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La montée en puissance des ultra-nationalistes turcs

Comme le prouvent les images de soldats écrivant « Puissance du Turc » dans les villes kurdes, le nationalisme radical a une énorme influence dans le pays

Le 21 juin 2015, le pianiste de jazz arménien Tigran Hamasyan a organisé un concert dans les ruines de la ville arménienne médiévale d’Ani dans la province de Kars en Turquie. Hamasyan et une chorale qui l’accompagne se sont produits sous les restes des murs de la ville d’Ani, autrefois « ville aux 1 001 églises » et capitale du royaume arménien des Bagratides. Les Arméniens et amateurs de musique se sont réunis sous le soleil pour l’écouter, mais ce modeste événement a attiré l’attention de personnes extérieures à l’auditoire.

Après le concert, le chef de la branche locale du groupe ultra-nationaliste turc communément appelé les « Loups gris » a publié une déclaration condamnant l’événement et incitant à la violence contre les Arméniens.

« Je condamne fermement, vivement et avec regret le concert donné par une espèce de déchets humains en habits de prêtre », a indiqué Tolga Adıgüzel dans sa déclaration.

« Tout le monde devrait connaître sa place et prendre garde. Est-ce qu’ils veulent mettre notre patience à l’épreuve avec l’esprit des traîtres de l’intérieur et de l’extérieur ? Faut-il partir à la chasse aux Arméniens dans les rues de Kars ? »

La semaine dernière, Adıgüzel a été condamné à sept mois de prison par la Cour pénale de Kars pour un discours de haine après qu’un député arménien du Parti démocratique populaire (HDP), Garo Paylan, a intenté des poursuites à son encontre.

Adıgüzel fait peut-être face à des mois de prison pour ces paroles, mais son style grossier de préjugés ethniques n’est pas un phénomène marginal en Turquie, où l’intolérance contre les Arméniens, les Kurdes et les alévis est monnaie courante.

Une visite au musée de l’imposante citadelle dans le centre de Gaziantep, par exemple, implique la lecture des nombreuses « provocations » et « agitations » supposées des Arméniens dans l’histoire de la ville. Les visiteurs y apprendront comment les Arméniens « ont traîtreusement rejoint l’armée française » et enfilé l’uniforme français pendant le siège de la ville en 1920. Toutefois, aucune mention du génocide arménien n’est faite. La seule mention d’une population kurde dans la région intervient dans le contexte des projets français de création d’États arménien et kurde.

Le groupe auquel Adıgüzel appartient, les Loups gris, a été fondé dans les années 1960 par un ancien colonel de l’armée turque et a continué à jouer un rôle crucial dans les violences de rue qui ont frappé la Turquie dans les années 1970, perpétrant des centaines d’assassinats de militants de gauche. En 1978, à Maras, le groupe a tué une centaine d’alévis au cours de ce que l’on appelle aujourd’hui le massacre de Maras.

Les Loups gris ont des sections à travers toute la Turquie et leur influence s’étend jusqu’à l’Organisation du renseignement national (MIT) et le Parti d’action nationaliste (MHP) d’extrême-droite.

Le Parti d’action nationaliste

Les liens entre les Loups gris, avec ses massacres passés et ses membres qui qualifient ouvertement de « déchets humains » des minorités ethniques de Turquie, et le Parti d’action nationaliste (MHP), l’un des quatre principaux partis politiques du pays – comptant des dizaines de députés – sont largement connus bien que les détails soient obscurs.

Le MHP est issu de la Turquie des années 1970, époque où des groupes d’extrême-droite combattaient ouvertement les communistes turcs – et la police – dans les rues au cours d’émeutes qui ont finalement conduit au coup d’État militaire de 1980. Certains des haut-responsables du parti ont participé en personne à des combats de rue, et bien que le contexte et même l’idéologie aient changé, pour les plus anciens du parti, les souvenirs de cette lutte sont encore frais.

« Depuis sa fondation, il y a toujours eu des différences entre le MHP en tant que parti formel et les ailes jeunesse du parti comme les Loups gris », a déclaré Tanıl Bora, auteur d’une série de livres sur l’extrême-droite et l’un des principaux chercheurs étudiant le nationalisme turc.

« Le parti a toujours représenté les franges les plus modérées et pragmatiques du nationalisme, alors que la base jeune représente les idéaux naïfs du radicalisme pur, ce qui est naturel », a déclaré Bora à Middle East Eye. « Mais le dynamisme de cette jeunesse est également utilisé par le MHP comme une menace : « Faites ce que nous voulons ou nous ne serons pas en mesure de contrôler notre base. »

Le MHP est loin d’être le seul parti politique turc où les nationalistes se sentent bien. Au contraire, le nationalisme est utilisé sous une forme ou une autre par tous les principaux partis politiques.

Le Parti républicain du peuple (CHP) qui a été créé par le fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, a une histoire nationaliste explicite et le Parti de la justice et du développement (AKP) emploie souvent la rhétorique et les images nationalistes de la fierté de l’État-nation. Il dispose même de son propre groupe de jeunes radicaux, l’Osmanlı Ocakları, inspiré des Loups Gris du MHP.

