeants du plus grand parti pro-kurde de Turquie place non seulement le pays face à un déficit démocratique, mais aussi face à une menace accrue pour sa sécurité, ont averti des analystes.

Le Parti démocratique des peuples (HDP) a déclaré vendredi que la Turquie assistait à la « mort de la démocratie » après que ses codirigeants et députés en fonction ont été officiellement arrêtés pour défaut de comparution volontaire devant un tribunal pour répondre à des questions dans le cadre d’une « enquête antiterroriste » en cours.

Les membres du HDP ont perdu leur immunité parlementaire en mai après que l’AKP, dirigé par le président Recep Tayyip Erdoğan, a déclaré que son parti chercherait à poursuivre les personnes soupçonnées d’entretenir des liens avec l’insurrection kurde menée par le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK).

Cela a permis l’arrestation de douze députés du HDP, dont celles des codirigeants Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ survenues ce vendredi.

Mustafa Akyol, analyste politique et auteur du livre Islam without Extremes: A Case for Muslim Liberty, a indiqué à Middle East Eye qu’avec ces dernières manœuvres, la Turquie est désormais « au zénith de la démocratie illibérale ».

« Je présente les choses ainsi parce que si vous interrogez le président Erdoğan et ses partisans, ils vous diront que tous ces agissements consolident en réalité la démocratie », a déclaré Akyol.

L’AKP a présenté la motion visant à retirer l’immunité parlementaire des députés pour cibler des députés individuellement au lieu de tenter de fermer tout le parti.

« Ce n’est qu’une autre méthode pour atteindre le même but », a soutenu Akyol.

Le gouvernement de l’AKP affirme que les députés du Parti démocratique des peuples représentent la branche politique du PKK et qu’ils devraient répondre de leurs actes illégaux de soutien à des groupes terroristes, qu’ils soient élus ou non.

Le refus du HDP de condamner ouvertement les attaques du PKK a créé une zone grise permettant de telles poursuites en vertu des lois antiterroristes existantes.

La tentative de coup d’État manquée du 15 juillet a accéléré les mesures prises par l’AKP contre ce qu’il considère comme des ennemis de l’État, à travers l’arrestation de dizaines de milliers de personnes au nom de la sécurité nationale.

« L’AKP a fait face à des défis et la tentative de coup d’État a été le plus important, a expliqué Akyol. [Ses membres] répondent maintenant à tout avec colère et rancune. C’est leur mode de fonctionnement par défaut. »

« Erdoğan et son équipe ont changé de point de vue à plusieurs reprises sur l’approche kurde. Leur approche actuelle revient à l’ancienne idée de l’État selon laquelle la force absolue est la solution. »

Plus de 100 médias ont été fermés depuis la tentative de coup d’État tandis que plus de 100 000 employés de l’État ont été licenciés.

Les détracteurs affirment également que la vision simpliste de la démocratie développée par l’AKP – quiconque gagne aux urnes est libre de faire ce qu’il veut – a engagé le pays dans une spirale de transition entre une démocratie et un État autoritaire.

Cependant, Vahap Coşkun, de la faculté de droit de l’Université Dicle de Diyarbakır, a déclaré que malgré tous les avertissements faisant état d’un État autoritaire grandissant et puissant, la Turquie n’a selon lui jamais été pleinement démocratique.

Dans le cas du HDP, Coşkun a affirmé que le gouvernement avait choisi l’approche facile mais erronée selon laquelle le HDP devait assumer une certaine responsabilité pour la situation actuelle.

« Le gouvernement a décidé d’adopter une approche militaire à l’égard du PKK et d’éliminer ce qu’il considérait comme l’existence politique du mouvement sous la forme du HDP », a-t-il expliqué.

« C’est l’approche facile, mais il n’y est jamais parvenu avant. Cela ne fait qu’aggraver les choses dans le plus long terme lorsque l’espace politique est réduit. »

En effet, le président honoraire du HDP, Ertuğrul Kürkçü, a déclaré à Middle East Eye qu’une « règle fondamentale de la politique » était que « la violence invite la violence ».

Mais selon Coşkun, le HDP a, à bien des égards, joué avec le feu.

« Pour être honnête, le HDP n’aurait jamais pu se comporter envers le PKK de la manière souhaitée par le gouvernement », a-t-il affirmé.

« Mais il aurait pu faire beaucoup mieux quand il s’agissait de questions telles que les barricades érigées dans les villes du sud-est où des conflits urbains ont fait rage après juillet 2015. »

Cela n’a fait que renforcer l’opinion de l’AKP selon laquelle le HDP faisait partie du problème plutôt que de la solution.

D’après Coşkun, la Turquie, malgré toutes ses turbulences, «  [s’est] engagée ces dernières années sur la voie de la démocratisation ».

Peut-être pour la première fois dans l’histoire de la Turquie, les droits individuels passaient avant ceux de l’État. L’économie turque boxait dans une catégorie supérieure. Les visiteurs internationaux n’avaient jamais été aussi nombreux à venir. Un climat d’optimisme prévalait.

Avant le coup d’État et la répression qui a suivi, la Turquie était retenue comme un exemple brillant pour d’autres pays qui avaient besoin d’inspiration. Elle frappait à la porte de l’UE pour devenir membre de ce club exclusif.

Le principal moteur de cette ascension phénoménale était en effet l’AKP. Le parti a donné un nouveau souffle à une sphère politique blasée lorsqu’il est arrivé au pouvoir en 2002.

L’UE était considérée en Turquie comme le méchant de l’histoire qui traînait les pieds et donnait l’impression de ne pas vouloir de la Turquie musulmane dans son club chrétien.

Mais le déclenchement de la guerre avec le PKK et le coup d’État ont poussé le gouvernement de l’AKP à se replier.

Est-ce la fin de la démocratie, comme le HDP le prétend ? Coşkun n’est pas de cet avis : « Bien sûr, cibler le HDP de cette manière et étouffer la presse sont des manœuvres qui créent des obstacles majeurs sur ce chemin, mais cela ne signifie pas que tout est définitivement terminé. »

Photo : Selahattin Demirtaş, arrêté par la police vendredi (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.