« La conception du nationalisme par l’AKP comprend une composante essentielle liée au fait d’être musulman », a déclaré Bora, ajoutant que, en turc, la racine du mot du nationalisme, « millet », vient étymologiquement de « ummet » ou oumma, la communauté des musulmans. « Du point de vue de l’AKP, un Turc est un Turc musulman, et aux oreilles d’un musulman, cela résonne pareil. »

Même le HDP de gauche est à bien des égards une expression organisée du nationalisme kurde.

Alors que certains éléments de la rhétorique la plus violente ou raciste employée par les Loups gris s’accorderaient assez mal avec les politiciens plus patriciens du MHP, idéologiquement les deux groupes partagent de nombreux points communs.

Comme les partis nationalistes européens, le MHP met l’accent sur ce qui fait un Turc et sur une identité turque idéalisée. Il a jusqu’à récemment rejeté le fait qu’une population kurde réside en Turquie et on constate clairement un sentiment hostile aux Kurdes au sein de la direction du parti.

Le 5 avril, pendant l’actuelle campagne de l’armée turque dans la ville kurde de Nusaybin, le leader du MHP Devlet Bahçeli a fait un discours exhortant le gouvernement à « raser totalement Nusaybin et ne laisser aucun survivant ».

Contrairement aux nationalistes européens, qui estiment souvent une identité ethnique limitée au sein de leurs propres frontières, les nationalistes de Turquie mettent en avant aujourd’hui une identité panturque qui nous ramène à un peuple ur-turcique émergeant d’Asie centrale, dont les ancêtres sont actuellement disséminés d’Izmir, en Turquie, au Xinjiang, en Chine. Le parti bénéficie d’un soutien plus élevé dans les régions du pays comprenant de grandes populations turkmènes et azéries.

Le MHP n’abrite pas seulement l’extrême droite turque. Au sein du parti, il y a une aile plus tempérée qui suit une tradition de centre-droit et pro-UE. Cette aile, souvent plus jeune que la direction du parti, s’intéresse moins à l’origine ethnique, mais définit l’identité turque plus largement, et même inclusivement, par un nationalisme politique qui se concentre sur la croyance dans le prestige de l’État turc.

« Toutefois, en période de conflit, la voix de la base radicale devient beaucoup plus forte et le parti lui-même devient plus radical » selon Bora, citant le conflit actuel dans le sud la Turquie en exemple.

« En fait, aujourd’hui, le MHP utilise le langage de la guerre civile : il parle de traîtres, de meurtriers et demande une solution définitive [guerre] », a expliqué Bora à MEE. « Les éléments qui voient les droits démocratiques, la liberté d’expression et la primauté du droit comme un luxe se renforcent. »

Déplacement du centre

La question de la mesure dans laquelle le MHP alimente les nationalistes radicaux de Turquie est liée à la nature de la direction du parti. Le MHP est dirigé par un homme, le bien-nommé Devlet (« État ») Bahçeli, depuis presque 20 ans et, sous sa direction, le parti s’est tourné vers le conservatisme, le traditionnel et le religieux.

Ce sont des perspectives politiques populaires en Turquie. Le MHP a néanmoins été lent à convertir cela en votes. À l’heure actuelle, Bahçeli est confronté à des troubles à grande échelle au sein de son parti, de la part de membres qui pensent que ses deux décennies d’intendance ont porté trop peu de fruits et que ces derniers ont été trop aigres.

Le long règne de Bahçeli lui a donné le temps de se faire des amis puissants, même en des lieux improbables. Le président Recep Tayyip Erdoğan, membre de l’AKP au pouvoir, et le réseau de journaux et de chaînes de télévision qui le soutiennent sont récemment apparus comme des partisans de Bahçeli, en défendant le chef assiégé contre les troubles de son propre parti.

« Ce sont des moments difficiles et Bahçeli est vu comme quelqu’un qui peut être contrôlé et n’est pas menaçant pour Erdoğan », a déclaré Burak Bilgehan Özpek, professeur de relations internationales à l’Université TOBB d’Ankara. « À ce stade, s’il le peut, Erdoğan manœuvrera pour protéger Bahçeli. »

Après les élections générales qui ont eu lieu en Turquie le 7 juin 2015, Erdoğan a lui-même commencé à passer à un ordre du jour plus nationaliste, selon Özpek, adoptant la rhétorique attirante des partisans du MHP : fierté de l’État-nation, exclusion de l’identité kurde et vénération de la police et des forces armées. Les positions d’Erdoğan et du MHP convergent donc, au profit de l’AKP et des ultra-nationalistes et au détriment de l’aile modérée du MHP.

Cela a été remarqué dans d’autres partis politiques turcs, qui ont constaté que Bahçeli s’était montré réticent à contester la politique de l’AKP. « Le faux parti nationaliste est devenu plus pro-AKP que l’AKP lui-même depuis le 7 juin », a déclaré Selahattin Demirtaş, co-leader du HDP.

Une solide majorité de la société turque est nationaliste et conservatrice par prédisposition, donc le fait que deux des principaux partis politiques séduisent avec une rhétorique nationaliste pendant les périodes de troubles politiques n’est guère surprenant, mais les analystes de l’extrême droite comme Tanıl Bora affirment que cette rhétorique a aussi déplacé le centre politique.

Après les élections du 7 juin, les ultra-nationalistes, notamment les Loups gris, sont redescendus dans les rues, en partie pour protester contre l’entrée du HDP au Parlement. Le MHP a minimisé son implication, affirmant que les foules ciblant les bureaux du HDP n’avaient aucun lien avec ses membres, et l’identité exacte des émeutiers reste obscure, mais la plupart des analystes affirment que les groupes nationalistes liés au MHP – et à l’AKP – étaient impliqués.

Le MHP a perdu la moitié de ses députés lorsque les résultats des élections anticipées ont été annoncés en novembre dernier, et les critiques à l’encontre de Bahçeli se sont accentuées. Il a été accusé d’avoir laissé filer la chance d’un gouvernement de coalition et d’avoir sérieusement affaibli la position du parti au Parlement. Le seul vainqueur, selon ses détracteurs, était Erdoğan, et des appels à la démission de Bahçeli n’ont pas tardé.

Problèmes au sommet

Dans la seconde moitié de juin, le MHP prévoit de tenir un congrès du parti au cours duquel Bahçeli se présentera comme candidat à la direction contre les dissidents mécontents du parti. Cependant la dernière tentative de congrès du parti début mai, auquel Bahçeli s’était opposé, a été interrompue par la police turque sur ordre d’Erdoğan.

Si le parti parvient à évincer Bahçeli, il existe quatre leaders potentiels du MHP de calibres très différents qui, s’ils l’emportent, seront d’une grande importance.

La première candidate, et non la moindre, est Meral Akşener, symbole parfait de l’aile centriste au sein du parti. Akşener est issue d’une famille du MHP et est elle-même une ex-ministre de l’Intérieur pour le Parti de la juste voie. Cependant, elle est apparue comme une candidate réformiste animée disposant du soutien significatif de jeunes députés du parti.

Ses opposants sont : Ümit Özdağ, homme politique disposant de connexions militaires dont le père faisait partie de la junte de 1960 qui a dirigé la Turquie après le premier coup d’État du pays ; Sinan Oğan, que les critiques qualifient d’« opportuniste » et qui cherche à profiter de la faiblesse actuelle du parti ; et Koray Aydin, le candidat que les ultra-nationalistes turcs aimeraient voir à la tête d’un parti politique majeur. Aydin est un ancien président du Parlement, mais est également un vétéran de la rue ayant des liens étroits avec les Loups gris.

« Le MHP est sans nul doute en crise », affirme Selim Koru, analyste politique à la Fondation pour la recherche en politique économique de Turquie (TEPAV).

« Regardez le parti tel qu’il est actuellement : il a de loin la moyenne d’âge la plus élevée parmi ses députés, parce que ceux-ci sont de la génération des années 1970 qui ont affronté la police et les communistes – leur crédit en tant que droitistes est on ne peut plus solide. »

« Akşener obtient beaucoup plus de couverture que les autres, elle bénéficie d’une exposition et de la plus grande notoriété », a déclaré Koru à MEE. « Et elle représente cette nouvelle génération, même si elle est une femme politique plus âgée, elle est considérée comme un nouveau visage. »

Koru explique que le MHP tel qu’il existe aujourd’hui pourrait ne pas nécessairement être considéré comme extrémiste, mais qu’un parti dirigé par Akşener ne le serait certainement pas. « Si vous regardez les intellectuels derrière le parti, ils appartiennent au mouvement nationaliste… mais ils estiment que l’identité turque est plus inclusive », a déclaré Koru à MEE.

Potentiel inquiétant

Pour l’instant, le soutien d’Erdoğan permet de maintenir à flot la direction de Bahçeli face à une révolte du parti. Toutefois, si les membres du parti parviennent à évincer Bahçeli, la personne qui le remplacera pourrait avoir un impact important pour l’ultranationalisme en Turquie.

Un MHP dirigé par Özdağ ou Aydin pourrait donner aux nationalistes radicaux de la Turquie une voix encore plus grande.

« L’idéologie du nationalisme est profondément ancrée dans les fondements de la Turquie », a déclaré Bora. « Dans le système éducatif du pays, ses clichés et sa culture, l’idéologie du nationalisme a une présence constante. »

« Il suffit de regarder l’omniprésence du drapeau turc et la fascination enfantine pour les drapeaux », a déclaré Bora à MEE.

« Et le passage entre l’ultranationalisme ou le nationalisme radical et le nationalisme banal et ordinaire est aisé. »

L’influence des nationalistes radicaux sur la société turque est déjà grande, comme le montrent les nombreuses images des forces spéciales turques peignant des slogans promouvant la « puissance du Turc » sur les ruines de maisons kurdes dans le sud-est.

Si cette influence s’accroît, en particulier au sein d’un parti politique national controversé, les conséquences pourraient être graves.

« Nous devons accepter le potentiel inquiétant de cette situation », a conclu Bora.

 

Photo : Les partisans du parti d’extrême droite MHP scandent des slogans en faisant le « signe du loup » (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.